lire sa vie

15 septembre 2019

257 Guerres hier, guerres aujourd'hui, guerres demains !

 

Vous le savez comme moi, depuis que le monde est monde, existent les guerres. Guerres de conquêtes, guerres de défense, guerres de religions, guerres coloniales, guerres pour l'indépendance, guerres civiles et j'en passe sans doute, pas des meilleures, elles sont toutes plus guerrières les unes que les autres. Certains avancent qu'il y a des guerres justes et d'autres donc injustes. Si je comprends bien, si vous faites une guerre juste, vous le faites contre un ennemi qui mène une guerre injuste. Cela peut se discuter, du moment qu'on ne se fait pas la guerre. Comme il y a beaucoup de guerres et sans cesse, il y a une industrie florissante de fabrication d'armes. Il y a ceux qui les fabriquent et ceux qui les achètent et ceux qui font les deux. Il y a ceux qui les achètent pour les utiliser en attaque et ceux qui les achètent pour se défendre. Il y a aussi ceux qui se procurent des armes sans même les acheter, en les récupérant chez l'ennemi. Comme tout le monde ou presque, je suis contre les guerres. Comme un certain nombre d'entre vous, je me suis débrouillé pour ne pas faire mon service militaire. D'une nature peu obéissante, je savais que je passerais plus de temps au trou qu'à apprendre la technique et la tactique des armes et des guerres. Je n'ai cependant jamais été pacifiste. J'ai toujours pensé qu'il faut être en mesure de se défendre si on est attaqué et de vivre dans un pays qui ne se laisse pas coloniser. Il faut donc être prêt à prendre les armes, si on ne peut ni ne veut quitter son pays pour des horizons plus tranquilles. Heureusement, né en Europe en 1945, j'ai eu la chance incommensurable de vivre en paix depuis ma naissance, et je l'espère de toutes mes forces, jusqu'à ma mort. ver1_illustration_001f

Dans le livre qui vient, il n'est question que de guerres et de grands chefs militaires, de leurs grandes batailles, de leurs conquêtes, de leurs guerres pour la justice, etc., et surtout de grands champs de bataille jonchés de milliers de cadavres dont les squelettes sèchent au soleil et le sang abreuve les sillons d'ici et d'ailleurs et peut-être même fertilise ces terres, du moins pour les batailles qui ne sont pas navales. Je suis en complet accord avec l'auteur qui vient, dont la prose est brillante, toutes ces victoires sans lendemain sont vaines et ne sont finalement que des défaites. Il oppose à cette folie des hommes la beauté du monde, de l'art et de l'émotion.

Grant sait qu'il a gagné aujourd'hui. Il parcourt le verger de Shiloh couvert de corps, enjambant les bras raidis des moribonds. Autour de lui, tous les officers sont consternés par l'étendue des pertes. Qu'est-ce qu'ils croyaient ? La boucherie, voilà ce qu'est la guerre. Rien d'autre. Tout le monde le regarde avec dégoût mais il sait qu'il a gagné, lui. Même si la colère monte et ira jusqu'à Lincoln, même si à partir de maintenant, on l'appelera "le Boucher". Même si on l'éloignera un temps des postes de commandement parce que les autres généraux rêvent encore à des victoires propres. Il connaît, lui, l'odeur des champs de bataille. Une fois que cela ne sent plus la poudre, l'odeur qui reste, c'est celle de la tripe et du sang. (...) C'est une victoire. C'est à cela que ressemblent les victoires : les blessés claudiquent et les mourants gémissent, comme dans une défaite.

