lire sa vie

17 août 2017

199 Drôle de vies !

Avec cet auteur, il y a toujours des addictions. Les siennes d’abord. Dans le roman que j’ai lu il y a quelques années (Cet instant-là), tous ses héros fument comme des pompiers. Tout le temps, forcément. Son écrivain, héros principal, ne peut pas aligner deux lignes sur sa machine à écrire (c’était avant l’ordinateur) sans avoir d’abord roulé plusieurs cigarettes. La deuxième héroïne fume encore plus, si c’était possible, que ce soit en RDA ou en RFA. Je n’arrêtais pas de tousser à chaque page ou presque.

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Cette fois, oublié le tabac ou quasi, remplacé par l’alcool. Ça coule à flots. Le vin et le whisky principalement, si j’ai bien suivi. J’en avais mal à la tête. Mais surtout, une fois passée la moitié de la bouteille ou du bouquin si vous préférez, c’est comme avec l’alcool, impossible de lâcher, je ne pouvais plus m’arrêter. Mes yeux se fermaient que je les obligeais à continuer, lisez, je leur disais, c’est un ordre. L’histoire est à peine croyable si on la considère la tête froide sous le robinet d’eau glacée mais c’est raconté avec tant de justesse dans le ton et les situations qu’on ne peut s’empêcher de se faire embarquer. Un gros malin cet écrivain ! C’est l’histoire du destin. Une vie, c’est toujours un destin. On le voit venir gros comme un camion, on le sent venir lourd comme un poids sur l’estomac, étant donné les circonstances qui l’accompagnent, et il vient tel qu’on le pressentait mais c’est tellement bien conté qu’on y adhère. Mais le destin ne se fait pas tout seul s’il n’y a pas l’action de l’homme à la base ou à un moment donné, je veux parler de l’erreur humaine. C’est l’histoire d’un type qui tombe chaque fois qu’il arrive au sommet. Une seule erreur et tout fout le camp à chaque fois en un enchaînant diabolique. Haletant. Sacré Kennedy (Douglas) !

Les quelques jours qui ont suivi m’ont permis de mesurer la force redoutable de l’un des plus puissants truismes à l’œuvre dans la société américaine : une fois que vous êtes lancé, tout le monde vous veut. Dans notre culture, l’image de celui qui lutte pour y arriver est intrinsèquement négative. D’emblée, on le catalogue comme un rien du tout, un raté s’exténuant à convaincre éditeurs, patrons de presse, producteurs, directeurs de galerie, agents et imprésarios qu’il aurait son mot à dire, si seulement on lui donnait la chance de s’exprimer. Mais personne n’a la moindre envie de lui accorder cette chance, pour une raison bien simple : à quoi bon aider un minable à émerger de son anonymat mérité ? Quand bien même on lui reconnaîtrait un certain talent, la réaction habituelle est la peur : peur de faire confiance à son propre jugement, peur de se compromettre aux côtés d’une quantité négligeable. Dans ce système donc, le type inconnu est voué à rester inconnu.

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12 août 2017

198 Le diable est dans les détails !

 

Un bouquin que j’aimais bien de par sa construction intelligente et sa justesse, dont j’ai parlé ici (La vérité sur l’affaire Harry Quebert de Joël Dicker), a été considéré comme quantité négligeable par une bloggeuse, ce qui est son droit le plus strict. Je n’aime pas cependant le procédé qui consiste à balancer un livre aux orties, sauf si on est critique professionnel, et encore. Je trouve qu’il faut respecter un minimum le travail d’un écrivain. Je ne suis pas critique professionnel et je résous ce dilemme en ne parlant que des bouquins que j’ai aimé et pas du tout de ceux qui me sont tombés des mains ou m’ont franchement déplu. Je trouve le silence plus juste que le mépris.

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(?)

Toute cette introduction pour je ne sais quelle raison. Enfin si ! Sans doute parce que le roman que je finis, que je n’ai jamais lâché (825 pages), ne m’a jamais ennuyé, mais devant lequel je suis tout au long resté perplexe. Je ne me l’explique que parce que je ne suis pas arrivé à m’identifier aux personnages, d’ailleurs, à aucun des personnages qui sont nombreux, apparaissent, disparaissent et que je retrouvais quand j’avais déjà oublié leur nom. Cette façon de lire, est-ce une force ou une faiblesse ?, en m’identifiant au personnage du héros. Dans ces cas-là, je me retrouve en immersion totale dans le roman. Cette identification que je ressens peut se révéler positive ou négative d’ailleurs, je ressens ce qu’il ressent ou me répugne ce qu’il fait. C’est ma façon de vivre mille vies en plus de la mienne et d’apprendre. C’est fou ce qu’on apprend avec les romans. Purity est le nom de la première héroïne. C’est la raison pour laquelle je parle de diable. Mais tout dans ce roman traite de dépravation, cyberespionnage et meurtre noyé dans une chronique familiale à tiroirs et sur plusieurs continents.

