lire sa vie

16 janvier 2020

267 Ché pa koi dire !

 

Le gros roman ki vient, je l’ai lu jusqu’au bout, il m’est pas tombé des mains, mais cette histoire de gamins plus ou moins estropiés qui vivent dans une étrange colonie où c’est-y ki font les trucs entre eux à l’insu du plein gré de leurs éducateurs, comme, ce n’est qu’un exemple, se battre la nuit entre les strongues et les bitches, vous voyez ce que veut dire l’auteur. Ces éducateurs aux noms bizarres et à rallonge sont à la ramasse et puis là-dessus nous tombent dessus des bergers déguisés en demoiselles qui débarquent des forêts pour combattre des supermuslims arrivés d’on ne sait où, qui occupent la ville plus ou moins islamisée. D’ailleurs plus que moins. Néanmoins, normal pour des supermuslims, ils sont vaincus, mais la moitié des adultes est tuée et les enfants estropiés se sont armé et forment une grande caravane de pickup et de motos pour aller voir la mer (la plupart ne l’ont jamais vue) et puis aller à Cordes sur ciel passque leur cheffe veut y aller. Point final. Ché pas koi dire, kesse ke j’peux écrire. Bon, j’ai tout lu.

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Les gamins sont tous dans le bassin ou autour, L’Homme-Il-Sait-S’Amuser-Avec-Un-Bout-De-Craie, La-Femme-Quand-Elle-Parle-Elle-a-Les-Yeux-Qui-Brillent et Franck-Ribéry leur ont mis des maillots, il n’y en avait pas assez alors certains sont cul nu, ou en slip, et puis ils ont mis du plastique autour des prothèses métalliques, avec consigne de ne pas les mouiller, ils savent bien que c’est illusoire, elles finiront trempées, mais ça peut limiter les dégâts. L’essentiel c’est au moins de ne pas mouiller la mousse des fauteuils. Moufle a enlevé ses moufles et mis des sacs en plastique à la place pour protéger ses prothèses cramées, un rose et un vert, elle est contente des couleurs, ça change du bleu de ses gants, elle les agite circulairement, elle salue et elle marionnette à la fois. Les valides se jettent à l’eau, ils se bombent et ils se ploufent, ça éclabousse, ça rigole. Ils ont pied partout normalement, sauf les plus petits, mais ils se débrouillent parfois pour s’allonger, pour se couler, pour maintenir des têtes sous l’eau et les sortir suffoquantes, chialantes et morvantes, c’est rigolo.

Sylvain Pattieu, Forêt-Furieuse, la brune au rouergue. 

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20 décembre 2019

266 Huitième catégorie !

 

La huitième catégorie du classement psychologique des meurtriers par le professeur Paul Mattiuzzi, criminologue américain réputé (que tout écrivain de polar devrait connaître sur le bout des doigts, comme la police criminelle) est celle qui est une combinaison des sept premières. Nous voilà bien avancés ! Et rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de vous faire un cours à partir des données du célèbre psychologue. Mais dans le formidable polar qui vient, l’histoire et la trame sont une combinaison de toutes les catégories de policiers et de criminels dont l’auteur se sert habilement pour nous égarer (à notre grand bonheur) sur les routes de Norvège, dans les arcanes de la société osloète, les méandres de ses services de police concurrents, pataugeant dans différents niveaux d’addiction à l’alcool, toutes sortes d’amour impossibles, un contingent de relations ratées et de bien tristes et/ou horribles meurtres tout à fait atypiques.

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Et donc, le héros policier de ce roman policier est une vedette de la police d’Oslo connu pour ses résultats de premier ordre et que tout le monde admire (Harry Hole) mais aussi alcoolique à ses heures de déprime et suspendu de ses fonctions pour cette enquête pour la raison que le crime principal touche une personne très proche de lui. Voilà le paysage bien planté. Par habitude des romans policiers quand je les apprécie, j’ai souvent envie d’arriver à la fin pour tout comprendre et je dévore les pages dans une précipitation hallucinée. Ici, rien de tel, j’ai savouré chaque paragraphe et me suis prélassé dans les aventures de ce Harry Hole pour se sortir de la misère dans laquelle son sadique auteur l’a plongé. Mais va-t-il s’en sortir ? Vous le saurez…

Quand j’étais simple soldat, on insistait peu sur l’acte de tuer, sur la capacité de chacun à priver quelqu’un de ses jours et à l’assumer. Aujourd’hui, on en sait plus. On sait que ceux qui vont tuer doivent se connaître eux-mêmes. Ils ne doivent pas être surpris de leurs propres sentiments. Ce n’est pas que ce ne soit pas naturel de tuer un autre individu de la même espèce que soi, c’est naturel au contraire. Dans la nature, ça arrive sans arrêt. La plupart des gens ressentent sans doute une certaine réticence, ce qui est logique du point de vue de l’évolution ; mais la réticence doit pouvoir être surmontée quand les circonstances l’exigent. C’est même en soi un signe de bonne santé d’être capable de tuer, ça témoigne d’une certaine maîtrise de soi.

