lire sa vie

28 juin 2017

195 Régression !

Je ne sais pas ce qui me prend en ce moment, je ne lis que des bouquins qui me ramènent à mes premiers pas lourds et hésitants en ce bas monde terriblement terrifiant.

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(affiche de propagande du régime de Vichy)

Je n’oublie pas que j’ai été conçu juste après le débarquement allié en Normandie en 1944. Ça ne date pas d’hier (genre de réflexions qui commencent à me sortir des lèvres spontanément, bon dieu c’est ça le vieillissement ?) Et pourquoi ne devrais-je pas l’oublier ce débarquement d’il y a près d’un siècle (va pas trop vite quand même mon p’tit gars) ? Pourquoi ne pourrais-je pas m’abandonner à la légèreté et la beauté de la floraison du printemps et de l’été ? Et flotter dans l’air embaumé de fragrances délicates puis m’y dissoudre dans la paix des matins calmes. Mon petit paradis. Apparemment non ! Ce passé laisse des traces contradictoires, à la fois apocalyptiques et pleines d’espoir. Il faut passer par la guerre pour arriver à la paix tel semble être le destin de cette humanité. D’abord guerre et puis paix, parfois. Mais pourquoi y revenir ? En tout cas pas par plaisir, c’est le moins qu’on puisse dire. Je préfèrerais fermer les yeux sur cette réalité. Est-ce mon cerveau formaté (par qui par quoi) ? Est-ce mon petit doigt auto-libéré (laissons-le croire) ?  Ou les deux qui, d’un commun accord, auraient décidé de me faire chier. Où est filée ma tranquillité de jeune retraité ? Dans quel trou de chiottes s’est-elle évacuée ? Je ne puis que constater que ces derniers mois, elle s’est envolée, dissoute, évaporée, brisée, harcelée par les réminiscences puantes du passé. Pas de mon passé en propre, quoique, mais de celui du monde qui nous étreint jusqu’à nous torturer. Tout le monde sait évidement que le temps présent n’est pas plus angélique que le temps rempli des fracas de la deuxième guerre mondiale. Beaucoup d’experts en tous genres parlent doctement d’ailleurs d’une troisième qui aurait déjà commencé. Et voilà donc ce que m’inspire le roman que je suis en train de lire. Toujours cette obsession de la guerre, de la mort et de l’enfermement. J’ai du mal à m’y enfermer. Ce n’est pas la faute du roman. Et si je me trompais ? D’ailleurs je me trompe, ce roman me ramène à ma propre vie, c'est-à-dire à ma propre mort, très loin de ce monde imbécile, très près de ma petite vie de solitude, en plein dedans, comme dans une cache. Justement. Tel est le propos de l’auteur. (Encore une connerie de ce genre et je me coupe le petit doigt)

Tiré de sa cachette, il fit ce qu’on attendait de lui. Il réintégra la société. Il recommença sa vie d’avant, comme si de rien n’était, sans plaintes, sans esprit de vengeance, sans rien demander à personne. Il reprit son travail et retrouva ses collègues. Le chef de service qui avait pris sa place, l’interne qui se réjouissait de le voir porter l’étoile jaune, le grand patron responsable de son expulsion. Tous ces gens estimés qui espéraient ne plus le revoir. Il ne leur fit aucun reproche. Il se contenta de les éviter en dehors de l’hôpital. Parmi ses pairs, il ne fréquentait que les parias. (…) Il regrettait sa cachette, creuset de sa souffrance. Il ne l’a jamais quittée. Partout où il était, il reconstruisait sa prison autour de lui. Il dressait de hauts murs entre lesquels il se retrouvait.

Christophe Boltanski, La cache, folio

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24 juin 2017

194 L'insupportable perfection de l'être.

Pour une fois, je vais encore parler de moi ! Cette fois ci, de l'écrivant méconnu qui s'est enterré dans un coin de mon cerveau. Il vient de sévir une nouvelle fois en vous proposant un recueil de douze nouvelles contemporaines tour à tour drôles, ironiques, cyniques, érotico-sarcastiques mais aussi dramatiques, jamais éloignées de la vie telle qu’elle va dans la société ici ou ailleurs, autour du thème de la perfection de l’être, accessible à une élite, insupportable pour la majorité engluée dans la banalité.