Le soleil était devenu agressif. Pip s'écroula sur le côté, comme poussée par la force de la chaleur de l'astre ; la tête lui tournait. Elle avait l'impression que pendant un moment, on lui avait ouvert le crâne et remué vigoureusement le cerveau avec une cuiller en bois. Elle était encore loin de se soumettre à lui, de le laisser faire d'elle ce qu'il voulait, mais pendant un moment, il était entré assez profondément dans sa tête pour qu'elle sente comment cela pourrait se produire - comment Willow pouvait changer de sentiments comme une pieuvre change de couleur, uniquement parce qu'il le lui demandait, et comment Colleen pouvait rester prisonnière d'un endroit quelle détestait car elle voulait une chose qu'elle savait impossible à obtenir de la part d'un homme qu'elle tenait pour un salaud. Pendant un moment, un effroyable fossé s'était ouvert en Pip. D'un côté, son bon sens et son scepticisme. De l'autre, une sensibilité aiguë de tout son corps, d'une catégorie différente de ce qu'elle avait connu jusque-là. Même au plus fort de son obsession pour Stephen, elle n'avait jamais voulu être son objet ; elle n'avait jamais eu de fantasme de soumission et d'obéissance.

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17 juillet 2017

197 Les bras m'en tombent !

Les bras m’en tombent (une de ses expressions favorites) et mon petit doigt avec (je garde la mienne aussi), j’ai commandé sur FB un de ses romans, je ne prenais pas trop de risque (oh que si), vu l’écriture du gars dans ses courtes (pas toujours) chroniques sur FB, elle est forte et regorge de trouvailles en veux-tu en voilà, mais surtout tape en plein là où ça fait mal, et toujours juste, tellement bien son écriture qu’elle me met misérable quand je retourne à la mienne propre (finalement plus si propre). Pas moyen de m’empêcher de la trouver fade en comparaison. Alors je me dis (comme lui, je me parle à moi-même, même que ça m’arrive tout le temps) comparaison n’est pas raison. Je me raisonne car c’est un drame (pour moi), ce ne devrait pas être permis, aussi pourquoi suis-je allé me fourrer dans ce guêpier, en payant en plus. Horreur, malheur ! J’ai donné le bâton et je me fais battre, à plate couture. Mais je suis un gars qui a de la ressource, genre résilience.

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(vue de Cambrai)

Bon, c’est pas tout, parlons aussi de l’histoire. Je me suis de suite senti en terre connue, le Nord du roman, suis né pas très loin outre Quiévrain, la pluie, le froid humide, les friches, et surtout les briques à la couleur indéfinissable à se faire pendre un canal, etc., même si c’est l’hiver, c’est pas une raison. La relation père-fils aussi ça me connaît, froide, formaliste, et puis non, plutôt en dedans, rentrée quoi, à deviner sans doute, mais on sait pas, et puis des garçons ça ne pleurent pas, et puis un militaire, même un père, ça reste pour toujours un garçon, non ? Et les copains d’enfance, de la primaire et plus, ça c’est du Nord, ça peut rester soudés en vieillissant, y a rien d’autre à faire que continuer les conneries ensemble, et les conneries ça finit toujours mal, pas la peine de faire un dessin, et puis y a l’abbé, moi aussi je l’ai connu l’abbé, chez les louveteaux,

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(vue sur Férin)

et puis tout ça dérape en hiver dans le monde moderne du chomdû, de la drogue et des petits boulots, voilà, c’est un polar, du cousu main, du polar humain avec des sentiments enfouis sous des couches de problèmes, qui peinent à se dévoiler, qui arrivent pas à s’extirper, et s'ils y arrivent, c’est pire encore, et puis tout au long il y a Gabrielle, mais c’est trop tard. Mais attention, y a pas de flics dans ce polar, y a que des petits voyous de barres hlm et des voyous qui se voient plus grands que leur trou du cul de province et au milieu, un intello prof de littérature avec dans sa tête ch’tarbée des tas de musiques et aussi des bouts de poèmes qui s’entrechoquent. Pauvre William, c'est lui, pas du tout envie d’être dans sa peau. C’est diablement prenant. C'est le diable qui rafle la mise. Voilà, c’est Denis Parent et c’est beaucoup dire.

