lire sa vie

17 juillet 2018

228 La part du football !

 

Il m’arrive d’écouter l’émission « Répliques » d’Alain Finkielkraut sur France Culture. Du moins en partie, quand ça m’intéresse et si je ne m’énerve pas. J’en ai écoutée deux (en partie) sur la fin juin, une sur le foot (Finkielkraut avoue que l’équipe de France le fait vibrer)

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(Mbappé - égalité - image eurosports)

mais aussi celle de la semaine précédente dont je veux parler, sur les banlieues. Ne dirait-on pas que les deux sujets sont liés. Après avoir lu l’un des deux livres dont « Répliques » avait invité les auteures, je ne suis plus certain que ce soit encore le cas aujourd’hui. J’ai l’impression que quelque chose est en train de changer (en profondeur ?) et cela ne m’a pas enthousiasmé, le moins que je puisse dire. À lire le reportage « la part du ghetto », je ne suis pas sûr que les banlieues vont encore « produire » des sportifs de haut niveau comme ceux de l’équipe championne du monde en Russie qui ont tous plus de vingt ans (à part Mbappé – égalité). Cette enquête rapporte l’évolution en ghetto, de certaines banlieues, où prédomine d’une part, une économie de trafic (drogue et prostitution) qui rapporte de l’argent facile en grande quantité et se développe d’autre part un enfermement dans des rites religieux liberticides. En dehors de cela, la mode des jeunes (garçons) serait le retour au pays des parents (pays musulmans) et l’obligation du mariage halal pour tous (détrôné Zidane). Il est vrai que les footballeurs stars gagnent des sommes folles mais ce n’est pas en l’occurrence de l’argent facile, c’est le fruit du talent doublé d’un parcours long et difficile, au départ duquel tout le monde est à égalité dans son « petit » club, et d’une maîtrise mentale qui frise la perfection. 80% des footballeurs de haut niveau du monde entier sont issus des classes populaires, il ne faudrait pas l’oublier. C’est une belle revanche pour ces jeunes ainsi qu’un objectif pour une société qui prône la méritocratie.

Dois-je les blâmer ? Les admirer ? Sûrement pas. J’ai joué dans ce cirque à leur âge mais surtout par nécessité. Quand on est jeune et qu’on veut profiter des mêmes plaisirs que tout le monde, il faut forcément des moyens. Et on les veut tout de suite. (…) Je n’ai pas jugé les jeunes de cette nouvelle génération. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir une sorte de nostalgie en les observant. De repenser à ma jeunesse où les matchs remplissaient nos journées. Tous les copains sur les bancs du terrain de football – Français, Portugais, Antillais, Africains, musulmans, juifs, bref un vrai métissage, une mixité disparue au profit d’un repli communautaire. « Ma » banlieue a perdu ses couleurs, sa richesse et sa joie de vivre ensemble. (…) Le travail de Manon m’a permis de mettre des mots sur un sentiment : ma haine du repli sur soi et ce désir, parfois nostalgique, de rester toujours ouvert sur l’autre. Avec, dans ma tête, toujours cette maxime : « Dans cette vie oublie que tu n’as aucune chance, fonce et sur un malentendu, ça passe. » (Malek alias Maximus)

Manon Quérouil-Bruneel et Malek Dehoune, La part du ghetto, (la vérité sur les banlieues), Fayard

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03 juillet 2018

227 L'Amérique sans fard !

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(celui-ci n'est pas un écrivain américain)