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27 août 2019

256 Conques !

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(Conques et son abbatiale)

   Je ne suis jamais allé à Conques. Je ne vais pas tarder à y aller. J’ai très envie de découvrir ce village médiéval et son abbatiale. En attendant ce jour prochain, j’ai lu le petit dernier de l’auteur qui vient dont la première phrase commence par « La chambre numéro 14 de l’hôtel Sainte Foy à Conques… ». Ce n’est que le deuxième livre que je lis de cet auteur. Son style est époustouflant, en tout cas il m’époustoufle, comme dans « le très bas » bien que je ne le suive pas souvent dans sa pensée. Je la fais pourtant parfois mienne, comme quand il écrit « cette infection d’images que nous prenons pour la vie et qui nous la fait perdre ». « Une seconde suffit pour voir » et pourtant « les choses ne sont pas les choses. La pensée empêche de voir, c’est un loup aveugle ». Je ne sais plus alors si je puis encore me fier à ma pensée ou à la sienne, ou non, ou seulement de temps en temps et seulement à reculons, la seule vérité étant l’instant présent. Mais que faire alors de tous ces instants présents qui sont passés ? Il faut bien y penser de temps en temps. Ils nous obsèdent même souvent comme l’abbatiale de Conques a l’air d’obséder Christian Bobin.

Du temps passe - ou ne passe plus. Je dure pour durer, avec l’intuition qu’il ne faut surtout pas appeler à l’aide. Le secours vient de n’être plus espéré : un moineau se pose à mes pieds. Sa gaieté confiante me ranime.

Christian Bobin, La nuit du cœur, Gallimard.

 

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02 août 2019

255 Cuba libre !

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(Cuba libre) 

Je parle pour ma génération, que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître ! Jeunes, nous avons beaucoup fantasmé sur la révolution cubaine. Elle était atypique. Un groupe de 82 guérilleros débarqués de nuit depuis un voilier parti du Mexique s’est réfugié dans les montagnes (sierra Maestra) et a réussi en un temps record (25 mois) à conquérir la Havane. Il est vrai qu’au départ, Fidel Castro ne s’affichait pas communiste (tendance Khrouchtchev). Fidel et le Che (Guevara) devinrent les idoles des jeunes romantiques en Europe, si aventureux, si généreux, et prêts à entrer en guerre contre les États-Unis et leur vilain capitalisme. Le Che va le payer de sa vie en Bolivie, tué par la CIA ! Les générations suivantes vont porter sa tête sur leur tee shirt ! Voilà où peuvent mener les trompettes mal embouchées de la renommée révolutionnaire. J’ai applaudi des deux mains après l’échec du débarquement des anticastristes soutenus par les Américains à la baie des cochons. J’étais prêt à suivre le Che dans ses aventures boliviennes mais j’ai préféré devenir maoïste et m’établir à l’usine. Moins romantique mais plus efficace pour la révolution à mes yeux embués de l’époque. Puis le temps passant, la buée s’est dissoute et la plupart des sympathisants se sont débinés petit à petit, et voici ce roman qui vient d’un auteur cubain ! Mon dieu ! C’est effroyable comment, à travers un roman policier jouissif, Leonardo Padura décortique et déglingue le système (communiste) cubain. Au fait, savez-vous d’où vient l’appellation du cocktail « Cuba libre » ? De la libération de Cuba par Castro pensez-vous ? Et bien non ! Lourde erreur ! Cela vient de la guerre d’indépendance de Cuba en 1895-1898 contre l’empire espagnol !

 

De bien des façons, ils se voyaient tous les trois comme de parfaits exemplaires de leur génération car, au lieu de choisir l’exil comme tant d’autres, ils avaient décidés de rester cramponnés à leurs origines : ils étaient de la fournée qui avait cru et lutté mais qui n’avaient guère été récompensée pour le sacrifice auquel on les avait systématiquement conviés et parfois même contraints. Ils étaient de ceux qui n’avaient eu ni la force, ni les possibilités, ni le désir de partir, tandis que bien des piliers s’écroulaient autour d’eux. Ils vivaient maintenant comme ils pouvaient, en se plaignant ou non, selon l’humeur du moment, mais toujours au bord de la pénurie économique et en lorgnant à l’horizon un avenir de plus en plus étriqué et incertain, ou en réalité plus certain, dans lequel il leur serait désormais impossible de se recycler. Un panorama probable dans lequel ils végéteraient très certainement, entourés d’opportunistes, d’audacieux, de prédateurs et de gagnants de la nouvelle école dont certains diplômés de la vieille école. Un univers peuplé d’êtres pourvus des canines et de l’estomac nécessaires pour dévorer tout ce qui serait comestible de l’organisme d’une société hébétée dans laquelle seuls le contrôle et la rhétorique semblaient jouir d’une bonne santé, précisément cette rhétorique, à peine retouchée, des consignes et des éternelles exhortations. En même temps, près des jardins où poussaient l’opportunisme et la corruption fleurissaient maintenant les vastes territoires envahis par les mauvaises herbes de l’agressivité, de la négligence, de l’incivilité et du manque d’espoir de tant de gens. Charmant tableau !