Jo Nesbo, Le couteau, Gallimard, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier

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12 décembre 2019

265 Et moi, et moi, émoi !

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(Le couple de hotte Savoie)

 

Quand je suis fatigué d’avoir tout raté, quand le carcan de mes limites m’étouffe, quand je ne supporte plus mes imperfections, quand je ressens un manque vertigineux, quand les nerfs me lâchent, quand je pète un plomb ou même deux, quand je me prends pour une victime expiatoire, quand le ciel me tombe sur la tête, quand mon horoscope déraille, quand je ne comprends plus ce qui m’arrive, quand mon chien m’évite, quand ma femme me quitte, quand mes enfants me renient, quand les impôts se rappellent à mon bon souvenir, quand je ne sais plus quoi faire, quand je m’emmerde comme un rat mort, quand tout va de travers, quand je tourne en rond dans mon salon, quand je n’ai plus de salon, quand ma vie ne vaut plus la peine, quand ma journée est fichue dès le saut du lit, quand la soirée s’annonce aussi horrible que l’angoisse qui m’envahit la nuit, quand je me réveille en sursaut persécuté par un cauchemar récurrent, quand des importuns me dérangent au moment où j’ai besoin d’être seul, quand mes amis m’abandonnent à ma solitude, quand je chute de l’escabeau en accrochant les guirlandes de Noël, quand j’écrase une merde en évitant une peau de banane, quand je me tape un poteau en consultant mon portable, quand je donne le bâton pour me faire battre, quand je regrette de m’être levé, quand des témoins de Jéhovah sonnent à ma porte, quand la religion me pompe l’air, quand je rêve d’une autre vie, quand l’envie me prend de tout foutre en l’air, quand j’échoue à mes examens, quand je m’écrase comme une merde devant plus fort que moi, quand je perds là où mes concurrents gagnent, quand je n’ai plus d’argent, quand ma famille m’agace, quand je pleure ma famille, quand je dévale un escalier en pierre sur mon derrière, quand mon voisin ouvre ses persiennes au petit matin et que sa gueule enfarinée s’encadre dans ma fenêtre, quand le chien des voisins aboie toute la journée, quand le chien des voisins hurle toute la nuit, quand le matin gris ressemble à tous les matins gris, quand il n’y a plus rien à espérer, quand la vieillesse ennemie remporte le combat, quand je me fais arnaquer grave, quand je me promène en ville avec pigeon écrit sur mon front, quand je me prends les pieds dans la laisse de mon chien et qu’il me renverse sur le trottoir, quand les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent, quand un film envoûtant se termine et que la lumière de la salle se rallume sur ma vie de merde, quand je viens d’achever un roman passionnant et que le vide m’étreint, quand je me réveille d’un tendre rêve sensuel, quand la politique dérive vers les extrêmes, quand la guerre reprend du service, quand j’arrive de chez Charybde à pied et sonne chez Scylla au sixième sans ascenseur...

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Raconter cette histoire, c’est comme marcher sur des œufs, et sans le vouloir, je me suis fait embarquer.

Le corps gisait raide et inerte comme un tronc aux pieds du lieutenant de police stagiaire Sofiane Saïdi. « Trépassé depuis plus de huit heures », murmura-t-il, lui qui n’aurait loupé pour rien au monde une leçon d’autopsie.

 Il s’était réveillé tôt, frais comme un gardon (j’adore cette expression), puis s’était accordé deux croissants pour accompagner son café noir sur le zinc du bar Basque. Après, comme chaque matin, il s’était payé une sacrée trotte à pied jusqu’à l’hôtel de police, situé quai de l’embouchure le long du canal du Midi. A peine débarqué dans son minuscule bureau, son chef abhorré l’avait convoqué. Un cadavre avait été découvert au petit matin (blême), le long de la Garonne, par un promeneur de chien à la crotte matinière.