Je n’avais jamais lu de livre de cet écrivain américain de son vivant. Non, je ne parle pas de Philip Roth, dont j’ai à peu près tout lu, depuis le foudroyant Portnoy et son complexe (1970) jusqu’à la Tâche (2002), en passant par la Pastorale américaine (1999) et sans oublier J’ai épousé un communiste (2001), roman qui m’a tant marqué ! Des années après m’être sorti de ce guêpier (le communisme), en comptant sur mes propres forces (comme me l’avait inculqué Mao le président !), j’ai lu ce roman et me suis rendu compte que tout y était si évident ! Formidable. Ainsi donc, dès l’annonce de sa disparition, pas de celle de Philip Roth mais celle de l’auteur qui vient, je me suis rattrapé. Ce que les braves commentateurs, sur France Culture et ailleurs, m’ont révélés à propos de ce journaliste-écrivain au moment de son retour dans le cosmos (ou ailleurs), m’a convaincu de le lire toute affaire cessante. Ce que je fis, bien m’en pris. Au-delà du formidable intérêt du roman auquel je suis resté scotché (mille pages quand même !), j’ai appris une nouvelle et sacrée leçon d’écriture. Autant pour moi. Ensuite, j’ai vraiment aimé découvrir l’Amérique telle qu’elle est, en son inconscience la plus profonde, telle que rapportée par un journaliste, fabuleux observateur. Et quel journaliste ! Un journaliste-écrivain. Tous les milieux de la cité d’Atlanta sont décrits impitoyablement dans leur vanité, veulerie, crapulerie, folie des grandeurs et autres inconséquences, que ce soient les riches, les très riches, les pauvres, les très pauvres, les self made man, les intellos, les politiciens, les religieux de tous poils, les Blancs, les Noirs, les hommes, les femmes, les sportifs de haut niveau. Tout ce nouveau monde (great again), revit sous nos yeux magistralement. C’est époustouflant et passionnant. Si vous y ajoutez l’effet Trump, ça devient une description des plus actuelles.

Le visage de Charlie vira au rouge brûlant. Toute la petite famille caille ! Qu’est-ce que ça signifiait ? Les droits des animaux ? Quoi que ce fût, c’était de l’hérésie intentionnelle – du haut de leurs chevaux, elles les toisaient d’un air condescendant, eux, ces ancêtres, elles minaudaient en chœur et échangeaient des regards complces et supérieurs -, quelle…quelle…quelle impudence ! Selon une tradition aussi vieille que les plantations elles-mêmes, une chasse à la caille était un rituel dans lequel le mâle de l’espèce humaine jouait son rôle de chasseur, de pourvoyeur et de protecteur et où la femelle se pliait à l’ordre des choses, ordre excellent, irrésistible, louable et naturel. Charlie n’aurait jamais réussi à l’exprimer, mais il le ressentait. Oh, il le sentait…

Tom Wolfe, Un homme, un vrai, pocket, traduit de l’américain par Benjamin Legrand.

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17 juin 2018

226 La philo (et moi)

Ce n’est pas parce que l’épreuve de philo du bac 2018 s’approche que je m’égare en philosophie, rien à voir (circulez). Je viens tout simplement de terminer la lecture d’un opuscule qui traite de philosophie. Mon attrait pour la philo date de longtemps, de quand j’étais jeune homme. J’ai lu sans aide et sans préparation (on ne faisait pas de philo au lycée catho de mon plat pays) « ainsi parlait Zarathoustra » (Nietzsche), en une étrange configuration : je le lus de bout en bout avec la sensation collée au cerveau de n’y comprendre rien. Je marchais les bras tendus devant moi dans un brouillard opaque (au pas camarade, au pas camarade, au pas au pas au pas…). Mais le brouillard et la nuit m’ont toujours attiré, comme vous le savez, ou pas. Puis je tombai dans la bassine Marx et des soi-disant Marxistes. Je lus un certain nombre de ses ouvrages à l’exception notoire du Capital, pourtant capital en tout état de cause. Après la passade marxiste qui se révéla (après coup et en tous points) des plus déplorables – celles et ceux que ça intéressent, lisez mon roman « vous saurez tout sur Marc Dubois sans l’avoir jamais demandé »-, je revins à Nietzsche.