Leonardo Padura, La transparence du temps, Métailié, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas.

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02 juillet 2019

254 Sexisme !

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Par ces chaleurs caniculaires, je me suis accordé un petit tour en Islande, hein ? Quoi de mieux pour se rafraîchir le ciboulot ! Malheureusement, ce n’est qu’en imagination, mais de lire ces pages écrites dans le froid m’a quand même aidé à passer sans encombre ces jours entiers de cagnard. Des hommes intègres enquêtent et se font berner par des hommes de pouvoir sexistes et violeurs. C’est l’Islande d’avant l’indépendance (elle appartenait au Danemark) et pendant la deuxième guerre mondiale sous « occupation » militaire de l’alliance contre Hitler (Américains, Anglais, Canadiens…). Une génération plus tard, un des enquêteurs intègres survivant (près de 90 ans) essaie de revenir sur son enquête inaboutie et il en meurt, volontairement étouffé. Un troisième enquêteur intègre, jeune retraité, est intrigué et reprend le flambeau. Un polar à fond historique qui tombe à pic pendant le pic de chaleur dans cette Islande à l’atmosphère glaciale, à la neige et à la glace omniprésentes et aux noms incroyablement compliqués et impossibles à retenir. Je connaissais Reykjavik, mais les autres…

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16 juin 2019

253 Espagnolade !

J’ai toujours été attiré par l’Espagne depuis mon enfance ! Pourquoi ? Je ne le sais pas. J’ai vécu la guerre civile espagnole des années après la défaite républicaine comme si j’y avais participé et j’ai toujours pensé que je me serais enrôlé dans les Brigades Internationales, mais je n’étais même pas encore né. No Pasaran ! Hurlaient-ils ! Ils sont pourtant passés.

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Si j’avais eu l’âge des actes irréfléchis, je l’aurais sans doute fait comme celui d’intégrer la guérilla du Sentier Lumineux en Colombie, ce que je n’ai jamais fait (Mao merci), pas si irréfléchi que cela. Comme l’écrit si justement l’auteur qui vient « si j’avais eu vingt ans en 1936 peut-être aurais-je fait partie des volontaires. Difficile de ne pas se poser la question. Mais d’y penser seulement n’a pas de sens car, outre que le courage à retardement ne vaut rien, si j’avais eu vingt ans en 1936, j’aurais été un autre que moi. » J’approuve, j’adhère, je trouve qu’il a tout à fait raison. J’ai dévoré « pour qui sonne le glas » d’Hemingway. J’ai été passionné par Federico Garcia Lorca mais la seule fois où j’ai assisté à une corrida avec mes parents, j’ai voulu sortir après la mise à mort du premier taureau. J’ai parcouru l’Andalousie de long en large et même en travers et je me suis passionné pour son histoire médiévale sous occupation musulmane. J’ai été outré et c’est peu dire par l’expulsion des Juifs d’Espagne suivant un décret des rois catholiques après l’ultime assaut de la Reconquista sur Grenada en 1492. Les Juifs étaient là depuis des siècles et bien avant la conquête musulmane et parlaient la même langue pourtant. Mais les catholiques ont toujours persécutés les Juifs. J’ai même lu dans un livre d’histoire sur l’Espagne  (André Clot – L’Espagne musulmane – éditions Perrin qui m’a servi de base pour l’écriture de mon roman policier sur Cordoue « Tout en part, tout y revient » voir sur mon site www.pierreferin-ecrivain.fr) que les Juifs ont facilité la conquête musulmane au 7ème siècle après JC parce qu’ils étaient  persécutés (déjà) par les Wisigoths catholiques. Dans le roman qui vient, il est question du retour hypothétique des Juifs en Espagne après cinq siècles d’exil.  Le roi Juan Carlos a signé un décret stipulant que les descendants des Juifs expulsés d’Espagne en 1492 pouvaient obtenir la nationalité espagnole et revenir vivre dans "leur pays", après avoir prouvé administrativement leur ascendance. Quelle drôle d’idée ! Après une si longue absence !

