lire sa vie

22 septembre 2020

283 Sur les rotules !

 

Voilà un livre d’histoire qui laisse sur les rotules. Quant à moi, il m’a laissé sur les jantes (les quatre). Il chamboule toutes les idées reçues macérées dans les mythes « occidentaux » et autres. L’imaginaire humain ne fonctionne qu’avec les mythes, qu’il soit du nord, du sud, de l’ouest ou de l’est, matin midi et soir. On dirait que c’est la fonction principale du cerveau de les inventer et puis d’y croire. On peut conjecturer ad nauseam qui de dieu ou de l’homme a inventé l’autre ! Ce livre développe une vision qui fracasse toutes les idéologies quelles qu’elles soient, depuis l’apparition de l’homme sur la terre d’Afrique jusqu’à la fin prévisible de la présence humaine sur notre planète, sans doute ou peut-être par sa propre faute. Et dire que je l’avais snobé lors de sa sortie ! J’ai préféré pénétrer dans la pensée de l’auteur à partir de son deuxième livre (21 leçons pour le XXIème siècle), tout aussi fracassant mais plus centré sur l’époque que nous vivons.

 

sur les rotules

On admet volontiers que le code d’Hammurabi n’est qu’un mythe, mais nous ne voulons pas entendre que les droits de l’homme sont aussi un mythe. Y a-t-il un risque que la société s’effondre si les gens s’aperçoivent que les droits de l’homme n’existent que dans leur imagination ? « Dieu n’existe pas, disait Voltaire, mais ne le dite pas à mon valet, il me truciderait dans la nuit ! » Hammurabi en aurait dit autant à propos de son principe de hiérarchie, et Thomas Jefferson au sujet des droits de l’homme. Homo Sapiens n’a pas de droits naturels, pas plus qu’en ont les araignées, les hyènes et les chimpanzés. Mais ne le dites pas à nos domestiques, ils nous trucideraient dans la nuit. Ces peurs sont justifiées. Un ordre naturel est un ordre stable. Il n’y a aucune chance que la loi de la gravitation cesse d’opérer demain, même si les gens cessent d’y croire. En revanche, un ordre imaginaire court toujours le danger de s’effondrer parce qu’il dépend de mythes, et que les mythes se dissipent dès que les gens cessent d’y croire. Préserver un ordre imaginaire requiert des efforts acharnés à chaque instant.

Yuval Noah Harari, Sapiens, une brève histoire de l’humanité, Albin Michel

sapiens

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02 septembre 2020

282 L'amour libre !

amour libre

 

Pas très inspiré ces dernières semaines par les romans que j’ai lus, simili polar ou autres, toujours bien construits, impeccables dans leurs habits, qui se lisent jusqu’au bout parce que chaque page amène la suivante et ainsi de suite jusqu’à la fin. Avec la sensation d’avoir juste passé son temps à ne presque pas s’ennuyer. Et quand la dernière page est tournée sur le mot fin, il n’en reste rien, ou presque. On passe au suivant. Ce n’est pas l’idée que je me fais de la lecture. Puis soudain, comme un coup de tonnerre dans ce ciel gris et ouateux, voilà le roman qui vient, d’une écriture déjà à dresser les cheveux sur la tête, de plaisir, si si ça peut arriver, au point de relire plusieurs passages juste pour mâchouiller les mots en bouche, les suçoter, les rouler sur la langue ou les humer comme une gorgée de vin retenue dans le palais. Mais ce n’est rien encore à côté de l’histoire et des idées – idéologies- critiques- que le livre déballe sans honte et sans égard en une écriture tantôt ironique, tantôt humoristique, tantôt sérieuse comme la philo de papa, ce n’est rien quand on y entrevoit une description globalisante de la société actuelle accueillie par les sarcasmes à tours de phrases de l’auteure. Du pur régal. Une cheffe aux deux étoiles au moins (il est souvent question de bouffe mais je n’en dis pas plus). J’espère vous avoir ouvert l’appétit, mes agneaux !