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Celui-ci me permit dans mon mitan de poser enfin (il était temps) mes lourds fardeaux idéologiques (communistocatho), en même temps que le plus destructeur d’entre eux, le ci-devant RESSENTIMENT. Avec toujours, imprégnant mon cerveau, cette sensation brumeuse de n’y rien comprendre. Par la suite, Deleuze m’aida grandement à comprendre, avec son Nietzsche (par Deleuze évidemment) que je trouvai lumineux. Je repris alors la quête du bonheur que j’avais entamée avec enthousiasme dans mon adolescence, après avoir laissé tombé ma foi en l’Église, là où je l’avais laissée, il n’est jamais trop tard pour bien faire, en m’aidant de Spinoza qui m’enchanta et d’un de ses disciples d’aujourd’hui et surtout d’hier que j’entendis un jour à la radio et que j’achetai illico. Il s’agit de mon vénéré Robert Misrahi et de sa « jouissance d’être ».

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Je dus attendre trois longues semaines avant de le tenir entre mes mains tremblantes et ma déconvenue n’en fut que plus aigue quand je constatai dès les premières pages, que dis-je, dès les premières lignes, que je n’y comprenais rien. Je précise, rien de rien. Je décidai pourtant que mon instinct ne pouvait se tromper et m’y accrochai de toutes mes maigres facultés mentales. Comme je n’arrivais pas à entrer par la grande porte, je trouvai une fenêtre ouverte du rez-de-chaussée par laquelle je m’introduisis presque par effraction. Bien m’en prit car je saisis alors clairement et d’un seul tenant ce qu’avait signifié tout mon militantisme de mes années de jeunesse et le réprouvai aussitôt.

Mais pourquoi tout ce récapitulatif aussi saugrenu que précipité ? Je reviens à mon opuscule du début. Ce n’est pas chez les curés qu’on m’aurait causé de Sade car « ce que Sade montre c’est qu’il n’y a pas de récit sans sujet, sans désir, sans corps. Bien avant Nietzsche, bien avant Freud, Sade est porteur de ce « grand soupçon ». L’origine du gai savoir est la même de Rabelais à Nietzsche en passant par Sade : « Nous ne sommes pas des grenouilles pensantes, des appareils d'objectivations sans entrailles. Méfions-nous de l’esprit objectif, des demi-philosophes qui analysent tout sans jamais rien comprendre. » Je ne suis pas un demi-philosophe (encore moins un entier), sinon je me serais senti visé (par quelqu'un du 18ème siècle, la honte !).

Tout le monde a entendu parler du sulfureux marquis mais je n’avais jusqu’ici jamais rencontré quelqu’un qui l’eût lu. Et bien, c’est fait maintenant. Non seulement Marie-Paule Farina l’a lu, mais en long et en large, jusqu’à en faire une thèse, soutenue, mais aussi (entre autres) ce petit opuscule (avec dessins suggestifs) intitulé « comprendre Sade ». Dire que j’ai tout compris serait nier ce que je suis. Mais j’ai essayé et en suis ravi. Lirai-je Sade un jour ?

Je n’ai qu’un ennemi à craindre poursuivit Zamé, c’est l’Européen inconstant, vagabond, renonçant à ses jouissances pour aller troubler celles des autres, supposant ailleurs des richesses plus précieuses que les siennes, désirant sans cesse un gouvernement meilleur, parce qu’on ne sait pas lui rendre le sien doux ; turbulent, féroce, inquiet, né pour le malheur du reste de la terre, catéchisant l’Asiatique, enchaînant l’Africain, exterminant le citoyen du Nouveau Monde, et cherchant encore dans le milieu des mers de malheureuses îles à subjuger.

Marie Paule Farina, Comprendre Sade, Max Milo

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03 juin 2018

225 Perplexe !

Perplexe après la lecture de cet essai, je le suis.