La célébration de la « prise de Grenade » par les Rois Catholiques en 1492 chaque 2 janvier plaza del Carmen par tout ce que la ville et la région comptent d’ultras parmi les réactionnaires, conservateurs, catholiques, identitaires, nostalgiques du franquisme. Un défilé de légionnaires avec fanfare et marche militaire ferme le ban tandis qu’une foule de manifestants et de contre-manifestants échangent des slogans par mégaphones interposés. Les deux Espagne face à face. (…) Aux slogans exaltant l’orgueil de la Reconquista et la défaite des Arabo-musulmans, avec l’actualisation que l’on imagine, se joignent d’autres formules célébrant l’expulsion des Juifs quelques mois plus tard.

Pierre Assouline, Retour à Séfarad, Gallimard

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30 mai 2019

252 Lotta Continua !

C’était en décembre-janvier 1968-69, j’ai quitté Jérusalem où j’habitais depuis quelques mois pour Istanbul. Ensuite j’ai traversé les démocraties populaires de l’Est (Bulgarie, Yougoslavie, Hongrie) en train le plus souvent de nuit. J’étais stupéfié par la tristesse déprimante des habitants de ces pays socialistes et la morosité des capitales visitées – Sofia, Bucarest et Budapest, en contraste avec l’activité trépidante de la magnifique et imposante Istanbul. Bien sûr c’était l’hiver, il faisait froid et il y avait souvent de la neige, mais il y avait surtout l’hiver dans le cœur des personnes rencontrées.

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À Budapest (magnifique ville au demeurant), j’ai pu me procurer un exemplaire du journal « Le Monde » et j’y ai lu avec intérêt que les usines Fiat de Torino étaient en grève dure et que des manifestations monstres défilaient au centre ville contre leur patron Agnelli (« salaud, le peuple aura ta peau » !). Ni une ni deux, j’ai pris le train de Budapest jusqu’à Turin en passant par Trieste et je suis arrivé juste à temps pour la plus grande manifestation. C’est à Torino que j’ai découvert « Lotta Continua » et avec le recul et après avoir lu le dernier livre d’Erri De Luca, je me suis dit que je l’y ai peut-être croisé au cours de cette manifestation, lui le révolutionnaire de Lotta Continua qui, depuis, a pris de l’altitude en pratiquant assidûment l’escalade, comme j’ai moi-même pris la tangente en m’investissant dans le sport. Comparaison n’est pas raison, mais, en parcourant son dernier livre, dialogue imaginé entre lui-même le père et lui-même le fils qu’il n’a pas eu, je me suis moi-même souvent retrouvé en lui-même, quelle étrange coïncidence, n’est-ce pas ? En plus de vivre ma vie, je la lis aussi.

Tu dis que tu as été un révolutionnaire, mais que tu ne peux rien raconter de concret. Au moins un détail, pour me faire comprendre. (...) Que vouliez-vous faire, prendre le pouvoir? Car si c'était ça, ce fut un fiasco total.