Vous pouvez découvrir la couverture et vous procurer le bouquin en suivant le lien :  

 

 https://www.edilivre.com/catalog/product/view/id/857158/s/l-insupportable-perfection-de-l-etre-27b3047c2f/

 

 

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12 juin 2017

193 Est-ce que je crois ? (2)

 J’ai écrit la première partie de cette chronique en ayant lu seulement la moitié du roman de l’auteur en question. J’en avais déjà assez sous la plume et je trouvais même que c’était du lourd, à mon niveau évidement, je ne prétends à rien sinon à écrire ce que je ressens en rapport avec ce que je lis. J’étais effaré de découvrir l’ampleur de l’efficacité des mentalités que l’on m’avait fourrées dans le crâne à travers mon éducation catho (une dizaine d’années d’écoles confessionnelles quand même en primaire et secondaire) à l’insu de mon plein gré, mes parents y étant consentants sans pour autant y prendre une part active.

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(Duccio di Buoninsegna : la vocation de saint Pierre et saint André)

Puis en entamant cette deuxième partie du roman et en particulier celle enquêtant sur les débuts des apôtres évangélistes juste après la crucifixion (et la résurrection), j’ai réalisé que j’étais tombé dans une religion qui s’était imposée à moi sans qu’à aucun moment il ne soit question du comment elle s’était élaborée. Tout tournait autour de la personne de Jésus, fils de Dieu (boum sur le crâne), et des Juifs du sanhédrin qui l’avaient condamné à mort. Jésus était Juif, même si les curés n’insistaient pas sur cette réalité de sorte que je ne savais pas de quoi Juif était le nom, ni à son époque, ni à la nôtre. J’apprenais que ce Jésus se déclarait le messie du peuple juif, mais que celui-ci le rejeta et le condamna même à mort. Rien que du lourd.

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Je contemplais ce corps cloué sur la croix (que du bonheur !) chaque matin à la messe et le curé me ressassait que c’était juste pour moi qu’il s’était laissé crucifier. Juste pour moi et tous les autres moi. J’avalais cette pilule amère chaque matin et mon petit cerveau tout mou se construisait autour de cette notion si joyeuse. C’était clair comme de l’eau de roche que l’histoire était dramatique et culpabilisante. Mais je naviguais à bord du navire amiral en pensant qu’il en avait toujours été ainsi. Concernant ma religion, j’ai pensé plus tard (après m’en être extirpé) et parfois répondu quand on me posait la question de savoir ce que j’en retenais, que la religion en tant que croyance et rites ne m’intéressait pas, (l’Église elle-même me répugnait après avoir eu la (mal)chance de l’observer du dedans, et c’était peu dire), mais que ce qui m’importait était le message qu’elle portait. Je pensais évidement au message de Jésus. Je reste sur cette position aujourd’hui. Comme si son message relevait de la philosophie.

Rome détruisit Jérusalem et le temple des Juifs en 70 en représailles à la révolte du peuple juif contre l’occupation romaine. À cette époque, il n’y avait pas encore de séparation entre les Juifs adeptes de Jésus qui suivaient la loi juive et les non-Juifs qui suivaient le même Jésus sans se soumettre aux rites juifs. Deux sectes de plus en plus concurrentes. Après la destruction du Temple de Jérusalem, l’une va prendre l’ascendant sur l’autre.

Dans son roman, Emmanuel Carrère fait de l’Emmanuel Carrère en mélangeant l’histoire, la religion et des analogies avec notre époque (dont certaines tombent à plat). Pas toujours facile à partager le tien du mien mais toujours passionnant.

C'est aux Juifs surtout que Paul en a. Les Juifs ne veulent rien entendre du message dont ils sont pourtant les premiers destinataires. Les Juifs ne cessent de lui causer des ennuis, de le traîner devant des tribunaux romains, de le menacer de lapidation. Les Juifs ont fait mourir le Seigneur Jésus, et avant lui les prophètes. Ils sont ennemis de tous les hommes. Ils ne plaisent pas à Dieu, qui va abattre sur eux sa colère.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, Folio

 