 

Je suis faite pour l’adoration. Elle est le climat dans lequel je m’épanouis. Et personne ne mérite mieux l’adoration qu’Arcady. Si je ne l’avais pas rencontré, j’aurais pu passer ma vie à idolâtrer des gens médiocres, et ce faisant je l’aurais gâchée. J’ai eu cette chance inestimable que notre sauveur soit aussi un homme hors du commun, mille fois digne du culte que je lui ai immédiatement et définitivement voué. Avant de faire sa connaissance, j’avais déjà une propension notable à la vénération, mais elle ne trouvait pas à s’employer : mes parents suscitaient plutôt ma pitié et mon vif désir de les protéger ; quant à ma grand-mère, je l’aimais beaucoup tout en la supportant mal. Arcady a tout de suite cristallisé ma ferveur, ma volonté forcenée de suivre et de servir, histoire de m’oublier dans cette servitude. Il m’a trouvée sur ses talons dès les premiers jours de notre vie à Liberty House.

-Tu fais quoi, là, Farah Facette ?

-Je viens avec toi.

-Ah bon, si tu veux.

Emmanuelle Bayamack-Tam, Arcadie, folio.  

 

Arcadie

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04 août 2020

281 Fantômes

fantome

 

Il y a toutes sortes de fantômes à ce qu’on raconte. Mais les gens racontent souvent n'importe quoi. Il y a les fantômes qui hantent des maisons ou plus généralement des châteaux sans aucun lien avec les personnes qui pénètrent ces lieux par hasard. Moi-même, je n’en ai jamais rencontrés ou bien ils m’ont laissé tranquille ou je ne me suis aperçu de rien. En fait, j’ignore tout des fantômes jusqu’à savoir s’ils ont un genre. Y a-t-il aussi des fantômettes ? Dans le roman qui vient, il s’agit de fantômes du passé bien réels (et bien masculins) mais dont l’héroïne, propriétaire d’une petite librairie désuète à Manhattan,  ignore jusqu’à leur existence. Et pourtant, il eut mieux valu pour elle qu’elle n’ignorât rien, cela lui aurait peut-être évité les désagréables aventures rapportées par le menu dans ce roman. Ces « fantômes » agissent sur elle à son insu. Les protagonistes de ces histoires parallèles, qui finissent par s’entremêler, vivent à Manhattan dans des ambiances différentes voire opposées. Il n’y a guère de joie de vivre dans ce roman, mais plutôt une succession de vies dédiées au mal dont la brave héroïne et son unique voisin et ami vont subir les affres. Mais, rassurez-vous, pour elle (et aussi pour lui), parce qu’elle le vaut bien, miraculeusement, tout finira bien. Happy end !

Il est des moments, songea-t-elle, où tout semble tellement dénué de sens. Où tout ce qu’on a fait, ce pour quoi on pense avoir travaillé est réduit à néant. Comment tout peut-il devenir aussi creux ? Combien de vies se passent dans l’attente de quelque chose et se terminent sans que rien n’arrive jamais ? Il doit y avoir des millions et des millions de gens là dehors qui ressentent ce que je ressens. Une sensation de vide. Un sentiment d’insignifiance. Et pourtant nous avons tous à un moment ou à un autre pensé qu’ils se passerait quelque chose d’important pour nous, qu’un jour tout irait mieux, que les choses s’arrangeraient…

Elle enfouit son visage dans l’oreiller et ferma les yeux. Elle sentait les larmes poindre.

R.J. Ellory, Les fantômes de Manhattan, le livre de poche.

Ellory

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17 juillet 2020

280 Les chemins du passé !

 

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Ceci est mon deuxième essai. Le premier ne fut guère concluant. J’abandonnai la lecture des nouvelles de cet auteur par écœurement idéologique. Ce n’est pas glorieux mais cela peut arriver même à un gars milieutiste non-militant comme moi. Il faudrait être capable de passer outre et de disséquer les propos tant avec la tête qu’avec le cœur. Je l’avais pourtant bien fait avec Alain Finkielkraut avec lequel je suis rarement en accord, très rarement même, suite à la publication de son « identité malheureuse ». Et dans le cas précis d’aujourd’hui, il s’agit d’un écrivain dont je dois dire que j’admire l’écriture. Concise, précise. Je n’irai pas par quatre chemins, ce voyage à pied qu’il fit à travers la France, depuis Menton jusqu'au cap d’Hague, m’a beaucoup plu. J’ai glissé sur les pensées trop passéistes à mon esprit pour découvrir et lui reconnaître une certaine avance sur les leçons (s’il y en a) de la sale aventure du covid 19 que nous vivons. Le livre est paru en 2016. J’aime assez l’idée de sortir sur la pointe des pieds de notre société d’hyperconsommation qui s’évertue à fabriquer des choses inutiles ou superflues. Seulement pour donner du travail aux gens ? Parce que la notion d’objet superflu n’est pas la même pour tous ? Même jeune, je n’ai jamais été attiré par la société de consommation. Mais j’avais tout ce qu’il fallait à la maison. Trop sans doute puisque je suis parti sans rien !