 Joseph Lataille lui avait d’entrée balancé :

-         Il y a un bou.., enfin un Maghrébin, ou plutôt son cadavre, qui t’attend à la Daurade…

Sofiane Saïdi comprit sur le champ que s’il ne s’était agi d’un Arabe, l’affaire ne lui aurait pas été confiée. Il était habitué à marcher dos au mur pour assurer ses arrières. Il était blindé en réalité parce qu’à certaines oreilles, Arabe sonne comme une injure.

 Et son chef d’ajouter :

-         Tu me règles ça vite fait, SDM, c’est sûrement un règlement de compte entre caillera du Mirail ! Un de plus !

 

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Chaque pas en avant me projette en arrière dans les profondeurs de ma personnalité. Je suppose que telle est la véritable force de l’amitié. Et l’amitié de Flaco me procure une incommensurable force.

Nous marchons sur le sable de la plage de Viña del Mar. J’ai trempé mes pieds dans l’eau du Pacifique qui porte bien son nom aujourd’hui. Nous sommes au faîte de l’été et l’eau pointe à 18°. Interdit de se baigner sur cette immense plage de sable car elle descend à pic dans l’océan et les vagues (petites aujourd’hui) s’écrasent à seulement deux mètres à peine du rivage provoquant de terribles ressacs qui emportent les téméraires au large. Nancho me raconte que Viña était une zone industrielle autrefois à côté du port de Valparaiso. Puis, quand toutes les usines sont tombées les unes après les autres englouties par la globalisation chinoise, le lieu s’est transformé en station balnéaire branchée. Nous marchons tous les trois le long de la grève sous le bruit régulier des vagues qui grondent sur le rivage. « Tu comprends » me dit Nancho, alors que Flaco s’est mis à trottiner à la frontière où l’écume s’alanguit, « la jeunesse chilienne aujourd’hui n’est plus solidaire comme nous l’étions. Elle se prosterne devant la richesse, le chacun pour soi. Il n’y a plus de vraie lutte sociale. Du temps où j’étais interné en camp de concentration, il y avait une telle amitié entre les prisonniers, une fraternité si puissante que jamais nous ne perdions espoir car nous résistions chaque seconde contre cette dictature et nous n’avions pas une minute à perdre, faisant de chaque instant un moment intéressant à travers des cours de politique, de philosophie, dans une ambiance d’entraide totale. Les jeunes de maintenant n’y comprennent plus rien. » Ses paroles me laissent perplexe. Quand même, la torture, l’internement en camp, et même si je peux entendre le fond de sa pensée, elle me laisse pantois. Même si mes dix années de maoïsme comme établi à l’usine m’ont bien permis de sentir la fierté et l’énorme chaleur, voire le bonheur issus des liens qu’engendrent la lutte, ce sera toujours anéanti au bout du compte par l’oppression de classe. Car au bout, il n’y a que la dictature. Vivre libre, ce que permet une société démocratique qui fonctionne (jusqu’à un certain point), à mes yeux, n’a pas de prix. Même si comme le rappelle Flaco, la démocratie et l’état de droit consacrent la domination d’une bourgeoisie puissante sur les classes populaires, voire moyennes. Il faut se rendre à l’évidence et bien se l’enfoncer dans le crâne. Les puissants, quels qu’ils soient, jamais ne lâcheront leur domination de leur plein gré, même après un vote démocratique. Cette crise se charge de nous rappeler cette vérité absolue. Notre système occidental fonctionne tant que les classes moyennes existent en quantité suffisante et jouissent d’un minimum de liberté et qu’il apparaît toujours possible que la justice (de classe) donne raison à des pauvres injustement traités. Les temps semblent changer et mettre à mal cet équilibre et la notion d’égalité de droits. La domination de l’Europe sur le monde est bien révolue.

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04 décembre 2019

264 père et fils !