Le pouvoir importait peu, c'était nous battre pour des objectifs simples, accessibles, qui nous intéressait. A l'usine on gagnait des droits d'allègement, comme la demi-heure de cantine incluse dans les huit heures quotidiennes. On volait de force une demi-heure de pause payée. Nous résistions à l'obligation d'heures supplémentaires, et ainsi l'entreprise qui avait besoin d'une production plus importante était obligée d'embaucher des chômeurs. (...)

En somme vous faisiez des améliorations, des réformes?

Oui, mais d'en bas, nous faisions valoir nos propres droits, en diffusant la conscience de posséder une force civique indépendante.

Je ne vois rien là de révolutionnaire. 

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19 mai 2019

251 Pressé !

 

J’étais pressé ! Je partais en voyage et le livre d’Erri de Luca que j’avais commandé était resté bloqué quelque part à cause d’une grève (sans doute) ou d’un blocage autoroutier en jaune. Je ne voulais pas partir sans prendre un livre à lire avec moi. J’ai besoin de lire autant que de respirer et aussi, quand je voyage, j’échoue parfois dans des chambres exigües dont le manque d’espace se concrétise en insomnie. De toute façon, j’ai besoin de partager une partie de ma journée avec un auteur. Je n’en dirai pas davantage. Alors, juste à la hauteur de mes yeux (alors que mon petit doigt sommeillait au fond de ma poche pas du tout alerté par l’urgence de la situation) j’ai lu sur la manchette d’un livre de poche accroché à un tourniquet, « déjà deux millions de lecteurs en France » ! Mazette, me suis-je exclamé en mon être intérieur, j’ignorais même qu’il y ait encore deux millions de personnes capables de lire des romans en France, de là à imaginer deux millions de lecteurs pour le même roman, cela ressemblait à une fable. Je soupesai l’information à l’aune de mon propre lectorat (c’est une grande faiblesse, je le sais, mais ne puis m’en empêcher – www.pierreferin-ecrivain.fr) en même temps qu’une voix autoritaire monta en moi en hurlant « non ce n’est pas possible » ! Retournant le livre que j’avais déjà dans les mains pour lire la quatrième de couverture, ces quelques mots frappèrent mon cerveau pressé : « un livre à la construction béton ». Et bien mes amies et amis, après l’avoir ingurgité ce livre, à force, c’est dire qu’il ne m’est quand même pas tombé des mains, je dirais même plus comme le Dupond de Dupont, une construction en béton armé ! Le problème du béton quelque part c’est que c’est ennuyeux. Et puis non, pas vraiment, ni ennuyeux ni enthousiasmant (je ne parle que pour moi). Nous voici partageant la vie de trois couples de la classe moyenne australienne de Sidney, l’auteure étant elle-même australienne, trois couples normaux, c'est-à-dire pataugeant dans des problèmes de couples normaux routiniers, très bien décrits par le menu au demeurant, vous et moi tout au long des pages destinées à celles et ceux qui n’en sont pas conscients.es, avec quelques petites « excentricités » événementielles (demi-noyade, accumulatrice névrosée et stripteaseuse) qui viennent titiller la routine de ces couples. L’auteure y ajoute un voisin vieux et acariâtre, normal, et tout ce monde s’étale sur 600 pages, en passant des uns aux autres, de l’après à l’avant (tout tourne autour d'une journée d'invitation pour un barbecue), en une construction comme il est dit infernalement béton. Et le plus incroyable, figurez-vous, c’est que tout ce monde bourgeois un peu sclérosé finit par s’approcher du bonheur, évidemment en fin du roman, tout ce qu’il y a de plus normal, encore. Mais, me direz-vous, par les temps anxiogènes et désastreux que nous vivons, je suis comme vous, je partirais bien vivre en Australie. Le plus incroyable est qu’il tombe des trombes d’eaux pendant tout le roman sauf à la fin quand le soleil revient. C’est qu’il faut du soleil pour entamer cette marche vers le bonheur.