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02 juin 2017

192 Est-ce que je crois ? (1)

Lors de mon dernier passage en ma librairie préférée, ma main faussement innocente s’est emparé, alors que mon regard s’imaginait en train de s’occuper ailleurs, d’un roman sur et autour de la religion. La religion ! À un moment donné de sa vie, durant trois ans, l’auteur dont j’ai saisi le livre, s’est entiché de la religion et a eu la naïveté, la lâcheté, la vanité de penser que ce qui nous arrive a un sens. Allons-donc. À trente ans passés si j’ai bien calculé. Moi tout au contraire, puisqu’il faut bien en parler, puisque c’est de cela dont il s’agit, puisque ma traîtresse de main m’y oblige alors que mon moi conscient n’avait rien demandé, rien du tout, je dois révéler que je suis tombé petit dans la marmite religieuse. Des pieds à la tête, une authentique baignoire. Pas par mes parents (qu’ils reposent en paix) au demeurant neutres sinon athées, mais par l’école, à 80% confessionnelle dans mon pays plat d’origine. Soi-disant plat le pays, mais fondamentaliste, l’école, oui sans conteste. Les curés faisaient tout pour faire peser sur nos jeunes âmes sensibles le sentiment de culpabilité en général et sur cette base, celui de la nécessité de se faire prêtre en particulier. Pour donner un sens à sa vie. Disaient-ils.

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(Cardinal Francisco Jiménez de Cisneros, emprunt à Wiki)

Étant par nature et par mon histoire familiale une âme assez sensible, très accessible à la culpabilité, je fus donc catastrophé à l’idée que je devais me faire curé, alors que j’étais plus que tout autre chose attiré par le sexe qu’on disait opposé, ou le sexe faible selon certains alors que j’étais moi-même encore plus faible. Dévasté de culpabilité, je fus donc contraint d’imaginer un stratagème pour obliger celui que j’appelais Dieu à me lâcher les baskets. La conscience (la mienne en tout cas) a ceci de particulier qu’elle est capable de faire semblant de croire à ses propres élucubrations. Tellement semblant qu’elle finit par y croire vraiment. Le pauvre stratagème utilisé du haut de mes quatorze ans révolus fut que je fermai les yeux pour ne pas voir traîner sur un banc d’étude une certaine revue catho destinée aux ados qui, si je la percevais trois fois de suite me convainquais-je, serait le signe irrévocable que j’étais appelé par l’instance supérieure à la vocation sacerdotale. La sournoiserie étant que cette revue trônait sur à peu près tous les bancs. En réalité, un autre en moi, ayant plus de jugeote que le moi apparent que j’étais à l’époque, avait pris l’affaire en mains. Si je m’étais confessé sur le moment, le curé aurait parlé du diable en moi. Je décidai de ne plus me confesser. Quelques années plus tard, tout à ma découverte du monde merveilleux qu’était supposé représenter le sexe dit faible qui s’avéra bien plus fort que ma personne comme je viens de le dire (la répétition étant la base de ma conviction), j’abandonnai toute idée de religion et quittai l’Église pour ne plus jamais y remettre les pieds autrement que pour visiter avec plaisir ses monuments les plus représentatifs.

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Le compte y est, pensé-je, je peux donc revenir sur le roman-enquête de mon auteur, qui offre une analyse autrement plus sérieuse et exhaustive de son parcours religieux. Était-ce nécessaire ? Nous n’allons pas tarder à le savoir. Et bien mes ami-e-s, j’écarquille les yeux quand je deviens conscient soudainement de ce que les curés m’ont fourré au plus profond de mon cerveau dont je constate les ravages encore aujourd’hui. Voyez plutôt : mieux vaut être petit que grand, riche que pauvre, humble que superbe, et bien figurez-vous que je voulais tant être grand que je suis resté petit, que je n’ai jamais essayé d’être riche avec pour conséquence que j’ai dû batailler pour ne pas m’enfoncer dans la pauvreté, que je n’ai jamais réussi à être humble tout en n’étant jamais superbe. Quelle belle éducation qui fut la mienne ! Et puis j’apprends incidemment que (saint) Paul travaille pour manger et en plus travaille de ses mains. S’écroule toute mon interrogation sur le fossé entre travail manuel et intellectuel (cfr chronique précédente). Et voilà que l’auteur qui vient m’assène le premier coup de grâce : je n’ai jamais pu m’empêcher de trouver pathétiques ces personnages dont tout le désir sur terre est de dépendre. J’en tombe assis sur ma chaise. Mais j’étais déjà assis. (Tout ce qui est en italique appartient à l’auteur en question qui viendra dans ma prochaine chronique !)