 

Shkodran-Mustafi

 

 

(Shkodran Mustafi)

À force de taper tout au long de son livre sur le même clou, l’auteur qui vient m’a laissé dans une zone grise. J’étais pourtant parti en trombe en le suivant, pour freiner des quatre fers vers la fin, après m’être accroché aux branches, car je ne prise guère l’abandon d’un livre en pleine page. J’avoue même avoir abandonné la lecture des vingt dernières pages, par lassitude, par perplexité, par overdose. Il faut reconnaître que le sujet est grave, complexe et glissant. Le fait que l’auteur soit psychanalyste a sans doute fini par me lasser ou m’embrouiller ou me donner la nausée. Mes synapses se sont closes les unes après les autres jusqu’au clap final avant les dernières lignes du combat, impossible de faire un pas de plus en sa compagnie. Car il s’agit bien d’un combat, celui en particulier de l’auteur pour faire entendre le vrai visage du terrorisme islamiste et la nature originelle de l’islam dans son Texte sacré. Essoré j’en suis sorti. Ce n’est pas tant que je sois en désaccord avec l’auteur sur le fond, c’est que, à force de s’y focaliser, on en oublie finalement la forme, savoir la masse (la somme des individus) des musulmans en France, qu’en est-il, qui sont-ils ? Et je suis bien placé pour m’en préoccuper. Tout le monde devrait s'en préoccuper. Je ne veux pas être dans le déni comme le martèle Daniel Sibony. Mais sans doute n’était-ce pas son propos, qui donne l’impression de ne s’adresser qu’aux responsables de l’État et du gouvernement.

Finalement, je retourne à son prologue :

Pourquoi serait-on exclu si on hérite d’une idéologie agressive ? Si l’islam contient des appels contre les autres, évoquer ce fait non seulement ne condamne pas les musulmans de ce pays, mais au contraire leur fait savoir que ce problème est partagé par ceux qui savent, c'est-à-dire par un grand nombre. (…) Cette origine, les musulmans n’ont fait qu’en hériter, ils ne l’ont pas eux-mêmes produite, tout dépend de ce qu’ils en font, et vu que l’épreuve est difficile, on pourrait plutôt leur témoigner  du soutien, de la bienveillance, de la compassion.

Daniel Sibony, Un amour radical, Croyance et identité, Odile Jacob

 

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22 mai 2018

224 De l'utilité de la sociologie !

N'en déplaise à Manuel Valls, la sociologie garde une place centrale dans ma réflexion (et donc dans mon action) ! Deux idées fortes ou forces contredisent mon manuel dans le livre qui vient : la première est qu'il vaut mieux comprendre son environnement avant d'y agir (pour que l'action soit plus juste et plus efficace) et la deuxième est que l'idée de déchéance de la nationalité (française) telle que la proposaient le président d'alors et son acolyte de premier ministre était pour le moins injuste, injustifiée et m'avait pour tout dire sidéré. Voici donc une enquête au long cours (2012-2017) sur une famille d'immigrés algériens (les parents) dont les huit enfants (dont cinq nés en france) sont interrogés par le sociologue qui vient, sur leur jeunesse, leur vie, leur intégration à la société française et leurs réactions à la série d'attentats islamistes en France. C'est passionnant, cela m'a éclairé et cela m'interroge énormément sur l'avenir du "vivre ensemble".  

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 Actuellement, le processus d’intégration pour la
nouvelle génération [les fils d'immigrés] apparaît bloqué, la campagne politique xénophobe renforce
le blocage et rend aléatoire son dépassement. En effet, la première génération
est renforcée dans sa production d’une identité ethnoculturelle de par le
refoulement dans la condition ethnique qu’elle subit, et la nouvelle
génération, en position ambivalente, est repoussée dans cette condition qu’elle
refuse. Cette situation contient le risque de voir le dépassement de cet
antagonisme dans une réunification sur la base de l’islam. Quelle que soit la
manière dont on examine la conjoncture, on est placé dans une situation où la
présence d’une population d’origine maghrébine quantitativement importante dans
la société française est une réalité. Elle est repoussée vers une condition
ethnoculturelle spécifique ; si cette situation se cristallise, une
transformation des règles organisant notre vie collective est inéluctable.