 

Les chats ne font pas des chiens pas plus que les chiens ne font des chats. La moitié de cette phrase revient en boucle dans le roman qui arrive. Je n’ai pas pris la peine de vérifier laquelle. Elle se contredit pourtant facilement. Il y a tellement de descendance qui ne ressemble pas à leurs ascendants qu’on se demande souvent pourquoi et comment. Mais là n’est pas la question de ce roman sans histoire mais rempli d’Histoire. père (sans majuscule) et fils sont aussi des chapitres qui se répètent. Mais très peu père et fille. Périodiquement, l’auteur a pris l’habitude de se promener de par le monde avec son fils, c’est ce qu’il écrit, on ne sait pas ce qu’en pense le fils, on le sent énervé des fois. Cette fois il s’agit d’un (ou plusieurs on ne sait pas) voyage le long et à côté de l’Amazone depuis l’embouchure jusqu’au Pérou et à l’Équateur. Il y a une carte à la fin mais je ne l’ai vue qu’à la fin. Ce sont les Occidentaux qui ont inventé l’ennui et c’est pour cela qu’ils font la guerre, qu’ils explorent, qu’ils colonisent, qu’ils entreprennent à tour de bras, les trois quart du temps pour rien du tout, pour du vent, en tout cas pour s’occuper sinon ils s’ennuient. Comme tracer une ligne télégraphique de mille km à travers la forêt vierge et la terminer au moment de l’invention de la TSF (téléphone sans fil).

 

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(candiru)

Les Indiens d’Amazonie aussi s’ennuient, mais ils ne le savent pas. C’est ce que racontent les ethnologues. Et donc, les entrepreneurs font des entrepreneurs et les Indiens qui s’ennuient font des Indiens qui s’ennuient, c’est de cela qu’il s’agit quand on dit que les chats ne font pas des chiens et vice versa, et en ce qui concerne les Indiens, ils s’ennuient tant qu’ils n’ont pas goûté à la civilisation où il est beaucoup plus intéressant d’aller boire une bière fraîche au bistrot du coin que de s’emmerder dans la moiteur de sa case. Même dans les coins perdus, il y a un bistrot. Surtout en Amazonie où humidité et chaleur font la paire. On ne peut même pas se baigner dans les fleuves pour se rafraîchir à cause du candiru, une saloperie de bestiole qui pénètre par toutes les ouvertures (le pénis entre autres, il adore le jet d’urine qu’il remonte jusqu’au robinet) et ne peut plus en sortir et putain ça fait mal quand elle déploie ses épines et s'agite, c’est même empoisonné et c’est mortel. Le piranha c’est de la bibine à côté. Enfin presque. On apprend donc d’une docte et plaisante façon tout ce qu’il faut de l’inutilité des explorations et des explorateurs de l’Amazonie au 19ème siècle et bien d’autres choses encore. Ce Patrick Deville est un puits de culture et de perspicacité.

Quant à la part de fiction, je voyais bien que Bernardo préférait ne pas trop en dire, mais il me certifiait que les propos rapportés de Lévi-Strauss ne l’étaient pas, fictifs. Du temps qu’il avait été correspondant à Paris de la « Folha de São Paulo », il avait réalisé plusieurs entretiens avec le vieil homme. Celui-ci lui avait confié ces phrases reprises dans le roman : « Plus les cultures communiquent entre elles, plus elles tendent à s’uniformiser et moins elles ont à communiquer. Le problème pour l’humanité, c’est qu’il y ait une communication suffisante, mais pas excessive, entre les cultures. Lors de mon séjour au Brésil il y a plus de cinquante ans, j’ai été profondément ému, évidemment, par le destin de ces petites cultures menacées d’extinction. Cinquante ans plus tard, je fais une constatation qui me surprend : ma propre culture est elle aussi menacée. » Cette culture que Lévi-Strauss voyait déjà menacée, c’était celle de l’humanisme de Montaigne. Et tout comme les Trumaï déjà en voie d’extinction dans les années trente, nous étions peut-être devenus les derniers des Mohicans.

Patrick Deville, Amazonia, Seuil

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24 novembre 2019

263 L'innommée !

Une fille sans nom occupe toutes les pages du roman qui vient. Elle est l’origine de l’histoire et en délivre le sens au point final. Et quelle fille ! Nommée la « fille » et jamais autrement ! Pourquoi l’auteure ne lui a-t-elle pas trouvé de nom ? Peut-être parce qu’elle se suffit à elle-même et qu’elle n’a pas besoin d’être nommée pour crever chaque page du roman ? Sanguinaire, animale, maline, rompue à toutes les bagarres à mains nues aussi bien qu’arme au poing, endurant toutes les blessures aussi bien par coups que par balles, résistant à toutes les situations apocalyptiques, traversant le désert sans eau ni nourriture et sans y succomber. Une sang mêlé sûrement, on le devine ainsi. Et pourtant, elle n’est pas le héros de ce roman hypnotique. Celui-là est un paysan en survie, avec sa sœur jumelle, depuis qu’ils ont perdu le père, d’une façon révélée au fur et à mesure du déroulement de l’histoire. On ne parle même pas de la mère. Leur ferme est isolée au fin fond de l’Utah (un paysan est toujours au fin fond de nulle part, d’une lande, d’une forêt, d’une prairie et quoi d’autres, un quasi désert ?) et la vie compliquée des occupants de cette ferme croise malencontreusement celle de la "fille" sauvage. Et tout bascule vers le pire, et de pire en pire, dans la rage de s’en sortir par tous les moyens, plus brutaux et immoraux les uns que les autres, au milieu d’une nature aussi hostile et dangereuse que les rares humains qu’on y croise, toujours malencontreusement.