William contemple les bouleaux frêles et frissonnants qui, sur le remblai, dominent des fossés boueux et des armées d'orties, les mêmes qui lui mettaient le feu aux jambes trente ans auparavant. Au-delà on distingue les faubourgs de la ville. Denciennes, ville moyenne du Nord de la France, très moyenne même. Il y est né, il en est parti, il y est revenu souvent, avant d'admettre qu'il allait y rester. Les bâtiments sont en pierres rouges ou ocres, il ne saurait pas nommer cette couleur, c'est la brique de par chez nous, la brique de nos maisons froides. Ce pays l'a souvent désespéré, d'un lent et long désespoir qui se transformait parfois en joie subite, sans réelle cause, jubilation soudaine d'être là, dans cette plaine immuable dont la longévité compense l'absence de splendeurs. Ici le temps s'économise et laisse passer d'autres jours, d'autres semaines sans que cela se sache. Ici on est encore hier, ou cette autre matinée dont on ne sait plus la date. Certains jours on croit vivre dans un éternel lundi. C'est à cause aussi des ciels de traîne qui s'effilochent, se détricotent et n'en finissent jamais de partir.

Denis Parent, Un chien qui hurle, édition Louisiane

 

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Pour vous le procurer, cherchez Denis Parent sur Facebook (la suite en mp)

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04 juillet 2017

196 Juste incroyable !

On se le répète depuis des centaines de milliers d’années, c’est sûr. On a beau s’y être habitué depuis notre enfance, ça n’y change rien, ça le devient encore de plus en plus en vieillissant. Plus on arrive à s’éloigner de la planète, de plus en plus loin dans l’espace infini puisque personne ne sait où il finit, on a beau se le répéter à chaque instant de la vie, on a beau passer à travers des moments horribles, on a beau subir guerres destructions massacres, bien au contraire et en même temps, ça ne fait que renforcer l’idée que la vie, cette vie sur terre, cette vie des plantes, des animaux et des humains, la vie quoi, la vie de chacun, ma vie car je ne peux parler que de moi, c’est juste incroyable. Incroyable !

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(Cadaquès, où se passe le roman)

Il n’y a pas d’autres mots sinon miraculeux incompréhensible inouï, tout ce que vous voulez, moi je préfère incroyable, impossible ou difficile à croire, bien plus incroyable que gagner le gros lot au loto (une chance sur 14 millions seulement) et maintenant vous allez me dire que tout cela est d’une telle banalité que vous en tombez assis alors que vous y êtes déjà, que tout le monde le sait, et bien je n’en suis pas si sûr que vous, sinon les choses ne se passeraient pas comme elles se passent, on dirait un songe, on dirait que des humains vivent comme si la vie était banale, éternelle, sans valeur, gratuite, mais lorsque le monde commence à se dépeupler des êtres qui nous aiment, nous nous transformons peu à peu, au rythme des morts, en inconnus. Ça fait tout aussi bien partie de l’incroyable, ma place dans le monde était dans ton regard et cela me paraissait si incontestable et éternel que je ne me suis jamais inquiétée de vérifier où elle se trouvait. (…) Tout ce que tu as connu et vécu sans indifférence, avec attention, tout cela est à toi. Tu peux tout convoquer quand tu en as envie. (…) Non, mon vieux, non. Je me rends compte que je ne l’avais jamais auparavant appelé « mon vieux ». Je crois qu’il y a des choses que nous avons perdues pour toujours. En fait, je crois que nous sommes davantage des choses que nous avons perdues que celles que nous avons.

Milena Busquets, Ça aussi, ça passera, folio, traduit de l’espagnol par Robert Amutio

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28 juin 2017

195 Régression !

Je ne sais pas ce qui me prend en ce moment, je ne lis que des bouquins qui me ramènent à mes premiers pas lourds et hésitants en ce bas monde terriblement terrifiant.

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(affiche de propagande du régime de Vichy)

Je n’oublie pas que j’ai été conçu juste après le débarquement allié en Normandie en 1944. Ça ne date pas d’hier (genre de réflexions qui commencent à me sortir des lèvres spontanément, bon dieu c’est ça le vieillissement ?) Et pourquoi ne devrais-je pas l’oublier ce débarquement d’il y a près d’un siècle (va pas trop vite quand même mon p’tit gars) ? Pourquoi ne pourrais-je pas m’abandonner à la légèreté et la beauté de la floraison du printemps et de l’été ? Et flotter dans l’air embaumé de fragrances délicates puis m’y dissoudre dans la paix des matins calmes. Mon petit paradis. Apparemment non ! Ce passé laisse des traces contradictoires, à la fois apocalyptiques et pleines d’espoir. Il faut passer par la guerre pour arriver à la paix tel semble être le destin de cette humanité. D’abord guerre et puis paix, parfois. Mais pourquoi y revenir ? En tout cas pas par plaisir, c’est le moins qu’on puisse dire. Je préfèrerais fermer les yeux sur cette réalité. Est-ce mon cerveau formaté (par qui par quoi) ? Est-ce mon petit doigt auto-libéré (laissons-le croire) ?  Ou les deux qui, d’un commun accord, auraient décidé de me faire chier. Où est filée ma tranquillité de jeune retraité ? Dans quel trou de chiottes s’est-elle évacuée ? Je ne puis que constater que ces derniers mois, elle s’est envolée, dissoute, évaporée, brisée, harcelée par les réminiscences puantes du passé. Pas de mon passé en propre, quoique, mais de celui du monde qui nous étreint jusqu’à nous torturer. Tout le monde sait évidement que le temps présent n’est pas plus angélique que le temps rempli des fracas de la deuxième guerre mondiale. Beaucoup d’experts en tous genres parlent doctement d’ailleurs d’une troisième qui aurait déjà commencé. Et voilà donc ce que m’inspire le roman que je suis en train de lire. Toujours cette obsession de la guerre, de la mort et de l’enfermement. J’ai du mal à m’y enfermer. Ce n’est pas la faute du roman. Et si je me trompais ? D’ailleurs je me trompe, ce roman me ramène à ma propre vie, c'est-à-dire à ma propre mort, très loin de ce monde imbécile, très près de ma petite vie de solitude, en plein dedans, comme dans une cache. Justement. Tel est le propos de l’auteur. (Encore une connerie de ce genre et je me coupe le petit doigt)