 

-Mon fils, dit notre hôte.

Un type en bleu nous salua en silence, embrassa son père. L'ampoule à nu balançait au bout de son fil, éclaboussant d'ombre les visages.

-Vou voyez, j'ai été le fils puis le père d'un paysan, dit le vieux.

Entre les deux, la parenthèse d'une vie. "Dans mon enfance, on vivait avec quatre ou cinq vaches. On faisait trois saint-nectaire par jour. Ils en font cent cinquante aujourd'hui."

Je n'avais pas mené l'étude nécessaire à comprendre la mécanique de ces phénomènes ni ne disposait de la puissance intellectuelle pour les analyser. Mais je pressentais que notre hôte soulevait là un point crucial. Le sentiment de ne plus habiter le vaisseau terrestre avec la même grâce provenait d'une trépidation générale fondée sur l'accroissement. Il y avait eu trop de tout, soudain. Trop de production, trop de mouvement, trop d'énergies. Dans un cerveau, cela provoquait l'épilepsie. Dans l'Histoire, cela s'appelait la massification. Dans une société, cela menait à la crise.

Sylvain Tesson, Sur ler chemins noirs, folio.

sur les chemins noirs

 

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19 juin 2020

279 La joie de vivre III (fin)

 

Et de trois ! Il n’en fallait pas moins pour rendre compte de ce que j’ai ressenti en lisant les souvenirs centenaires d’Edgar Morin. Quand je suis sorti de la religion à 17 ans, je ne doutais pas que la science et le rationalisme allaient assécher les sources de la foi religieuse. Or, je dois bien constater cinquante ans après, que les croyances reviennent en force (à moins qu’elles ne se soient affaiblies que dans mon imagination), et se sont même installées dans ma propre famille. Je me suis dit alors : ce sont les rites dont les gens ont besoin. Les rites organisent leur vie et mettent un terme à leurs doutes. Beaucoup de gens ne supportent pas de douter. Peut-être même la majorité. Cela les angoisse. Alors que le doute m’apparaît comme fondamental. D’autant plus à notre époque de « l’invention » des fake news !

 

Blaise Pascal

(Blaise Pascal)

« Aujourd’hui je comprends ce qui me « pascalisait » (Blaise Pascal) et me « pascalise » à jamais, c’est, dans la même pensée, le lien et le combat formidable entre la foi, la raison et le doute. La culture française est, au cœur de la culture européenne, celle où s’est mené de façon la plus radicale le débat/combat entre foi et raison, foi et doute, et Pascal vit dans son propre esprit ce combat qui oppose les esprits. Ainsi, de façon géniale, il se sert de la raison pour en montrer les limites, pour dévoiler un ordre de réalité supérieur, inaccessible à la raison, cela le conduit à énoncer très rationnellement sa foi « absurde » : credo quia absurdum. En même temps, il a compris qu’il n’y a pas de preuve rationnelle de Dieu, il fonde alors sa foi sur un pari. Certes, à l’époque de ma première lecture, je n’avais pas compris la vérité moderne et fondamentale de cette proposition, je n’avais pas compris que toute foi, toute croyance, non seulement en Dieu, mais aussi en l’homme, en la fraternité, en la liberté, est un pari dont il faut être absolument conscient. »