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 (Rae DelBianco) 

De retour au pickup, Smith ouvrit la portière et la fille s’effondra sur le siège passager. Elle releva son t-shirt et des fibres de muscle se détachèrent avec le vêtement. Elle retira la chair du tissu de son autre main et tira d’un coup sec, elle sembla vouloir retirer entièrement son t-shirt mais fut arrêtée dans son geste par le mouvement douloureux de ses bras écorchés. Un vrai massacre. La trajectoire de la balle avait déchiré la surface des muscles abdominaux, comme un sillon creusé dans la boue d’un ranch. Son ventre ouvert sur une largeur de trois centimètres. Elle dévissa le bouchon du flacon d’alcool et le vida. Son estomac se rétracta et elle eut l’air de vouloir prendre une gorgée du flacon avant qu’il lui tende le bidon d’eau. Elle s’adossa contre le siège et il versa de l’alcool puis de la Bétadine sur sa blessure. Elle frissonna et renversa de l’eau. Les lambeaux de peau brûlée pendaient des bords de l’entaille, mais l’entaille elle-même était propre. Il sortit la bande de gaze du sac de courses et elle le lui arracha des mains, se l’enroulant d’un geste rageur, mais avec dans le regard une expression comme de la compassion. C’était la première fois qu’il la voyait montrer un semblant de pitié et c’était vers elle-même qu’elle était dirigée. Le rouge imbiba les quatre épaisseurs de bande jusqu’à teinter la couche supérieur, comme un nuage de terreur remontant à la surface.

Rae DelBianco, À sang perdu, Seuil, traduit de l’anglais (USA) par Théophile Sersiron

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11 novembre 2019

262 Indiennes !

 

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Quant j’étais adolescent (et je le suis resté longtemps, peut-être même ne suis-je jamais tout à fait sorti de cette période de ma vie, ou bien pour une courte durée, et finir par y revenir en tant que vieil ado attardé), j’adorais les westerns. La preuve de ce que je viens d’écrire, c’est que je les aime toujours autant. Et ceux que je préférais et préfère par-dessus tout étaient/sont ceux dans lesquels les Indiens avaient/ont le beau rôle, ou tout du moins étaient/sont respectés. Il faut quand même reconnaître qu’ils ont été dépouillés comme des malpropres, de leurs territoires, de leurs bisons, de la nature dans laquelle ils vivaient en harmonie, de leur mode de vie, bref, de leur civilisation et d’eux-mêmes par une invasion et une colonisation aussi irrésistible que brutale et impitoyable. Les vrais sauvages à cette époque étaient bien les Blancs. Je ne remercierai jamais assez l’auteur qui vient d’avoir rendu en quelque sorte leur honneur aux nations indiennes, et surtout aux femmes indiennes, les squaws, sans pour autant tomber dans l’angélisme qui consisterait à oublier que les Indiens étaient aussi des guerriers qui n’ont jamais eu l’intention de se laisser dépouiller. Le roman qui vient est l’ultime volume d’une trilogie dont j’ai avalé avec gourmandise les deux premiers et terminé au galop le petit et gros dernier. C'est dire que cette fois, je suis gavé. Jim Fergus, le formidable auteur de cette trilogie (Mille femmes blanches) peut passer à autre chose. Et dire que je l’ai loupé quand il est venu causer un peu et dédicacer beaucoup dans une librairie près de chez moi. Malédiction, je ne l’avais pas pisté.