Tiré de sa cachette, il fit ce qu’on attendait de lui. Il réintégra la société. Il recommença sa vie d’avant, comme si de rien n’était, sans plaintes, sans esprit de vengeance, sans rien demander à personne. Il reprit son travail et retrouva ses collègues. Le chef de service qui avait pris sa place, l’interne qui se réjouissait de le voir porter l’étoile jaune, le grand patron responsable de son expulsion. Tous ces gens estimés qui espéraient ne plus le revoir. Il ne leur fit aucun reproche. Il se contenta de les éviter en dehors de l’hôpital. Parmi ses pairs, il ne fréquentait que les parias. (…) Il regrettait sa cachette, creuset de sa souffrance. Il ne l’a jamais quittée. Partout où il était, il reconstruisait sa prison autour de lui. Il dressait de hauts murs entre lesquels il se retrouvait.

Christophe Boltanski, La cache, folio

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24 juin 2017

194 L'insupportable perfection de l'être.

Pour une fois, je vais encore parler de moi ! Cette fois ci, de l'écrivant méconnu qui s'est enterré dans un coin de mon cerveau. Il vient de sévir une nouvelle fois en vous proposant un recueil de douze nouvelles contemporaines tour à tour drôles, ironiques, cyniques, érotico-sarcastiques mais aussi dramatiques, jamais éloignées de la vie telle qu’elle va dans la société ici ou ailleurs, autour du thème de la perfection de l’être, accessible à une élite, insupportable pour la majorité engluée dans la banalité.

Vous pouvez découvrir la couverture et vous procurer le bouquin en suivant le lien :  

 

 https://www.edilivre.com/catalog/product/view/id/857158/s/l-insupportable-perfection-de-l-etre-27b3047c2f/

 

 

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12 juin 2017

193 Est-ce que je crois ? (2)

 J’ai écrit la première partie de cette chronique en ayant lu seulement la moitié du roman de l’auteur en question. J’en avais déjà assez sous la plume et je trouvais même que c’était du lourd, à mon niveau évidement, je ne prétends à rien sinon à écrire ce que je ressens en rapport avec ce que je lis. J’étais effaré de découvrir l’ampleur de l’efficacité des mentalités que l’on m’avait fourrées dans le crâne à travers mon éducation catho (une dizaine d’années d’écoles confessionnelles quand même en primaire et secondaire) à l’insu de mon plein gré, mes parents y étant consentants sans pour autant y prendre une part active.

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(Duccio di Buoninsegna : la vocation de saint Pierre et saint André)

Puis en entamant cette deuxième partie du roman et en particulier celle enquêtant sur les débuts des apôtres évangélistes juste après la crucifixion (et la résurrection), j’ai réalisé que j’étais tombé dans une religion qui s’était imposée à moi sans qu’à aucun moment il ne soit question du comment elle s’était élaborée. Tout tournait autour de la personne de Jésus, fils de Dieu (boum sur le crâne), et des Juifs du sanhédrin qui l’avaient condamné à mort. Jésus était Juif, même si les curés n’insistaient pas sur cette réalité de sorte que je ne savais pas de quoi Juif était le nom, ni à son époque, ni à la nôtre. J’apprenais que ce Jésus se déclarait le messie du peuple juif, mais que celui-ci le rejeta et le condamna même à mort. Rien que du lourd.