Edgar Morin, Les souvenirs viennent à ma rencontre, fayard

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04 juin 2020

278 La joie de vivre II

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J’aime beaucoup Edgar Morin. Je n’ai pourtant rien lu de ses écrits sur la pensée complexe. J’ai lu ses souvenirs comme un roman et me suis projeté dans son personnage, ressentant beaucoup d’affinités avec cet homme. Un homme qui a presque un quart de siècle de plus que moi, qui fut résistant et dont les écrits socio-anthropologiques ont été salués dans le monde entier, mais pas tellement en France à sa grande tristesse sinon son étonnement. Tout au long de la lecture, je fus attentif à tous les passages politiques, philosophiques et sociologiques. Tous les portraits d’hommes et de femmes qu’il a fait et aussi les descriptions des villes qu’il a aimées à travers le monde où il est resté à chaque fois plusieurs mois (invité) pour y travailler à ses projets de recherche. Quelle vie ! Ce chercheur a beaucoup lu et déclare sans ambages l’importance primordiale de la lecture dans la vie. Je ne peux que lui donner raison.  Quelques livres ont changé le cours de ma propre vie en changeant ma vision du monde. « Qu’est-ce qu’un livre qui compte dans une vie ? C’est celui qui constitue pour son lecteur une expérience de vérité, cela vaut non seulement pour un livre d’idées, mais aussi, parfois plus profondément pour un poème ou un roman. Voici qu’il nous dévoile et rend intelligible une vérité ignorée, cachée, profonde, informe, que nous portions en nous, et qui nous procure ainsi le ravissement de cette découverte. En faisant surgir une vérité, invisible au départ, ce livre illumine notre esprit, s’y incorpore et devient nôtre. »

manhattan

Une des multiples choses que je partage avec Edgar Morin est l’attirance pour la ville de New York (Manhattan). J’y suis allé maintes fois comme lui, pour des séjours plus ou moins longs, profitant du fait que mon frère y habite depuis plus de cinquante ans !

« Rien ne parle d’éternité dans cette ville. Rien n’a de racine dans le passé. Rien ne semble devoir défier le temps. Tout périt. Tout renaît. Tout vit dans le temps, ce temps. La beauté de New York est une beauté mortelle. Cette ville a été construite pour sa fonction, pour le profit, pour l’économie ; toute l’édification a été guidée par seulement la géométrie et le hasard. Et c’est cela le chef-d’œuvre. Manhattan sous quelque angle qu’il apparaisse. Le véritable art new-yorkais n’est pas dans les musées, les concerts, expositions, et. Tout cet art mondial a été attiré, acheté, consommé, entretenu (fondations etc.) à New York. Mais le véritable art de New York est dans sa surréalité, dans l’auto-création/destruction permanente, dans son caractère incroyable, évident, délirant. » « La matière de New York, c’est l’énergie ».

Ce recueil de souvenirs fait plus de six cents pages sans compter les textes en annexes. Je pourrais piocher des centaines de passages intéressants, formidables ou importants. Je vous enjoins à le découvrir.

Edgar Morin, les souvenirs viennent à ma rencontre, Fayard

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11 mai 2020

277 La joie de vivre ! (I)

 

Certains s’imagineront que c’est la perspective du déconfinement qui me rend la joie de vivre. Ils se trompent. Je suis content c’est sûr. Mais la situation n’a pas beaucoup évolué et le conardvirus invisible (sauf dans ses œuvres) est toujours à l’affût. Il fallait relancer l’économie avant de se retrouver avec les bêtes sauvages alanguies au soleil sur les places publiques de nos villes et villages. C’est vrai que le système concocté par les autorités d’ici et d’ailleurs a permis d’après les scientifiques autorisés à s’exprimer, d’éviter des centaines de milliers de morts. C’est ce qu’ils ont calculé. Cela semble ahurissant mais pas tant si on se réfère à la grippe « espagnole » qui a becqueté des millions d’humains. Non, il s’agit ici de la joie de vivre qui éclate à la figure du lecteur.trice tout au long des pages du livre « les souvenirs viennent à ma rencontre ». Et il y en a tellement chez cet homme quasi centenaire de la joie de vivre, lui qui s’est baladé sur tous les continents et qui commence sa jeunesse en France comme résistant. Je dis en France mais il s’en est fallu de peu que ce soit en Italie.