En renouant avec la littérature après cette trop longue parenthèse, je me suis rappelé ces histoires de guerrières, qui ont suscité en moi un intérêt nouveau. Ma propre expérience m’avait menée à l’inévitable conclusion que, pour une Indienne, il n’est qu’un moyen de survivre dans le monde blanc : rester sobre, s’endurcir et se battre. Nous autres femmes avons appris à nos dépens ce que coûte la passivité. Je me suis intéressée au mythe des Amazones qui, selon la légende, perdaient toujours leurs combats contre les Grecs. Dignes et courageuses adversaires, elles étaient très belles et leurs attraits ne manquaient pas de charmer les héros. (…) « Plusieurs Grecs souhaitaient jouir dans leur patrie des chastes embrasements d’une épouse aussi belle. » (Adrienne Mayor, les Amazones). (…) Un paradoxe qui ne déplairait pas à certains, je suppose. Ces mythes ont été créés par les hommes dans le but de réduire les femmes à la passivité, à la soumission, car, dans le fond, notre force leur inspire la crainte. Selon les récits de nos aïeules, notre peuple comptait autrefois des guerrières qui, comme dans d’autres sociétés, étaient aussi vaillantes qu’eux sur le champ de bataille. C’est de leur exemple que je m’inspire.

Jim Fergus, les Amazones, Le cherche-midi, traduit de l’anglais (USA) par Jean-Luc Piningre

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03 novembre 2019

261 La femme révoltée !

On ne rate sa vie qu’une fois. Encore faut-il s'entendre sur ce que rater sa vie signifie. Cela ne recouvre pas la même signification pour tout un chacun. Dans le roman qui vient, Soledad, l’héroïne, une Espagnole qui a fui le Franquisme, ou fui sa famille ou fui tout court, n’entend faire que ce qui lui convient. C'est-à-dire, elle ne veut faire que ce dont elle a envie sur le moment. Mais cela l’écarte du monde réel. Pas grave puisqu’elle honnit ce monde. Par culpabilisation de participer au monde capitaliste, parce qu’elle refuse l’abrutissement par le travail (perdre sa vie en la gagnant), tout en vivant constamment dans la crainte d’être marginalisée ou de ne pouvoir pourvoir à ses besoins élémentaires et à ceux de son fils. Soledad déteste vivre seule mais se retrouve la plupart du temps en grande solitude. Tout cela parce qu’elle n’a qu’une seule obsession, celle de changer ce monde qu’elle repousse. Mais toutes ses tentatives s’avèrent vaines comme une déclaration d’impuissance.

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Au lieu de se confronter au pouvoir capitaliste, Soledad tombe sans cesse dans le piège de sectes qui se referment sur elle et son fils. Ce n’est pas une mince affaire. Quand on va où le vent nous mène, le nez en l’air, on s’apprête à vivre toutes sortes d’expériences dont certaines s’avèrent traumatisantes, pour soi-même et aussi pour sa progéniture si on en a. Soledad a un fils. C’est dire ce qu’elle va subir. Au bout du compte, vouloir changer le monde semble absurde et vivre de petits boulots en compagnie amie entourée de la nature devient beaucoup plus attirant et même apaisant. Et puis non, il y a toujours au fond d’elle-même ce besoin d’ivresse dans l’activisme révolutionnaire, même à soixante ans passés. Résiste, prouve que tu existes ! Pourtant, il y a eu cette belle rencontre avec Carlito, indien Tarahumaras (Mexique).

Dans mes discussions avec Carlito, j’avais été amenée à lui parler de notre monde que je trouvais si matérialiste et individualiste, et de mes envies de tout abandonner, de fuir ou au contraire de m’engager dans une révolution qui, pour l’instant, n’était que le fruit de mon imagination. Il m’avait écoutée, plein d’attention, et m’avait mise en garde, par des paroles sages dont je me souviendrai plus tard. Pour lui, l’important était de garder la mesure de toutes choses. Lorsque je critiquais la société de consommation et l’emprise de la technique sur nos vies, il me faisait valoir qu’il n’est pas bon de tout rejeter en bloc. Il me disait que, bien sûr, il préférait le pas lent de son âne, pour aller par les sentiers des garrigues, mais, tout de même, la voiture était bienvenue lorsqu’il fallait se rendre à la ville qui est si loin. Il était heureux que l’association de Pascal ait installé des piles solaires dans toutes leurs cabanes, ce qui évitait à tous de porter des litres de pétrole sur le dos, pendant des kilomètres, pour pouvoir s’éclairer. Il pensait que l’école était nécessaire aux enfants qui devaient apprendre leurs droits et les habitudes des Mestizos (non-indiens), pour pouvoir mieux se défendre.

Annie Cathelin, En attendant les matins clairs, L’Harmattan.

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23 octobre 2019

260 Guérir de la croisière !

J’ai toujours rêvé de croisières. Sur des petits bateaux ! Pas sur ces bateaux gigantesques qui écrasent Venise de leur vanité quand ils y accostent. Il y a des photos impressionnantes.