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24 mai 2017

191 "Je suis un homme seul"

Toi c’est toi et lui c’est lui. Toi aujourd’hui tu penses d’une certaine façon, mais dans ta jeunesse, tu étais un autre, tu étais lui. Chaque époque fait sa propre révolution culturelle. La sienne à lui, épousa d’abord la culture américaine (Elvis Presley, le rock, le blues, le jazz…et anglo-saxonne, les Beatles…les Rolling Stones, mais aussi Kennedy, James Dean, Marylin Monroe, West Side Story, Hemingway, Faulkner, et j’en passe, pas forcément meilleurs) tout en étant accro aux trois chanteurs emblématiques de la chanson francophone (Brel, Brassens, Ferré). Malgré tout cela et même la découverte de New-York à 20 ans lors d’un séjour d’un mois, en 1966, il a fallu qu’une idée folle ne voulut plus s’arracher de son crâne et orienta ainsi tout le début de sa vie. Toi, tu n’as pas la moindre idée d’où elle lui est sortie. Elle consistait en ceci : il était révolté par ce fossé qu’il trouvait injuste entre travail manuel et intellectuel. Cette fracture aussi bien culturelle que financière. C’est une des raisons qui l’a poussé tu crois a allé voir à vingt ans comment fonctionnait un kibboutz, alors qu’il n’était pas juif lui-même.

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Plus tard, il a adhéré à l’idéologie maoïste et s’est établi à l’usine comme ouvrier malgré les quatre années d’études universitaires que tu avais suivies. Tu sais parfaitement que tout ce fatras n’intéresse plus personne aujourd’hui mais tu ne peux t’empêcher de t’en souvenir. Par cet acte irréfléchi, une envolée lyrique a duré dix ans et a fini en remake grotesque de « l’Aveu » dans lequel il joua malgré lui le rôle du traître idiot mais utile à son parti totalitariste, parce qu’il ne voulait pas comprendre qu’il faut absolument cacher ses vraies pensées et ses sentiments les plus profonds quand on est membre d’une organisation à tendance sectaire.

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Tu crois aujourd’hui que c’est comme s’il avait voulu résorber cette emblématique fracture (manuel-intellectuel) tel le messie, l’idole de sa jeunesse catholique. Il ne lui suffisait pas d’occuper son temps à la recherche du bonheur, ce que tu te souviens qu’il faisait pourtant plutôt bien, non, il fallait que sa jeunesse s’use à la recherche de celui du monde entier. Il s’est pris pour un héros. Il a découvert en même temps la GRCP, la grande révolution culturelle et prolétarienne chinoise. Avec le recul, tu en restes stupéfait, abasourdi de sa méconnaissance de ce qu’était réellement le fonctionnement des gardes rouges en Chine et de cette fameuse révolution culturelle, pire, tu es anéanti par sa paresse de l’époque à aller en gratter le fond. Cette construction apocalyptique de l’homme « nouveau ».

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Mais toi, ce lui d’avant, tu pouvais t’échapper du parti alors que le « lui » du roman qui vient ne pouvait échapper aux vrais gardes rouges chinois et à la politique de Mao. Il y avait bien sûr dans le petit livre rouge de Mao (compilation du « meilleur » de ses œuvres) des idées et des phrases qui pouvaient le convaincre sur la manière de combler ce fameux fossé entre travailleurs manuels et intellos. Les uns étaient dans la vraie vie tandis que les autres fantasmaient la réalité. Ceux-là, il fallait les rééduquer par le travail manuel. Un peu comme quand certains fustigent les élites aujourd’hui face au peuple travailleur et surtout face à l’armée des chômeurs. On ne peut pas leur donner tout à fait tort sur le fond mais on doit fortement les soupçonner de s’en servir à leur propre profit. Car les élites resteront les élites tant que leur vanité ou leur soif de profit ne sera pas satisfaite, ou leur soif de pouvoir, ils obéissent à des impulsions instinctives encore plus profondes comme un animal. Ils sont pourtant utiles. Pour toi et lui, ton lui et celui de l’auteur qui vient, la conclusion éclot d’elle-même, Il est un homme seul. Il l’a été et l’est toujours. Tu ne te sacrifies pas pour les autres et ne demande pas que les autres se sacrifient pour toi. Ton lui est toujours resté un homme libre et tu t’en es débrouillé pour survivre ainsi. À croire qu’un homme libre finit toujours seul.

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Ce que tu trouves hallucinant en lisant ce roman, c’est qu’à peu près à la même époque, ce lui de ta jeunesse a pratiqué volontairement la rééducation (de son origine bourgeoise) par le travail à l’usine alors que Gao Xingjian, ce lui du roman a été obligé pour sauver sa peau d’aller se rééduquer à la campagne au milieu des paysans.

Ce que tu trouves hallucinant en lisant ce roman, c’est que toi et lui on dirait que votre état d'esprit aujourd'hui ne fait qu’un alors que vous êtes tellement différent, lui l'artiste et écrivain réfugié politique et toi l'ancien mao. Mon dieu, quel livre.