 

 parti communiste français

Je suis encore loin d’avoir cent ans et encore plus loin d’être un sociologue reconnu mais je ne puis m’empêcher de me projeter sur l’auteur qui vient. Je me trouve tellement d’accointances avec lui, tenez, pour commencer, il a été exclu comme traître du parti communiste français en 1956. (p 213) « Elle révéla sa nature le soir de mon exclusion du Parti. Elle tint à avertir les participants qu’il fallait cesser toute relation avec un exclu, que l’exclu était le pire ennemi du Parti. De fait, et pas seulement pour les staliniens mais aussi pour les « progressistes » et compagnons de route, l’exclu était porteur d’une tare indélébile ». Et pourtant le communisme dans sa jeunesse l’attirait (p106) malgré « le langage grossier et manichéen des tracts du Parti, l’absence de toute complexité, les thèmes cocardiers et antiallemand (à bas le Boche exécré), c’était l’apocalypse de la révolution mondiale, le mythe du salut historique de l’humanité par l’efficacité bolchevique. » Vingt ans plus tard, dans les années 70, je me suis reconnu dans les mêmes phrases sur le communisme (il s’agissait alors pour moi du maoïsme) et le même penchant libertaire fit que je fus exclu aussi du Parti comme traître, dans un remake grotesque en balbutiement de l’histoire ! Le mouvement maoïste d’après Mai 68 n’avait rien à voir avec l’ampleur et la place du Parti communiste dans l’après-guerre en France. Par contre, la situation économique actuelle du monde, de l’Europe et de la France a quelque chose à voir avec la grande dépression de l’entre-deux-guerres qui amena le nazisme au pouvoir. Notre auteur observa ces intellectuels qui succombaient au triomphe du nazisme en Allemagne en 1933 avec une « exaltation fanatique associée à une féroce répression, aussi bien qu’à « l’exaltation stalinienne tout aussi fanatique et les atroces procès de Moscou qui ont suivi, tout cela entraîna bien des esprits à trouver dans le nazisme l’antidote au communisme et dans le stalinisme l’antidote au nazisme » (p233) Une des dérives les plus étonnantes « est la transformation d’esprits au départ généreux et souhaitant œuvrer à l’émancipation de l’humanité en fanatiques, non seulement sectaires et obtus, mais cruels et venimeux. Le Parti (communiste) a été une force énorme, terrifiante, de broyage des consciences, de sélections des pires et d’élimination des meilleurs. » (P 235)

Comme je l’ai écrit, j’ai moi-même vécu cela vingt ans plus tard, en une échelle beaucoup moins grande, dans une période beaucoup moins dramatique, mais avec des effets au niveau de l’individu tout aussi dévastateurs. Je le raconte et l’analyse dans un livre « vous saurez tout sur Marc Dubois sans l’avoir jamais demandé » paru aux éditions Edilivre

Edgar Morin, Les souvenirs viennent à ma rencontre, Fayard

edgar morin

 

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25 avril 2020

276 Le Djihadiste !

Il fallait (peut-être) le faire et il l’a fait. Qui d’autre que lui aurait pu l’écrire, ce roman selon le point de vue du tueur islamiste qui en est le narrateur, participant aux attentats du Bataclan, Stade de France et dans le métro de Bruxelles. Il fallait bien le talent et l’expérience de Mohamed Moulessehoul pour tenter cette audacieuse fiction insérée dans la plus horrible réalité. Il a osé et mieux encore, il a réussi, comme tout ce qu’il écrit depuis ses premiers romans policiers sur la décennie noire algérienne. La dérive idéologique du meurtrier devient compréhensible (ce qui n’excuse rien). De son insertion ratée dans la vie sociale de Molenbeek (Belgique) au milieu de ses amis et copains d’enfance, Arabes ou non, musulmans, chrétiens ou athées, et ses relations difficiles avec sa propre famille, mais aussi la belle relation avec sa soeur jumelle, l’auteur ne s’épargne rien de ces descriptions. Il s’oblige aussi à narrer la « participation » de son jihadiste aux attentats de Paris. Le tueur évolue au milieu de ses frères qu’il adule et qui le protègent tandis que ses amis d’enfance et parents le rejettent dès que naissent les doutes sur ce qu’il pense et ce qu’il est : un meurtrier par idéologie. Un roman très court en coup de poing.