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Et puis ils polluent comme une ville moyenne qui se promènerait partout sur les mers et les océans. On peut se demander comment ils éliminent tous leurs déchets et les tonnes de merdes que débitent les chiottes pour six mille passagers et personnel de bord quand ils sont en mer. C’est ça aussi le monde moderne. Dans le roman qui vient, il est question d’une Parisienne psychologue pas très rigolotte qui végète dans les affres d’émois et d’atermoiements concernant ses enfants et son mari. Et puis, comme l’a dit David Bowie « we can be heroes just for one day… », c’est ce qui lui arrive just for one hour et elle devient un peu une mère à l’envers. Voilà que je détourne le titre réel du livre. Il faut reconnaître à Marie Darrieussecq une écriture, je ne la qualifierais pas d’efficace, mais plutôt très agréable à lire avec des pointes d’humour bienvenues qui allège la tension du sujet. Voilà pour le roman. Mais en ce qui me concerne et cela ne concerne que moi, face à cette histoire, bien que je l’ai lue jusqu’au bout sans même me forcer, je n’ai jamais pu y accéder vraiment. J’ignore pourquoi. Je trouve que cette (belle) écriture ne fonctionne pas avec cette (triste mais pas tout à fait) histoire. Trop abstraite? Trop travaillée? Enfin peut-être. Je dis ça je dis rien. J’arrête car je m’emberlificote.

Elle traversa en apnée le casino enfumé. Dans quel sens marchait-elle ? Bâbord était fumeur et tribord non fumeur. Ou l’inverse, elle ne se rappelait jamais. Le casino se trouvait sous la ligne de flottaison. Les joueurs s’agglutinaient en paquets d’algues autour des tables. Elle avait envie d’une coupe de champagne ou de n’importe quel coktail comme les filles en lamé or. Un couple très âgé se hurlait dessus en espagnol pendant qu’une femme à peine plus jeune leur attrapait les mains pour les empêcher de se battre, que lucha la vida, prenant on ne sait qui à témoin, elle peut-être, qui se déplaçait en crabe. Elle aurait aimé voir un officiel, un de ces types en uniforme qui fendent les bancs de passagers. Elle traversa un libre-service, pizzas, hamburgers et frites, l’odeur mêlée au tabac et aux parfums et à quoi, cette légère trépidation, la vibration de quelque chose, lui flanquait légèrement la nausée. Sa mère lui avait offert le tout-inclus-sans-alcool. Sortie de ce boyau-là c’était une autre salle de jeu, vidéo cette fois, pleine d’adolescents pas couchés.

La Mer à l’envers, Marie Darrieusecq, P.O.L.

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15 octobre 2019

259 Ça marche !

Je viens de terminer un roman d’un auteur anglais très connu que je n’avais jamais lu et que je ne connaissais pas. Comme l’écrit pourtant sur la jaquette Gallimard en personne, « un auteur majeur de la littérature britannique contemporaine » ! J’en prends pour mon grade. Ça raconte l’Angleterre telle qu’elle était hier et telle qu’elle est devenue aujourd’hui depuis le référendum et la victoire du leave et toute cette  rocambolesque affaire du Brexit. En pleine lecture, je découvre dans mon journal préféré du samedi, dans la rubrique littéraire hebdomadaire, sous le titre récurrent de « comment ça marche », qu’ils parlent du livre que je suis en train de lire (en fait je suis tombé dessus à la médiathèque de mon village en tant que « nouveautés » et je m’en suis aussitôt emparé sans autres précautions). « Comment ça marche » traite des livres qui ont du succès et tente d’expliquer justement pourquoi ça marche ! Et bien ça marche parce que ça marche ! Et ça marche avec une pincée d’humour (anglais – mon préféré), une dose de méditation douce-amère sur les personnages toujours bonne à prendre, un arrière-plan sérieux (nationalisme, identité, austérité, politiquement correct) décrit avec des pincettes. Et tout cela finit en une bonne ratatouille soft (pas vraiment épicée, juste un peu relevée) qu’on déguste sans même s’en apercevoir. C’est étrange de constater comme l’Angleterre sur le fond ressemble à la France ! C'est la même tambouille !