 

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C’est donc comme ça, se dit Clémentine au fond d’elle en continuant à se balancer et à implorer. C’est l’effet que ça fait. On ne change pas. Il n’y a aucune protection quand on franchit la ligne invisible qui sépare la vie de tous les jours de ce monde parallèle où surviennent les tragédies. Ça arrive comme ça. On ne devient pas un autre. On est toujours le même. Tout a la même odeur, le même aspect, le même effet. Elle avait encore le goût du dessert de Vid dans la bouche. Elle sentait encore la viande grillée du barbecue. Elle entendait le chien aboyer sans fin et sentait le long de son tibia un filet de sang couler des genoux qui avaient cogné durement contre les dalles de terre cuite.

Liane Moriarty, Un peu, beaucoup, à la folie, le livre de poche, traduit de l’anglais (Australie) par Sabine Porte.

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22 avril 2019

250 La religion des hommes !

Une fois n’est pas coutume, je l’ai vue et écoutée à la Grande Librairie et aussitôt la voix qui commande en moi m’a dit d’un ton sans réplique, mon vieux (littéralement), ce livre est pour toi, il faut que tu te le procures. J’ai acquiescé aussitôt et je l’ai commandé au point presse-librairie du village. Il est arrivé quelques jours plus tard. Cette satanée voix peut se faire emmerdeuse quand elle m’oblige à accomplir sur le champ des actes qu’en tant que procrastinateur accompli, je remettrais bien au surlendemain si ce n’est à jamais, mais je dois reconnaître qu’en ce qui concerne les livres, elle se trompe rarement ! (Comment ? Jamais ? Bon si tu veux, jamais !)

Cela fait des lustres que je suis convaincu que la religion n’a rien à voir avec Dieu (s’il existe) mais tout avec les hommes qui eux, existent, c’est sûr. Je suis sorti pour cela de l’Église catholique quand j’ai compris vers seize ans que les curés se fichaient éperdument des femmes alors que pour moi au contraire, elles m’importaient beaucoup

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.(calligraphie arabe du nom du Prophète)

Dans les Califes maudits, le livre dont je vous parle ici et maintenant, il est surtout question d’hommes mais aussi d’une femme, Fatima, une des filles du Prophète. C’est l’histoire de la bagarre entre hommes, factions, clans et tribus arabes (et juives) de la péninsule arabique pour désigner le successeur de Mohamed-Mahomet-Muhammad à sa mort. Et le moins qu’on puisse dire c’est que ce n’est pas triste, c’est même saignant. Ce qui est intéressant vraiment dans ce livre (à mon humble avis d’agnostique), c’est que Hela Ouardi, l’auteure, une universitaire tunisienne spécialiste de l’islam et de littérature française, a écrit une reconstitution détaillée du premier califat de l’islam à partir d’une exploration minutieuse des sources de la tradition musulmane aussi bien sunnite que shî’ite. C’est éclairant.

Dans la réunion de la saqîfa, tout a donc un fort air de déjà-vu : Ansârs et Émigrants se disputent aujourd’hui la succession de Muhammad comme ils se disputaient hier un butin de guerre. L’islam est perçu comme un investissement dont chaque camp veut récolter l’exclusivité des bénéfices : les Émigrants ont fourni le premier capital tandis que les Ansârs ont investi dans cette entreprise modeste ; maintenant qu’elle a prospéré, il s’agit de savoir qui doit engranger les gains : l’entrepreneur ou l’actionnaire ? Les hommes présents ce jour-là à la saqîfa sont quasiment tous des commerçants et la négociation politique prend des allures de marchandage. Les adeptes de la religion du commerce jettent les bases d’un nouveau négoce : le commerce de la religion.

Hela Ouardi, Les Califes maudits (la déchirure), Albin Michel

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20 avril 2019

249 Café littéraire !

Il m'a bien plu ce café littéraire de Saint Nazaire. Il faut dire que la présence de 25 personnes m'a stimulé. Je me suis lâché ! J'ai tenté d'expliquer la première partie de ma vie, de 14 à 35 ans, et j'ai analysé à travers ce parcours ce qu'est la radicalisation. Plusieurs types de radicalisations (politique, religieuse et amoureuse) qui ont sans doute un tronc commun que j'ai tenté d'extrapoler dans mon roman sur "Marc Dubois".  