Stéphane Beaud, la france des belhoumi, la découverte

 

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20 mai 2018

223 L'interminable conflit !

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Marc Dubois s’imaginait vivre en parfaite harmonie avec ses convictions profondes, même s’il avait cru (avec beaucoup d’autres) qu’Israël avait été envahi par les armées arabes, qui de leur côté ne s’étaient pas privées de s’en vanter, alors que l’armée israélienne en réalité avait déclenché elle-même cette guerre par anticipation (il s'agit de la guerre des Six Jours en 1967). Et la tournure des évènements avait entièrement profité à l’État hébreux puisque Jérusalem était « réunifiée » et toute la Palestine conquise. Le sixième jour, les bulldozers israéliens étaient déjà à l’œuvre devant le Mur des Lamentations pour raser le vieux quartier arabe qui s’y trouvait afin de créer une vaste esplanade devant ce lieu sacré pour les Juifs.
Le philosophe et essayiste Tzvetan Todorov écrit dans le portrait qu’il trace de Raymond Aron, philosophe et sociologue, p 70 de la « signature humaine », le Seuil éditeur, octobre 2009 : « …dans un article de juin 1967, Aron évoque à propos de ses positions pro-israéliennes un mouvement [irrésistible de solidarité. Peu importe d’où il vient.] Commentant ce texte seize ans plus tard, Aron se reproche [l’oubli ou la méconnaissance du rapport de forces.] Il a donc négligé sa toute première règle de conduite : commencer par s’informer aussi bien que possible. [J’aurais dû, même à cet instant garder la tête froide.] Pour un observateur impartial, la situation était claire : la force militaire israélienne était bien supérieure à celle de ses voisins, et l’existence de l’État d’Israël n’avait pas été mise en danger. »
Dubois écrivant « avoue » ne pas avoir lu, ni écouté, encore moins rencontré à l’époque de la guerre des Six Jours d’observateur impartial, ignorant si Todorov l’aurait déniché sans pour autant écrire que cet observateur n’existait pas. Quand il écrit cela, Dubois ne fait pas allusion aux politiques et responsables de l’armée israéliens qui connaissaient parfaitement la situation et leur supériorité.
Tzvetan Todorov, un peu plus loin dans l’ouvrage déjà cité, faisant allusion à l’échange de lettre entre Raymond Aron et Claude Lévi-Strauss, anthropologue et ethnologue, ajoute : « Ceux qui ont répandu des contre-vérités dans la presse ne sont pas excusables au motif, suggéré par Aron, [qu’il n’y a pas de vérité objective au-delà des manières différentes dont les individus et les groupes perçoivent situations et évènements.] Ils ont manqué au nécessaire [respect des faits], premier article du crédo intellectuel. De sa familiarité avec des sociétés différentes de la sienne, Claude Lévi-Strauss a tiré une leçon qui s’applique aux deux : [je ne puis évidemment pas ressentir comme une blessure fraîche à mon flanc la destruction des Peaux-Rouges, et réagir à l’inverse quand les Arabes palestiniens sont en cause.] Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’humanité, en effet, que des [persécutés et opprimés vinrent s’établir dans des terres occupées depuis des millénaires par des peuples plus faibles encore, et qu’ils s’empressèrent d’évincer.] »
Lisant Todorov et ses citations en 2009, à la sortie du livre, en pleine tentative de comprendre le sens de sa vie, Dubois en conclut qu’il est plus que nécessaire de fouiller et comparer pour s’approcher de la vérité car tout est prétexte à manipulation. 

 

Pierre Ferin, Vous saurez tout sur Marc Dubois sans l'avoir jamais demandé,  www.edilivre.com/doc/871791

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27 avril 2018

222 Le Militant !

Le Militant !