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Après, je n’arrive plus à me sortir ces vers de la tête. « Une fille qui était la vie » (Lorca), c’est ainsi que je vois Aneeqa. Ainsi que je vois la femme qu’elle deviendra quand elle quittera la maison, sa mère, cette ville, pour réaliser son rêve, son rêve de liberté. La liberté de vivre où bon lui semble, de parler les langues qu’elle aime. Je vois cette belle musulmane, fille de parents pakistanais, qui vivra à Séville ou Grenade ou Cordoue et parlera un espagnol parfait, et je me dis que nous avons un brillant avenir devant nous si c’est ce que nous choisissons de devenir, des gens qui ne seront plus prisonniers des liens carcéraux du sang, de la religion, de la nation. Pour moi, elle est le symbole de cet avenir. Mais en même temps, je ne veux pas la rétrécir, la réduire à un symbole parce qu’elle est quelque chose de bien plus important : un être humain, une personne qui pense, ressent, aime, libre de ses choix, de suivre sa voie, sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. Tout comme la fille du poème. Une femme qui « reflète le jour avec un miroir minuscule, qui est la splendeur de son front sans nuages ».

Jonathan Coe, Le coeur de l'Angleterre, Gallimard, traduit par Josée Kamoun

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Jonathan Coe, Le cœur de l’Angleterre, Gallimard, traduit par Josée Kamoun.

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06 octobre 2019

258 L'impossible !

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(photo la voix du nord)

Comme écrivain, je ne le connais pas, puisque je n’avais rien lu de lui avant le livre qui vient. À la télé, je lui trouvais une tronche qui ne me revenait pas. Il se comportait souvent comme un malotru, cassant, suffisant ou sûr de lui et de sa critique. Je plaignais les invités qui lui faisaient face. Je n’aurais pas voulu être à leur place. Mais que ne ferait-on pas pour passer à la télé et faire connaître son chef-d’œuvre ! Du coup, je n’ai jamais eu envie de lire quoi que ce soit de lui. Je n’avais pourtant aucune idée de ce qu’il avait écrit. Et aussi, last but not least, je n’arrive jamais à savoir comment prononcer son nom ! C’est très énervant, je trouve. Donc, l’envie de lire un de ses romans est tombée aux oubliettes. Et voici qu’arrive LA polémique, montée en neige pour augmenter les ventes, peut-être, sans doute, ou pas du tout, je ne suis pas en mesure de me prononcer. Son propre frère s’y est mis pour dénoncer le propos du livre et même l’inverser si j’ai bien tout compris malgré une oreille distraite. Ce n’est pas moi, c’est lui, a-t-il dit en substance, ce frère. Et en achetant mon journal un matin, mon petit doigt s’est planté sur un de ses livres. Pas celui de la polémique, loin de moi l’idée de le lire et de succomber à l’injonction des commentateurs unanimes. Non, un de ses précédents dans lequel il cause de la terreur et du terroriste sous toutes les coutures et tout ce qu’il en écrit est de la « haute couture ». À ses yeux, le propre du terrorisme est de rendre possible ce qui était considéré jusque là comme impossible. Examinez chaque attentat de ces dernières années depuis celui du WTC, et vous comprendrez. On peut y ajouter malheureusement le petit dernier perpétré à la préfecture de police de Paris. C’était juste impossible. « Le terrorisme, qui n’a aucun rapport avec Dieu, nous force à nous intéresser toute la journée à la religion » Yann Moix.

Ce qui ne laisse pas de fasciner, c’est la débauche post-attentats d’analyses plus raffinées les unes que les autres ; c’est la torrentielle profusion d’articles philosophiques, sociologiques, pédagogiques, économiques sur la nature des « évènements » et la personnalité des protagonistes. C’est un niagara d’explications, d’introspections, de notifications, de réflexions sur les conditions de la tuerie, ses sources, ses inspirations, ses conséquences, ses implications, ses ramifications ; c’est le flot, c’est le flux de considérations, autorisées, improvisées, scientifiques, littéraires, historiques, épidermiques, profondément profondes, sur l’épisode sanglant ; c’est la publication, faramineuse, de décryptages, d’enquêtes, de conclusions, d’interrogations, d’hypothèses toutes plus intelligentes, plus complexes que l’attentat terroriste lui-même, que les auteurs de l’attentat eux-mêmes. De l’intelligence est donnée, est attribuée à quelque chose qui n’en a pas. Est greffée sur quelque chose qui en est dépourvu.

Yann Moix, Terreur, Le livre de Poche (« Le terroriste veut réussir sa mort pour n’avoir plus jamais à ne pas réussir sa vie »)

9782253071600-001-T

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