 

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Tu es en train de regarder un film de guerre en grignotant du pop-corn avec tes copains au fond d’une salle de projection quand tu entends : « Pour qui meurent ces pauvres bougres de trouffions ? Pour des multinationales ? Qu’auront-elles à leur offrir ? Une minute de silence, une médaille, une stèle que les pigeons couvriront de leurs fientes ? » Tu ne fais pas attention à ces propos et tu replonges la main dans ton pop-corn en haussant les épaules. Mais les propos s’incrustent par une porte dérobée de ton cerveau. Tu es loin de te douter que tu viens d’héberger en toi de terribles agents dormants. Comme beaucoup d’autres interceptés çà et là. Jusqu’au jour où, en suivant un reportage sur le djihad, tu entends : « Les mercenaires meurent pour leurs commanditaires. Les soldats pour des intérêts qui ne leur apportent rien. Les gangsters pour des prunes…Mais le chahid, lui, il ne meurt jamais ; il se prélasse dans le jardin du Seigneur, entouré de houris et d’arcs-en-ciel éblouissants. » Au début, ça te passe par-dessus la tête. Tu estimes que tu as d’autres chats à fouetter plutôt que prêter l’oreille à ces affabulations. Puis un soir, un voisin, un copain ou quelqu’un que tu connais à peine se met à te vanter les prêches de l’imam du coin. Tu l’écoutes pour ne pas le froisser car tu n’en a rien à cirer de la bonne parole. Mais le frère revient à la charge chaque fois qu’il te croise sur son chemin.

Yasmina Khadra, Khalil, Pocket.   

 

Khalil

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16 avril 2020

275 Le mutilé !

philippe lançon

C’est le roman d’un mutilé. Le roman sans fiction d’un rescapé. Un journaliste écrivain démandibulé lors de l'attentat contre Charlie hebdo. Une balle lui a traversé la mâchoire, une autre s’est fichée dans le bras et une troisième (ou une première) dans la main. S’ensuit une traversée longue et tellement douloureuse, non pas du désert, mais de l’hôpital. Des dizaines d’opération, de greffes, avec sondes gastriques pour nourrir le corps et toutes sortes de tuyaux traversant le ventre ou se faufilant par l’œsophage. Heureusement, il lui reste les yeux pour les nourritures de l’âme. Des tas d’espoirs déçus, puis retrouvés, tout au long de mois interminables. Ne plus pouvoir ni boire ni manger ni parler normalement. Un visage reconstitué par petites touches, qui fuit sous toutes les coutures. Et pourtant il se refait péniblement une santé en vivant dans un autre monde, celui des survivants, très loin de celui souvent insignifiant et sans cervelle des vivants. Un monde en soi, qui vit sur soi, comme un cocon, l’hôpital, avec toutes ses composantes, depuis le chirurgien qui ne sait pas où il va, qui tâtonne, chaque cas à opérer est unique, jusqu’à la femme de ménage dévouée et silencieuse. Le mutilé a des mots et de belles descriptions pour chacun des acteurs de ce monde à part. Pas mal de mots durs aussi contre le dénuement dans lequel les laissent les gouvernements successifs depuis tant de temps. Et aussi pour les policiers qui sont désormais dédiés à sa garde jour et nuit. Et puis il y a les parents et le frère, et aussi les amis et aussi l’aimée source de bien des soucis. Tout se passe par l’intermédiaire d’un tableau qui alimente la conversation.

L’écriture est forte et magnifique aussi bien dans l’horreur (décrite de la manière la plus minutieuse) que dans le réconfort et l’espérance. Quel livre imposant ! Je me suis rarement senti autant en symbiose avec un écrivain. Formidable Philippe Lançon. Le courage, la réflexion, l'amitié, l'amour, la joie, malgré la souffrance, transfigurent de bout en bout ce roman où tout est mis à nu, où rien n'est caché. Bouleversant. 

Depuis quatre jours, je ne pouvais plus parler. Non seulement j’ai eu très vite l’impression de n’avoir jamais parlé, mais le commençais à croire que, pour l’avoir fait si longtemps, mon châtiment était mérité. Tu ne crois pas en Dieu, me disais-je, mais quelque chose te punit d’avoir trop parlé, tant écrit pour rien. Quelque chose te punit de tes bavardages,de tes articles, de tes tirades, de tes jugements, de tes numéros auprès des femmes, de tout le bruit que tu as alimenté. Si tu le décides, ce bruit restera enfin derrière la porte, avec celui des voix et des radios des policiers et du chariot des infirmières. Oui tu es puni par où tu as péché, même si tu ne crois pas au péché ni à la rédemption, et même si ceux qui t’ont puni l’ont fait pour des raisons tout autres. Profite du silence que ces tueurs stupides t’ont imposé.