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C'est l'histoire d'un militant qui va jusqu'au bout de son engagement. Ce n'est pas volontaire, il est fait comme ça. Son jusqu'auboutisme va le mettre à terre, plus bas que terre, en enfer. Il passe ensuite beaucoup de temps à comprendre qu'il y a une vie en dehors du militantisme, et que cette vie pourrait être la sienne ! A travers des évènements tels que la guerre de Six Jours, Mai 68, le gauchisme, et jusqu'au salafisme, ce roman décrit (et tente d'expliquer) le phénomène de la radicalisation politique et religieuse.

"Vous saurez tout sur Marc Dubois sans l'avoir jamais demandé" Pierre Ferin www.edilivre.com/doc/871791

Le ponte était un vieux de la vieille, un satané roublard tout rougeaud,
qui avait l’air d’une barrique de pinard échouée là depuis des lustres, affublé
du comportement d’un vieux crabe expert en panier de crabes. En s’asseyant
comme l’y engageait le ponte, Dubois constata avec surprise que leur action de grévilla était en débat et découvrit
avec plaisir qu’elle était farouchement défendue par les militants de sa
section. Ils se coltinaient, sans état d’âme, au secrétaire de section de
l’autre atelier de Caterpillar qui avait tout l’air d’un coquelet dressé sur
ses ergots, un furibard plus cgtiste que la CGT fulminant sur le fait que
l’autre section, celle de Dubois, qu’il apostrophait depuis l’instant où
celui-ci était entré, avait osé
abandonner la politique de classe chère au camarade Marchais. Le type bavassait
et hoquetait que la section d’usinage avait vendu son âme aux traîtres de la CFDT,
pas moins, preuve en était, s’il en fallait, que ces traîtres ne distribuaient
plus les tracts de dénonciation de la CFDT, (s’étranglait-il), des tracts issus
de leur propre syndicat, un comble. Ceux de la section de Dubois défendaient
leur position avec détermination, ce qui rassura Dubois sur ses propres choix,
car il craignait par-dessus tout de tomber une nouvelle fois sur un tribunal prolétaire, ancienne manière, révisionniste celui-là. Pour une fois,
il ne se sentait pas abandonné, mais se réjouissait trop vite cependant car quelque
chose de ce genre flottait bien dans l’air. Le petit mâle vindicatif tenta en
vain d’attirer Dubois dans un duel en ne cessant de lui lancer des regards
provocateurs. On aurait dit qu’il regrettait de se retrouver à ferrailler contre
ses propres camarades, alors qu’il s’était manifestement préparé à occire au
bout d’une passe d’arme sublime l’anarcho-syndicaliste que Dubois représentait
certainement à ses yeux. Il aurait voulu convaincre qu’une manipulation de la
section était en jeu. Sans doute en était-il lui-même convaincu. L’heure est grave camarades. Comme les
soi-disant manipulés continuaient sans broncher à défendre pied à pied la ligne
élaborée ensemble, Dubois se garda bien d’intervenir. Ses camarades tinrent
tête sans complexe au volatile arrogant qui avait encore bien des couleuvres à
avaler avant d’être en mesure de succéder au gros malin. Celui-ci se dit
d’ailleurs qu’il était grand temps d’écraser de sa patte féline cette affaire
mal engagée, car il s’en serait fallu de peu que les camarades de l’autre
section, à force, fussent eux-mêmes convaincus par les autres arguments. Alors
il imposa le silence de tout son poids, et il en avait, cela se voyait. Matois,
il commença par calmer le débat, susurrant que de toute façon, les deux
sections décideraient ensemble de la ligne à suivre. On voterait. Ce serait
donc un vote qui les départagerait et les tiendrait.

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23 avril 2018

221 Russie !

Il est rare que je sois séduit par une critique pour acheter un livre, fût-elle bonne ou excellente. Vous le savez, j’ai même tendance à fuir par instinct tout ce qui a beaucoup de succès. Je m’en méfie. Trop de succès m’apparaît le plus souvent comme suspect ou fabriqué.