La liberté est un regard, une intonation, regard et intonation peuvent se réaliser, donc tu n'es pas sans rien. Et cette liberté est aussi bien confirmée que l'existence de la matière, que l'affirmation de l'arbre, de l'herbe, de la goutte d'eau ; la liberté d'user de ta vie est tout aussi irréfutable et indubitable. Pourtant, la liberté est si éphémère, ton regard, ton intonation ne viennent que d'un instant, d'une attitude adoptée par toi-même : ce que tu veux saisir, c'est justement cette liberté fugitive. Tu as recours au langage précisément parce que tu veux en confirmer l'existence, même si ce que tu écris ne peut exister éternellement. (...) La liberté ne se donne pas, ne s'achète pas, elle est plutôt ta propre conscience de la vie, le délice de ta vie ; goûte à cette liberté, comme à la jouissance que t'apporte l'amour physique (...) n'est-ce pas la même chose ? La liberté ne supporte ni la sainteté ni le pouvoir dictatorial.

Gao Xingjian, Le livre d'un homme seul, Points, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait

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12 mai 2017

190 Radicalisations(S)

Ce vieux mot s’est emparé de l’actualité. Il sert à expliquer ou comprendre (ce qui en aucun cas ne signifie excuser) les évènements dramatiques que nous avons vécus et que nous vivons toujours, qui ont causés beaucoup de morts innocents. Il semblerait que de plus en plus de nos contemporains oublient ou ignorent que le seul bien qui appartient à chacun d'entre nous en vrai sur cette terre est notre vie. Ainsi, en ce moment, beaucoup de gens tombent raides dans la radicalisation. Pour celles et ceux qui gardent les yeux braqués sur l’actualité, rappelons qu’il en allait déjà ainsi depuis fort longtemps si ce n’est depuis toujours. Je suis très bien placé pour le savoir. Rappelons aussi pour les amnésiques et les ignorants que notre vie tient pour partie entre nos mains. Nous avons le pouvoir de décider ce que nous voulons en faire et nous pouvons même essayer de le faire, même si nous savons que tenter n’est pas synonyme de réussite, malheureusement. Il faut s’y prendre en général à plusieurs fois. Mais pas toujours. Il se peut même qu’on n’y arrive jamais.

Or il arrive que la fougue de la jeunesse nous pousse parfois à accomplir des actes irréfléchis, quand ils ne sont pas provoqués par une pulsion de mort. Quand on prononce le mot de radicalisation aujourd’hui, tout le monde entend ou comprend radicalisation islamiste. Je trouve que c’est un peu court. Ils ne sont pas les seuls à occuper le devant de la scène. Ils représentent la fraction la plus spectaculaire et la plus sanglante évidemment mais je pense qu’il faut aller bien plus loin et savoir reconnaître que chaque extrême est une radicalisation, qu’elle soit de gauche ou de droite, extrême-gauche ou extrême droite, individuelle ou collective et sectaire, qui peut mener tout aussi sûrement au chaos sanglant. Tout le monde le sait ou devrait le savoir, la radicalisation se nourrit des imperfections du monde et de nos sociétés, elle naît des injustices et des inégalités qui sont difficiles à accepter encore plus à subir. L’idéologie radicalisée s’en nourrit et paraît ainsi légitime. Elle en est le produit sans jamais pour autant être capable de construire une société plus juste ou plus égalitaire. Toutes les révolutions (communistes, fascistes, etc.) n’ont accouché que d’une succession de malheurs et de catastrophes. Les militants pour les changements radicaux, en grande majorité sincères par ailleurs, se fourvoyent pour la raison essentielle qu’ils ne regardent pas la réalité du monde en face. Comme ils se soumettent à leur idéologie, ils ne s’intéressent qu’aux faits qui la renforcent et négligent ou ignorent tout ce qui la contredit. Ils s’aveuglent eux-mêmes en quelque sorte. Seuls les réformistes sincères, (mais peut-être faut-il qu’ils soient aiguillonnés par les extrêmes - c’est en cela seulement que les extrêmes peuvent être utiles quand ils sont contenus), sont capables petit à petit de rendre la société moins injuste, moins inégalitaire en contrôlant le côté sauvage et destructeur du capitalisme en général et de sa financiarisation en particulier. C’est long à faire, c’est lent, cela peut ne pas être satisfaisant et il faut à chaque fois recommencer et persévérer car rien n’est jamais définitivement acquis. Mais il n'y a pas d'autre voie.