Philippe Lançon, Le lambeau, folio.

le lambeau

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12 avril 2020

274 Critique !

De Jean Piérard, critique littéraire et auteur :  

   Quand une œuvre de fiction me plaît, qu’elle soit littéraire ou cinématographique, j’aime marcher sur les chemins de la création pour y dénicher quelques détails furtifs, redécouvrir les dialogues, les subtilités du récit et de l’écriture, y étudier de plus près les caractères des personnages et revoir les milieux où ils évoluent. Alors, je me délecte à nouveau des rimes intérieures, des thèmes musicaux qui subliment les images, comme dans ce dernier roman de Pierre Ferin, agrémenté de quelques titres et extraits de chansons, ouvrage très original que je viens de relire. On ne traverse pas un livre en prenant ses jambes à son cou, on s’y attarde, comme dans un pays de cocagne,  pour en sortir avec un collier de perles autour du cou !

   Le héros de ce roman, le narrateur, se nomme Paul Jean Bérézine, P.J.B., un nom bien choisi par l’auteur qui laisse augurer du destin de son personnage. C’est un être « original », comme tout un chacun, à la recherche de l’essence de sa vie.

P.J.B. n’a pas de montre mais il est né avec une horloge suisse greffée à son estomac. C’est un papa divorcé, addict à l’écriture, un fils qui porte sur le dos une mère parfois lourde ou contrariante. Mais P.J.B. est surtout un chic type, un type bien, un mâle non dominant, sensible aux voix des chanteuses qui s’élèvent vers les sommets. Ça alors ! P.J.B. aime les voix des chanteuses qui.... !  Tout comme moi ! C’est inévitable ! Dans les ouvrages de Pierre Ferin, le lecteur aperçoit souvent son propre reflet dans les introspections profondes et nuancées, les questionnements, la complexité et les contradictions des personnages. Il pourrait aussi  y retrouver ses propres penchants intimes, mais là, je ne vous en dirai pas plus ! Lisez le livre !

   L’auteur prend plaisir à jouer avec les mots, comme dans cette phrase fétiche : Le textile n’est plus un bas de laine. Il va jusqu’à détourner certaines expressions populaires à son profit, comme par exemple : point marre, complètement chamboulniqué. Aussi, il lui arrive d’atteindre des sommets d’originalité dans la description des personnages, un exercice difficile s’il en est... et je sais de quoi je parle. Voici un exemple, extrait d’un portrait de Virginie, une femme aussi attirante que celle qui figure sur la première de couverture du livre:  [...] Elle s’est parée d’une jupe courte et froufroutante multicolore rehaussée par des hauts talons rouges. Elle offre ses longues jambes de faon aux passants qui se retournent sur elle. Un pull de laine angora moule sa poitrine triomphante. Admiratif de ce passage,  je suis ! comme pourrait dire Maître Yoda dans Starwars.

   Nous ne sommes pas dans un roman policier et pourtant le suspense est bien présent de bout en bout. Ce n’est donc pas un criminel que recherche P. J. B.mais le grand Amour parce que, selon lui,  : pour jouir de la beauté des choses, il faut pouvoir le partager avec quelqu’un et il ne faut pas vivre comme un perdu dans un océan de solitude . Va-t-il donc, au prix de sa liberté,finir par le trouver ce grand Amour ? Je ne vais pas, ici, dévoiler la fin, je vous laisse sur votre faim, chers lecteurs ! Et pour votre plaisir encore, sachez aussi que Pierre Ferin excelle dans l’art de distiller un érotisme raffiné, en harmonie avec un romantisme attendrissant.  Son récit, émaillé de rencontres envoûtantes, de rebondissements, d’élans et de turbulences, vous transportera dans le septième ciel, jusqu’au tarmac de l’épilogue, comme si vous étiez dans un avion de ligne, chouchouté par de ravissantes hôtesses .

couverture ne le laisse pas

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