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Malgré tout ça, les trois « T » de « Télérama » pour le roman qui vient ont crocheté quelque chose en moi, je ne sais quoi ou je ne m’en souviens plus, un fond de Révolution d’Octobre peut-être, qui a fait que je me suis précipité vers ma librairie favorite pour me procurer ce pavé (618 pages). Je l’ai ingéré et digéré de la plus commode des façons, lentement par petites bouchées, émotionnellement, puis passionnément, enfin longuement en dégustation, saisi d’un trouble ascensionnel du début à la fin. Je dois le reconnaître, cette nourriture livresque m’a retourné les tripes. Que d’individualités intéressantes dont certaines ont été annihilées par la Révolution jusqu’à l’incinération du résultat de leur recherches. D’habitude, je me projette sur un des héros principaux, mais comme ici il y en a plusieurs sur quatre générations, hommes et femmes, avant, pendant et après la Révolution, je me suis éparpillé sur tous ces personnages en démultipliant mes émotions. La force de ce roman réside dans ces évènements réels et vécus mais romancés de telle sorte qu’au bout du compte on ne sait plus ce qui est roman ou réalité. On voit comment chaque individu se démène avec sa vie dans le maelstrom collectif, tirant son épingle du jeu ou broyé par le système tel que cette révolution collectiviste. Et la conclusion de l’écrivaine m’a bouleversé.

Je confirme : TTT en accord avec Télérama.

Vous les Juifs, vous êtes des gens agressifs, vous passez votre temps à empiéter sur l’espace des autres, votre Lévitan peint nos paysages à nous, votre Chagall introduit ses fantasmes juifs dans notre espace, votre Pasternak et votre Mandelstam utilisent notre langue comme si elle était à eux, vous souillez notre art en y introduisant un esprit cosmopolite qui détruit l’intégrité et la pureté russes. L’antisémitisme est notre seule défense, car si on se se protège pas contre vous, si on ne vous fait pas obstacle, vous allez contaminer le monde entier avec vos idées juives !(…) Tous sont les fruits pourris de l’infection juive dont les Russes sont contaminés à votre contact…Oui, je suis antisémite, mais je suis prêt à vous aider à monter votre spectacle juif, du moment que vous ne vous insinuez pas dans notre monde russe avec vos idées destructrices.

Ludmila Oulitskaïa, L’échelle de Jacob, Gallimard, traduit du russe par Sophie Benech

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18 mars 2018

220 Gay pas gai !

 

Il fallait bien passer de la vie princière si jolie (chronique précédente) à une vie de cauchemar à graver dans sa mémoire. Je ne l’ai pas fait exprès. C’est mon petit doigt qui s’est mis dessus dans ma librairie préférée. Il m’a dit c’est celui-là point barre. Je n’ai même pas réfléchi. Je lui ai obéis. Je le connais, c’est très rare qu'il se trompe. Cette fois encore, il ne s’est pas trompé. Je ne suis pas gay et je l’ai pris ou peut-être est-ce lui qui m’a pris. Je n’ai jamais lu de livre « gay » jusqu’à celui-ci, je veux dire un roman qui raconte une histoire d’amour entre deux hommes. Cela n'a rien de bizarre, pas de quoi en faire un fromage, l’amour, c’est toujours l’amour, peu importe la configuration. Mais il n’y a pas que ça, il y a même bien plus que cela, toute l’histoire de Klaus et de son homosexualité part de son triangle rose et de ses quatre ans pendant lesquels il fut interné à Buchenwald par les nazis pendant la guerre. Klaus est Allemand et vit à Leipzig. Et cela donne une dimension d’une violence barbare inouïe. On a tendance à l’oublier, en plus des Juifs, les nazis ont programmé aussi la disparition des Tsiganes et des Homos.