L’histoire de Massoumeh, dans le roman qui vient, est haletante et exemplaire. Elle est aussi époustouflante. Elle inspire complètement tout ce que je viens d’écrire. Massoumeh dénonce à son corps défendant tous les méfaits de l’emprise d’une idéologie sur une vie (notre bien le plus précieux) ou comme choix de vie, toujours pour les meilleures causes du monde. Comment au nom de valeurs supérieures, ce bien unique que chacun reçoit en partage, des individus sont au bout du compte écrasés, laminés après avoir eux-mêmes ignoré, abandonné, écrasé et laminé.

Massoumeh est Iranienne. Elle avait 16 ans dans les dernières années de règne du Shah. Elle nous raconte son histoire depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui. C’est beaucoup plus qu’un récit car elle nous confie au fur et à mesure toutes les clés de sa réflexion, en tant que jeune fille, puis jeune femme, enfin mère, dans un Iran tiraillé entre modernité et tradition, traversé par des idéologies opposées sanglantes et répressives. C’est tellement prenant, déchirant, et juste, de la première jusqu’à la dernière ligne qu’on ne peut faire l’impasse sur cette expérience que nous raconte ce roman. L’émotion qui nous prend aux tripes à chaque instant, presque à chaque page, nous oblige à réfléchir sur chaque aspect de notre propre vie, où qu’elle ait pris racine. 

-mon chéri, crois-tu qu'ils disent la vérité ?

-Oui, bien sûr. Si tu avais lu, tu penserais comme moi.

-Et les autres groupes, les autres organisations ? As-tu lu leurs livres, à eux aussi ? As-tu écouté leurs discours ?

-Non, ce n'est pas la peine. Je sais ce qu'ils racontent.

-Attends, tu ne peux pas prétendre avoir trouvé la bonne voie et être prêt à lui sacrifier ta vie sans être mieux informé, ai-je objecté. Peut-être le message d'autres mouvements est-il encore plus convaincant ! Combien de théories, combien d'idéologies as-tu examinées et étudiées sans préjugés avant de te faire une opinion ? As-tu lu un seul livre de ton père ?

-Non. Sa voie n'était pas la bonne. Ses camarades et lui étaient des athées ; peut-être même des gens hostiles à toute religion.

-Ca ne l'a pas empêché de penser, lui aussi, avoir trouvé la voie qui sauverait l'humanité et apporterait la justice à tous. Et il a fait ce choix après de longues années d'études et de réflexions. Et toi, qui ne sait pas le centième de ce qu'il savait, tu prétends qu'il s'est trompé et qu'il a perdu la vie en suivant le mauvais chemin. Tu as peut-être raison ; je le pense moi aussi. Mais réfléchis un peu. Si, malgré son expérience, il a commis une erreur aussi grave, comment peux-tu être sûr de ne pas te tromper toi aussi ? Tu ne connais même pas le nom des différentes écoles de philosophie et de pensées politiques ! Réfléchis, mon fils. La vie est ton bien le plus précieux. Tu ne peux pas la risquer pour une erreur, parce que personne ne te la rendra.

Parinoush Saniee, Le voile à Téhéran, Points, traduit de l'anglais par Odile Demange.

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21 avril 2017

189 Contrat social

Ce n'est pas un roman, ce n'est pas une belle histoire, c'est un essai sur l'histoire du socialisme et de la social-démocratie dans les pays occidentaux. C'est très actuel et très important. En voici quelques extraits.

Aux yeux d'Adam Smith, cette adulation aveugle de la richesse pour la richesse n'était pas seulement rebutante. Elle était aussi potentiellement destructrice de l'économie commerciale moderne, qui avec le temps risquait de miner les qualités mêmes que le capitaliste, dans son idée, avait besoin d'entretenir et d'alimenter : "cette disposition à admirer, et presque vénérer, les riches et les puissants, ainsi qu'à mépriser, ou du moins à négliger les personnes pauvres et d'humble condition (...) est en même temps la cause la plus grande et la plus universelle de la corruption de nos sentiments moraux."

Quelles leçons aurions-nous dû tirer de 1989 (chute du mur de Berlin) ? Peut-être, avant tout, que rien n'est ni nécessaire ni inévitable. L'avènement du communisme n'était pas une nécessité, et il n'avait aucune raison de durer éternellement ; mais nous n'avions aucune raison non plus d'être sûrs de sa chute. Les progressistes doivent tenir compte de la part de contingence pure dans le domaine politique : ni l'essor des Etats-providence ni leur disgrâce ultérieure ne doivent passer pour un cadeau de l'Histoire.