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Je contemplais ce corps cloué sur la croix (que du bonheur !) chaque matin à la messe et le curé me ressassait que c’était juste pour moi qu’il s’était laissé crucifier. Juste pour moi et tous les autres moi. J’avalais cette pilule amère chaque matin et mon petit cerveau tout mou se construisait autour de cette notion si joyeuse. C’était clair comme de l’eau de roche que l’histoire était dramatique et culpabilisante. Mais je naviguais à bord du navire amiral en pensant qu’il en avait toujours été ainsi. Concernant ma religion, j’ai pensé plus tard (après m’en être extirpé) et parfois répondu quand on me posait la question de savoir ce que j’en retenais, que la religion en tant que croyance et rites ne m’intéressait pas, (l’Église elle-même me répugnait après avoir eu la (mal)chance de l’observer du dedans, et c’était peu dire), mais que ce qui m’importait était le message qu’elle portait. Je pensais évidement au message de Jésus. Je reste sur cette position aujourd’hui. Comme si son message relevait de la philosophie.

Rome détruisit Jérusalem et le temple des Juifs en 70 en représailles à la révolte du peuple juif contre l’occupation romaine. À cette époque, il n’y avait pas encore de séparation entre les Juifs adeptes de Jésus qui suivaient la loi juive et les non-Juifs qui suivaient le même Jésus sans se soumettre aux rites juifs. Deux sectes de plus en plus concurrentes. Après la destruction du Temple de Jérusalem, l’une va prendre l’ascendant sur l’autre.

Dans son roman, Emmanuel Carrère fait de l’Emmanuel Carrère en mélangeant l’histoire, la religion et des analogies avec notre époque (dont certaines tombent à plat). Pas toujours facile à partager le tien du mien mais toujours passionnant.

C'est aux Juifs surtout que Paul en a. Les Juifs ne veulent rien entendre du message dont ils sont pourtant les premiers destinataires. Les Juifs ne cessent de lui causer des ennuis, de le traîner devant des tribunaux romains, de le menacer de lapidation. Les Juifs ont fait mourir le Seigneur Jésus, et avant lui les prophètes. Ils sont ennemis de tous les hommes. Ils ne plaisent pas à Dieu, qui va abattre sur eux sa colère.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, Folio

 

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02 juin 2017

192 Est-ce que je crois ? (1)

Lors de mon dernier passage en ma librairie préférée, ma main faussement innocente s’est emparé, alors que mon regard s’imaginait en train de s’occuper ailleurs, d’un roman sur et autour de la religion. La religion ! À un moment donné de sa vie, durant trois ans, l’auteur dont j’ai saisi le livre, s’est entiché de la religion et a eu la naïveté, la lâcheté, la vanité de penser que ce qui nous arrive a un sens. Allons-donc. À trente ans passés si j’ai bien calculé. Moi tout au contraire, puisqu’il faut bien en parler, puisque c’est de cela dont il s’agit, puisque ma traîtresse de main m’y oblige alors que mon moi conscient n’avait rien demandé, rien du tout, je dois révéler que je suis tombé petit dans la marmite religieuse. Des pieds à la tête, une authentique baignoire. Pas par mes parents (qu’ils reposent en paix) au demeurant neutres sinon athées, mais par l’école, à 80% confessionnelle dans mon pays plat d’origine. Soi-disant plat le pays, mais fondamentaliste, l’école, oui sans conteste. Les curés faisaient tout pour faire peser sur nos jeunes âmes sensibles le sentiment de culpabilité en général et sur cette base, celui de la nécessité de se faire prêtre en particulier. Pour donner un sens à sa vie. Disaient-ils.

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(Cardinal Francisco Jiménez de Cisneros, emprunt à Wiki)

Étant par nature et par mon histoire familiale une âme assez sensible, très accessible à la culpabilité, je fus donc catastrophé à l’idée que je devais me faire curé, alors que j’étais plus que tout autre chose attiré par le sexe qu’on disait opposé, ou le sexe faible selon certains alors que j’étais moi-même encore plus faible. Dévasté de culpabilité, je fus donc contraint d’imaginer un stratagème pour obliger celui que j’appelais Dieu à me lâcher les baskets. La conscience (la mienne en tout cas) a ceci de particulier qu’elle est capable de faire semblant de croire à ses propres élucubrations. Tellement semblant qu’elle finit par y croire vraiment. Le pauvre stratagème utilisé du haut de mes quatorze ans révolus fut que je fermai les yeux pour ne pas voir traîner sur un banc d’étude une certaine revue catho destinée aux ados qui, si je la percevais trois fois de suite me convainquais-je, serait le signe irrévocable que j’étais appelé par l’instance supérieure à la vocation sacerdotale. La sournoiserie étant que cette revue trônait sur à peu près tous les bancs. En réalité, un autre en moi, ayant plus de jugeote que le moi apparent que j’étais à l’époque, avait pris l’affaire en mains. Si je m’étais confessé sur le moment, le curé aurait parlé du diable en moi. Je décidai de ne plus me confesser. Quelques années plus tard, tout à ma découverte du monde merveilleux qu’était supposé représenter le sexe dit faible qui s’avéra bien plus fort que ma personne comme je viens de le dire (la répétition étant la base de ma conviction), j’abandonnai toute idée de religion et quittai l’Église pour ne plus jamais y remettre les pieds autrement que pour visiter avec plaisir ses monuments les plus représentatifs.