 

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Ce matin-là il fut curieux de savoir comment un pédé pouvait avoir connu, lui, un immense amour, apparemment sans nuages. Comment avait-il fait pour réunir l’orgie et l’adoration ? C’était vraiment dégueulasse qu’un pédé puisse réussir ça, et si Dieu le permettait, c’était que Dieu était dégueulasse lui aussi. Il saisit à bras-le-corps Klaus, dans le désir de le pulvériser, mais l’autre se dégagea avec une fureur rare, ce qui amena les sanglots de Golo. Oui, il avait tout eu, dit Klaus, l’amour de Heinz, mais pas que cet amour, j’ai eu aussi les crocs de chien fous à mes mollets, des vers dans une soupe pourrie, la haine en nourriture quotidienne, même la tienne, et j’ai dans mes rêves des morts couchés contre moi, et chaque jour de ces quatre années a été pire que celui qui l’avait précédé, et j’ai baisé avec les kapos pour ne pas crever, et j’ai été la pute de service, et toi, va te faire foutre, disparais, j’ai eu ceci et j’ai cela, et c’est assez, on arrête là, et j’ai eu tes coups et tes insultes, ça m’a préparé à Buchenwald.

Daniel Arsand, Je suis en vie et tu ne m’entends pas, Babel (Actes Sud)

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05 mars 2018

219 Jolie petite histoire !

 

C’est une histoire vraie, ou comme une histoire vraie. C’est une jolie histoire mais pas tout à fait. C’est un coup de foudre comme qui dirait unilatéral, enfin, cela reste en suspension. Je parierais qu’ils vont se retrouver un jour ou l’autre ces deux là !  Enfin peut-être ! Personnellement, cela me rassurerait. Je suis fan des coups de foudre. Et puis non, la vie les sépare trop. Ils auraient dû, ils auraient pu…et puis, ce n’est pas moi, je ne suis pas concerné, il suffit que je regarde cette jolie histoire de l’extérieur, par la fenêtre du livre. Mais je me projette trop facilement. C’est aussi parce que je retrouve toutes les sensations si délicieuses, si vivifiantes, si transcendantes, si délicates, si profondes, d’une relation à deux sans écueil, sans heurt, une complicité quasi fusionnelle, avec aussi des moments de découragement, l’autre n’étant pas tout à fait à soi, il y aurait peut-être même un troisième larron, un compagnon. Le narrateur, mais peut-être le ressent-elle aussi, sait qu’il manque quelque chose, mais il l’avoue, il n’ose pas. Il devrait non ?

 

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Comment m’est parvenue cette jolie petite histoire ? De la plus étrange des façons. Pour moi en tout cas. Par Ruquier figurez-vous. Enfin, de manière détournée. Je ne regarde quasi jamais Ruquier. Tout ce qui est mis en épingle par les cadors de la télé a le don de m’exaspérer, en général, et Ruquier en particulier. Je ne vais pas vous parler d’Hanouna, hein ! Et puis là, par l’intermédiaire de Christine Angot de cette émission qui n’est pas encore allée se coucher, apparaît un écrivain de l’écurie Gallimard, coaché par Philippe Sollers quand même, mes respects, un certain Marc Pautrel, jamais paru à la télé, même locale, et son minuscule (par le nombre de pages) roman. Et bien, il est bien joli. Une étoile brille dans le firmament ensanglanté du monde.

Chaque seconde de ce dîner sera pour moi sacrée, jusqu’à la dernière, celle qui nous séparera puisque toujours je finis par être séparé des femmes dont je tombe amoureux. La séparation est devenue une constante de mon existence qui m’a forcé à changer de vie, et c’est pour ça que je me suis retrouvé romancier : je veux tout transformer en légende, créer une boucle continue, doubler l’éternité.

Marc Pautrel, La vie princière, Gallimard 

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Posté par Pierre Ferin à 15:09 - Commentaires [0] - Permalien [#]