Des démagogues disent à la foule que penser ; quand leurs formules leur reviennent en écho, ils ont le toupet de clamer qu'ils ne font que relayer le sentiment populaire.

L'inégalité n'est pas juste un problème technique. Elle illustre et exacerbe la perte de cohésion sociale (...) la pathologie de l'époque et la plus grande menace pour la santé de toute démocratie.

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En Occident, de nos jours, peu imaginent un effondrement complet des institutions libérales, une désintégration absolue du consensus démocratique. Mais ce que nous savons de la Seconde Guerre mondiale, ou de l'ancienne Yougoslavie, illustre avec quelle facilité toute société peut sombrer dans les cauchemars hobbesiens d'atrocités et de violences sans retenue. Si nous voulons construire un avenir meilleur, il nous faut commencer par mesurer plus profondément la facilité avec laquelle même les démocraties libérales solidement implantées peuvent s'effondrer.

Tony Judt, contre le vide moral, Champ essais, traduit de l'anglais (USA) par Pierre-Emmanuel Dauzat.

Tony Judt (1948-2010), spécialiste d'histoire européenne a enseigné à Cambridge, Oxford, Berkeley et New York University.

 

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07 avril 2017

188 Retour à l'origine du blog !

Le roman que je finis est du même auteur que celui qui inaugure la première chronique postée sur ce blog il y a quatre ans. Je disais que j’avais été fou de lui. Le titre même du blog (lire sa vie) provient de ce que je ressentais quand je lisais ses romans. L’écoutant un de ces jours derniers sur France Culture, je l’entendis dire cette phrase (je transcris de mémoire) « écrire, pour moi, c’est écrire pour la littérature ». Je suis resté sidéré. Je pensais qu’il écrivait pour moi, j’y avais toujours cru, et il m’avait convaincu sur beaucoup de choses qui se passaient dans ma vie, et bien non, je dois déchanter, il n’écrit plus pour moi. C’est d’ailleurs ce que j’ai ressenti en lisant son roman récent (à l’origine d’un film), les phrases sont vraiment bien ciselées, la construction du roman est mûrement réfléchie (30 jours dans la vie d’une femme), sans un seul chapitre ni même un saut de ligne pour permettre au pauvre lecteur de souffler ou d’aller travailler, manger, dormir, s’occuper de tas de choses, en profitant de la fin d’un chapitre, d’une séquence, à chaque fois qu’il attrape le livre, pour pouvoir s’y retrouver quand il y revient. Et bien non !, pendant les 230 premières pages, rien de tel, pas une seule aire de repos, et il y en a 242. Comprenez-moi bien, je n’ai absolument rien contre la littérature, mais j’ai la faiblesse de lire pour moi-même, voyez-vous, j’adore m’identifier à un héros, je lis par passion ou pour comprendre, que sais-je ? Après tout, peut-être est-ce cela la littérature dont parle Philippe Djian. Je dois être vieux et fatigué, je n’ai rien senti.

Décembre est un mois où les hommes se saoulent tuent, violent, se mettent en couple, reconnaissent des enfants qui ne sont pas les leurs, s’enfuient, gémissent, meurent…

Philippe Djian, « Oh… », folio

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25 mars 2017

187 La vie la mort (tout ça) !

Comme chacun le sait, le vrai nom de la mort, c’est la mort, comme l’écrit cet auteur que j’aime beaucoup lire. Ce n’est évidement pas joyeux. Moins pénible paraît-il est de parler de disparition, de départ,  untel nous a quitté, qui de nos jours annonce sur les médias que telle ou telle personnalité est morte ! etc. Tout le monde le sait, même ceux qui essaient de ne pas y penser, il faut y passer. Passer vers quoi, par où, par quoi, on ne le sait pas, du moins avec certitude, ce qui suscite chez certains une croyance en l’au-delà, qui, telle une rumeur, parcourt les esprits.

Quand je me promène en ville au milieu de la foule, je suis toujours étonné de ne rencontrer personne que je connaisse. Tant de monde que je croise, que je dévisage, qui vont et viennent sans rencontrer un seul visage connu. Quand cela se produit, je trouve cela incroyable. Alors, la mort approchant comme une certitude au travers du vieillissement, je me promène dans ma propre histoire. Tel est l’intérêt du livre que je viens de lire.