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Le compte y est, pensé-je, je peux donc revenir sur le roman-enquête de mon auteur, qui offre une analyse autrement plus sérieuse et exhaustive de son parcours religieux. Était-ce nécessaire ? Nous n’allons pas tarder à le savoir. Et bien mes ami-e-s, j’écarquille les yeux quand je deviens conscient soudainement de ce que les curés m’ont fourré au plus profond de mon cerveau dont je constate les ravages encore aujourd’hui. Voyez plutôt : mieux vaut être petit que grand, riche que pauvre, humble que superbe, et bien figurez-vous que je voulais tant être grand que je suis resté petit, que je n’ai jamais essayé d’être riche avec pour conséquence que j’ai dû batailler pour ne pas m’enfoncer dans la pauvreté, que je n’ai jamais réussi à être humble tout en n’étant jamais superbe. Quelle belle éducation qui fut la mienne ! Et puis j’apprends incidemment que (saint) Paul travaille pour manger et en plus travaille de ses mains. S’écroule toute mon interrogation sur le fossé entre travail manuel et intellectuel (cfr chronique précédente). Et voilà que l’auteur qui vient m’assène le premier coup de grâce : je n’ai jamais pu m’empêcher de trouver pathétiques ces personnages dont tout le désir sur terre est de dépendre. J’en tombe assis sur ma chaise. Mais j’étais déjà assis. (Tout ce qui est en italique appartient à l’auteur en question qui viendra dans ma prochaine chronique !)

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24 mai 2017

191 "Je suis un homme seul"

Toi c’est toi et lui c’est lui. Toi aujourd’hui tu penses d’une certaine façon, mais dans ta jeunesse, tu étais un autre, tu étais lui. Chaque époque fait sa propre révolution culturelle. La sienne à lui, épousa d’abord la culture américaine (Elvis Presley, le rock, le blues, le jazz…et anglo-saxonne, les Beatles…les Rolling Stones, mais aussi Kennedy, James Dean, Marylin Monroe, West Side Story, Hemingway, Faulkner, et j’en passe, pas forcément meilleurs) tout en étant accro aux trois chanteurs emblématiques de la chanson francophone (Brel, Brassens, Ferré). Malgré tout cela et même la découverte de New-York à 20 ans lors d’un séjour d’un mois, en 1966, il a fallu qu’une idée folle ne voulut plus s’arracher de son crâne et orienta ainsi tout le début de sa vie. Toi, tu n’as pas la moindre idée d’où elle lui est sortie. Elle consistait en ceci : il était révolté par ce fossé qu’il trouvait injuste entre travail manuel et intellectuel. Cette fracture aussi bien culturelle que financière. C’est une des raisons qui l’a poussé tu crois a allé voir à vingt ans comment fonctionnait un kibboutz, alors qu’il n’était pas juif lui-même.

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Plus tard, il a adhéré à l’idéologie maoïste et s’est établi à l’usine comme ouvrier malgré les quatre années d’études universitaires que tu avais suivies. Tu sais parfaitement que tout ce fatras n’intéresse plus personne aujourd’hui mais tu ne peux t’empêcher de t’en souvenir. Par cet acte irréfléchi, une envolée lyrique a duré dix ans et a fini en remake grotesque de « l’Aveu » dans lequel il joua malgré lui le rôle du traître idiot mais utile à son parti totalitariste, parce qu’il ne voulait pas comprendre qu’il faut absolument cacher ses vraies pensées et ses sentiments les plus profonds quand on est membre d’une organisation à tendance sectaire.

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Tu crois aujourd’hui que c’est comme s’il avait voulu résorber cette emblématique fracture (manuel-intellectuel) tel le messie, l’idole de sa jeunesse catholique. Il ne lui suffisait pas d’occuper son temps à la recherche du bonheur, ce que tu te souviens qu’il faisait pourtant plutôt bien, non, il fallait que sa jeunesse s’use à la recherche de celui du monde entier. Il s’est pris pour un héros. Il a découvert en même temps la GRCP, la grande révolution culturelle et prolétarienne chinoise. Avec le recul, tu en restes stupéfait, abasourdi de sa méconnaissance de ce qu’était réellement le fonctionnement des gardes rouges en Chine et de cette fameuse révolution culturelle, pire, tu es anéanti par sa paresse de l’époque à aller en gratter le fond. Cette construction apocalyptique de l’homme « nouveau ».