Ma petite conférence d'une courte heure a déclenché un débat passionné et passionnant d'une longueur identique. Ensuite, la moitié du public s'est retrouvé dans une brasserie pour prolonger la soirée en dînant ensemble.

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C'était super.

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(le prédicateur !)

 

Et bien sûr vous saurez tout en lisant mes livres ! Et pour trouver mes livres, tous les renseignements se trouvent sur mon site internet :

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12 avril 2019

248 Hallucinant !

Rien à voir avec les attouchements que j’ai subis à l’internat catholique quand j’avais 14 ans. Je m’en étais quand même ouvert auprès de ma mère qui a aussitôt pris rendez-vous avec l’abbé directeur. À la suite de quoi je fus exclu du collège pour « mauvais esprit ». Ha ! ha ! ha ! C’est ainsi que je découvris à 14 ans que j’étais doté pour la vie d’un mauvais esprit ! La bonne blague. Autant vous prévenir tout de suite, ma ridicule mésaventure n’a aucune commune mesure avec ce qu’il se passe dans le « roman » qui vient où il s’agit aussi de pédophilie. Aucune.

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D’abord, d’accord, il s’agit aussi de pédophilie dans mon petit cas, mais ici la pédophilie apparaît à un degré de gravité extrême, et plus précisément à deux niveaux qui n’ont au départ rien à voir entre eux, d’une part la pédophilie qui se produit à l’intérieur d’une famille (d’avocats), par un grand-père sur sa petite fille, et d’autre part celle d’un homme sur des petits garçons inconnus et qui finit par en tuer un. L’auteure relie ces deux successions d’actes après avoir rencontré et enquêté sur le pédophile meurtrier pour la raison simple qu’elle est une farouche opposante à la peine de mort. Nous découvrons ainsi en parallèle les actes pédophiles que l’auteure a subis à maintes reprises par son grand père et celui du pédophile meurtrier condamné à mort. Dans les deux cas, l’auteure cherche à comprendre et le.la lecteur.trice suit les faits glaçants au fur et à mesure de son enquête et de la compréhension des agissements des uns et des autres à laquelle elle accède au prix de nombreuses rencontres et réflexions ainsi que de consultations d’innombrables archives (celles en particulier des jugements du pédophile meurtrier Ricky Langley). La réalité dépasse à chaque instant la fiction en ce sens que la traque de la vérité dans cette glauque réalité est incommensurablement plus forte que toute invention d’une fiction ayant pour thème la pédophilie. C’est tout simplement terrifiant, surprenant, courageux et drôlement intelligent ! Dans la maison de mes parents, il y a toujours eu de la souffrance, il y a toujours eu de l’amour.

Mais la décision de se détourner du passé n’est jamais bénigne. Le lendemain matin de la soirée de Noël où j’ai entendu mon père raconter à des amis que j’étais en train d’écrire sur un fait que j’étais seule à me rappeler, je l’ai sommé de se justifier. Ma sœur Nicola m’a soutenue, et lui a dit qu’il déraillait. Bien sûr qu’elle se rappelait les attouchements subis. Nous nous les rappelions tous. Mais deux ans plus tard, elle m’a dit : « j’ai décidé de me considérer comme quelqu’un qui n’a pas subi d’abus sexuels. » Ça été extrêmement brutal pour moi d’entendre ces mots. Nous avions partagé une chambre. J’avais regardé mon grand-père la toucher. Il m’avait sortie de mon lit et emmenée dans la salle de bains où elle attendait. Il avait défait sa braguette et nous avait forcées à poser nos mains sur lui. Elle ne peut pas prétendre que rien de tout cela ne s’est produit. Elle ne peut pas.

Sauf que bien sûr – elle peut.

Alexandria Marzano-Lesnevich, L’Empreinte, traduit de l’anglais (USA) par Héloïse Esquié, Sonatine Éditions

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