ZDl'oeil

S'entendre déclarer qu'on a un cancer équivaut à un cataclysme. On ne peut savoir qu'après coup si l'on a été capable d'opposer une résistance. ce que j'ai pensé et ressenti pendant les dix jours qui ont suivi l'annonce du diagnostic n'est pas encore tout à fait clair pour moi, et peut-être ne le sera-t-il jamais. Ces dix jours de janvier 2014, peu après l'Epiphanie, baignent dans une ombre fantomatique aussi sombre que le coeur de l'hiver suédois, avec ses journées réduites à de rares heures de lumière. J'avais de brusques accès de fièvre, qui m'ont rappelé les crises de paludisme qu'il m'est arrivé de traverser. Je passais le plus clair de mon temps au lit, la couverture remontée, bien serrée, jusqu'au menton. Ce dont je me souviens parfaitement, c'est de cette sensation que le temps s'était arrêté. Comme dans un univers compressé, sous vide, tout s'était réduit à un point où il n'existait plus d'avant ni d'après - rien que ce "maintenant" indéfini. Un être humain happé par la bouche du sable au mouvement de succion mortel, et qui s'agrippe au bord pour ne pas sombrer.

Henning Mankell, Sable mouvant (fragments de ma vie), traduit du suédois par Anna Gibson, Points

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14 mars 2017

186 Elections...

En Mai 68, fleurissait partout le slogan élections…pièges à cons.

les murs ont la parole

Je pourrais l’expliciter aujourd'hui de la manière suivante : comme les manifestants n’avaient aucune chance de remporter quelque élection que ce fut, mieux valait perdre contre des cons que d’en être. De toute façon, en y réfléchissant bien, perdre des élections et ne pas voter ou voter nul revient au même, c'est-à-dire on perd de toute façon, car même si on pense ne pas perdre en n’ayant pas voté, on reste finalement à la merci de ceux qui ont gagné. Ce n’est pas parce qu’on a refusé de choisir celui qui va nous dominer que par miracle on reste libre. Telle est la loi des rapports de forces dans notre société. Pendant l’élection présidentielle d’aujourd’hui, ce slogan ne semble pas refleurir mais le vote nul par contre ou la dénonciation du vote « utile » revient au premier plan chez ceux qui fulminent de ne pouvoir gagner. Il semble évident cependant que si la gauche ne peut pas gagner c’est déjà parce qu’elle ne veut pas s'unir (question d’égo) ou ne peut pas le faire (notamment sur l’Europe). Personne n’est prêt à faire de concessions et puis il y a les élections parlementaires qui suivront où les places seront chères à acquérir. La réalité pourtant nous oblige en général à accepter des compromis pour évoluer. Se morfondre dans son coin sur son petit pouvoir local n’est pas une perspective d’avenir sauf évidemment pour celui ou celle qui l’occupe. On peut aussi espérer une révolution bien sûr. Mais les révolutions se paient à un prix très élevé et les exemples historiques n’incitent guère à se lancer dans cette aventure. Et puis aussi et surtout, le monde a changé. La mondialisation a apporté son lot de progrès, moins de pauvres et moins de famine sur la surface du globe, mais aussi ses problèmes d’inégalités criantes (rien de nouveau sous le soleil) et de financiarisation de l’économie accompagnée avant tout d’une évasion fiscale à très grande échelle qui met les États en situation précaire. Il y a ceux qui bénéficient de la mondialisation dans les grandes métropoles et d’autres pour qui elle aggrave les difficultés. Le pays doit donc s’adapter au mieux pour l’ensemble de ses habitants. Dans ces circonstances, ne pas voter ou refuser le vote « utile » me semble une erreur. Personnellement, il ne m’est pas indifférent que soit élu à la tête du pays quelqu’un ayant une conception de gouvernement basée sur la diversité de ses habitants plutôt que la prise du pouvoir d’une soi-disant identité contre une autre pointée du doigt comme illégitime. Il ne m’est pas indifférent qu’on élise à la tête du pays quelqu’un favorable à la poursuite de la construction européenne en tenant compte des erreurs passées plutôt que quelqu’un qui préconise de se recroqueviller sur ses ergots au sommet de son tas de fumier. Il ne m’est pas indifférent d’élire quelqu’un dont on peut supposer qu’il maintiendra l’économie à flot au profit du plus grand nombre avec des filets de sécurité pour les plus précaires, etc. On est loin des utopies sociétales dans un monde où seule la force compte.

Ces quelques réflexions sont largement inspirées de l’essai de Thierry Pech, Insoumissions, portrait de la France qui vient, Seuil

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