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Mais toi, ce lui d’avant, tu pouvais t’échapper du parti alors que le « lui » du roman qui vient ne pouvait échapper aux vrais gardes rouges chinois et à la politique de Mao. Il y avait bien sûr dans le petit livre rouge de Mao (compilation du « meilleur » de ses œuvres) des idées et des phrases qui pouvaient le convaincre sur la manière de combler ce fameux fossé entre travailleurs manuels et intellos. Les uns étaient dans la vraie vie tandis que les autres fantasmaient la réalité. Ceux-là, il fallait les rééduquer par le travail manuel. Un peu comme quand certains fustigent les élites aujourd’hui face au peuple travailleur et surtout face à l’armée des chômeurs. On ne peut pas leur donner tout à fait tort sur le fond mais on doit fortement les soupçonner de s’en servir à leur propre profit. Car les élites resteront les élites tant que leur vanité ou leur soif de profit ne sera pas satisfaite, ou leur soif de pouvoir, ils obéissent à des impulsions instinctives encore plus profondes comme un animal. Ils sont pourtant utiles. Pour toi et lui, ton lui et celui de l’auteur qui vient, la conclusion éclot d’elle-même, Il est un homme seul. Il l’a été et l’est toujours. Tu ne te sacrifies pas pour les autres et ne demande pas que les autres se sacrifient pour toi. Ton lui est toujours resté un homme libre et tu t’en es débrouillé pour survivre ainsi. À croire qu’un homme libre finit toujours seul.

gardes rouges

Ce que tu trouves hallucinant en lisant ce roman, c’est qu’à peu près à la même époque, ce lui de ta jeunesse a pratiqué volontairement la rééducation (de son origine bourgeoise) par le travail à l’usine alors que Gao Xingjian, ce lui du roman a été obligé pour sauver sa peau d’aller se rééduquer à la campagne au milieu des paysans.

Ce que tu trouves hallucinant en lisant ce roman, c’est que toi et lui on dirait que votre état d'esprit aujourd'hui ne fait qu’un alors que vous êtes tellement différent, lui l'artiste et écrivain réfugié politique et toi l'ancien mao. Mon dieu, quel livre.

La liberté est un regard, une intonation, regard et intonation peuvent se réaliser, donc tu n'es pas sans rien. Et cette liberté est aussi bien confirmée que l'existence de la matière, que l'affirmation de l'arbre, de l'herbe, de la goutte d'eau ; la liberté d'user de ta vie est tout aussi irréfutable et indubitable. Pourtant, la liberté est si éphémère, ton regard, ton intonation ne viennent que d'un instant, d'une attitude adoptée par toi-même : ce que tu veux saisir, c'est justement cette liberté fugitive. Tu as recours au langage précisément parce que tu veux en confirmer l'existence, même si ce que tu écris ne peut exister éternellement. (...) La liberté ne se donne pas, ne s'achète pas, elle est plutôt ta propre conscience de la vie, le délice de ta vie ; goûte à cette liberté, comme à la jouissance que t'apporte l'amour physique (...) n'est-ce pas la même chose ? La liberté ne supporte ni la sainteté ni le pouvoir dictatorial.

Gao Xingjian, Le livre d'un homme seul, Points, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait

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12 mai 2017

190 Radicalisations(S)

Ce vieux mot s’est emparé de l’actualité. Il sert à expliquer ou comprendre (ce qui en aucun cas ne signifie excuser) les évènements dramatiques que nous avons vécus et que nous vivons toujours, qui ont causés beaucoup de morts innocents. Il semblerait que de plus en plus de nos contemporains oublient ou ignorent que le seul bien qui appartient à chacun d'entre nous en vrai sur cette terre est notre vie. Ainsi, en ce moment, beaucoup de gens tombent raides dans la radicalisation. Pour celles et ceux qui gardent les yeux braqués sur l’actualité, rappelons qu’il en allait déjà ainsi depuis fort longtemps si ce n’est depuis toujours. Je suis très bien placé pour le savoir. Rappelons aussi pour les amnésiques et les ignorants que notre vie tient pour partie entre nos mains. Nous avons le pouvoir de décider ce que nous voulons en faire et nous pouvons même essayer de le faire, même si nous savons que tenter n’est pas synonyme de réussite, malheureusement. Il faut s’y prendre en général à plusieurs fois. Mais pas toujours. Il se peut même qu’on n’y arrive jamais.

Or il arrive que la fougue de la jeunesse nous pousse parfois à accomplir des actes irréfléchis, quand ils ne sont pas provoqués par une pulsion de mort. Quand on prononce le mot de radicalisation aujourd’hui, tout le monde entend ou comprend radicalisation islamiste. Je trouve que c’est un peu court. Ils ne sont pas les seuls à occuper le devant de la scène. Ils représentent la fraction la plus spectaculaire et la plus sanglante évidemment mais je pense qu’il faut aller bien plus loin et savoir reconnaître que chaque extrême est une radicalisation, qu’elle soit de gauche ou de droite, extrême-gauche ou extrême droite, individuelle ou collective et sectaire, qui peut mener tout aussi sûrement au chaos sanglant. Tout le monde le sait ou devrait le savoir, la radicalisation se nourrit des imperfections du monde et de nos sociétés, elle naît des injustices et des inégalités qui sont difficiles à accepter encore plus à subir. L’idéologie radicalisée s’en nourrit et paraît ainsi légitime. Elle en est le produit sans jamais pour autant être capable de construire une société plus juste ou plus égalitaire. Toutes les révolutions (communistes, fascistes, etc.) n’ont accouché que d’une succession de malheurs et de catastrophes. Les militants pour les changements radicaux, en grande majorité sincères par ailleurs, se fourvoyent pour la raison essentielle qu’ils ne regardent pas la réalité du monde en face. Comme ils se soumettent à leur idéologie, ils ne s’intéressent qu’aux faits qui la renforcent et négligent ou ignorent tout ce qui la contredit. Ils s’aveuglent eux-mêmes en quelque sorte. Seuls les réformistes sincères, (mais peut-être faut-il qu’ils soient aiguillonnés par les extrêmes - c’est en cela seulement que les extrêmes peuvent être utiles quand ils sont contenus), sont capables petit à petit de rendre la société moins injuste, moins inégalitaire en contrôlant le côté sauvage et destructeur du capitalisme en général et de sa financiarisation en particulier. C’est long à faire, c’est lent, cela peut ne pas être satisfaisant et il faut à chaque fois recommencer et persévérer car rien n’est jamais définitivement acquis. Mais il n'y a pas d'autre voie.

L’histoire de Massoumeh, dans le roman qui vient, est haletante et exemplaire. Elle est aussi époustouflante. Elle inspire complètement tout ce que je viens d’écrire. Massoumeh dénonce à son corps défendant tous les méfaits de l’emprise d’une idéologie sur une vie (notre bien le plus précieux) ou comme choix de vie, toujours pour les meilleures causes du monde. Comment au nom de valeurs supérieures, ce bien unique que chacun reçoit en partage, des individus sont au bout du compte écrasés, laminés après avoir eux-mêmes ignoré, abandonné, écrasé et laminé.

Massoumeh est Iranienne. Elle avait 16 ans dans les dernières années de règne du Shah. Elle nous raconte son histoire depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui. C’est beaucoup plus qu’un récit car elle nous confie au fur et à mesure toutes les clés de sa réflexion, en tant que jeune fille, puis jeune femme, enfin mère, dans un Iran tiraillé entre modernité et tradition, traversé par des idéologies opposées sanglantes et répressives. C’est tellement prenant, déchirant, et juste, de la première jusqu’à la dernière ligne qu’on ne peut faire l’impasse sur cette expérience que nous raconte ce roman. L’émotion qui nous prend aux tripes à chaque instant, presque à chaque page, nous oblige à réfléchir sur chaque aspect de notre propre vie, où qu’elle ait pris racine. 

-mon chéri, crois-tu qu'ils disent la vérité ?

-Oui, bien sûr. Si tu avais lu, tu penserais comme moi.

-Et les autres groupes, les autres organisations ? As-tu lu leurs livres, à eux aussi ? As-tu écouté leurs discours ?

-Non, ce n'est pas la peine. Je sais ce qu'ils racontent.

-Attends, tu ne peux pas prétendre avoir trouvé la bonne voie et être prêt à lui sacrifier ta vie sans être mieux informé, ai-je objecté. Peut-être le message d'autres mouvements est-il encore plus convaincant ! Combien de théories, combien d'idéologies as-tu examinées et étudiées sans préjugés avant de te faire une opinion ? As-tu lu un seul livre de ton père ?

-Non. Sa voie n'était pas la bonne. Ses camarades et lui étaient des athées ; peut-être même des gens hostiles à toute religion.

-Ca ne l'a pas empêché de penser, lui aussi, avoir trouvé la voie qui sauverait l'humanité et apporterait la justice à tous. Et il a fait ce choix après de longues années d'études et de réflexions. Et toi, qui ne sait pas le centième de ce qu'il savait, tu prétends qu'il s'est trompé et qu'il a perdu la vie en suivant le mauvais chemin. Tu as peut-être raison ; je le pense moi aussi. Mais réfléchis un peu. Si, malgré son expérience, il a commis une erreur aussi grave, comment peux-tu être sûr de ne pas te tromper toi aussi ? Tu ne connais même pas le nom des différentes écoles de philosophie et de pensées politiques ! Réfléchis, mon fils. La vie est ton bien le plus précieux. Tu ne peux pas la risquer pour une erreur, parce que personne ne te la rendra.

Parinoush Saniee, Le voile à Téhéran, Points, traduit de l'anglais par Odile Demange.

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