lire sa vie

04 décembre 2019

264 père et fils !

 

Les chats ne font pas des chiens pas plus que les chiens ne font des chats. La moitié de cette phrase revient en boucle dans le roman qui arrive. Je n’ai pas pris la peine de vérifier laquelle. Elle se contredit pourtant facilement. Il y a tellement de descendance qui ne ressemble pas à leurs ascendants qu’on se demande souvent pourquoi et comment. Mais là n’est pas la question de ce roman sans histoire mais rempli d’Histoire. père (sans majuscule) et fils sont aussi des chapitres qui se répètent. Mais très peu père et fille. Périodiquement, l’auteur a pris l’habitude de se promener de par le monde avec son fils, c’est ce qu’il écrit, on ne sait pas ce qu’en pense le fils, on le sent énervé des fois. Cette fois il s’agit d’un (ou plusieurs on ne sait pas) voyage le long et à côté de l’Amazone depuis l’embouchure jusqu’au Pérou et à l’Équateur. Il y a une carte à la fin mais je ne l’ai vue qu’à la fin. Ce sont les Occidentaux qui ont inventé l’ennui et c’est pour cela qu’ils font la guerre, qu’ils explorent, qu’ils colonisent, qu’ils entreprennent à tour de bras, les trois quart du temps pour rien du tout, pour du vent, en tout cas pour s’occuper sinon ils s’ennuient. Comme tracer une ligne télégraphique de mille km à travers la forêt vierge et la terminer au moment de l’invention de la TSF (téléphone sans fil).

 

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(candiru)

Les Indiens d’Amazonie aussi s’ennuient, mais ils ne le savent pas. C’est ce que racontent les ethnologues. Et donc, les entrepreneurs font des entrepreneurs et les Indiens qui s’ennuient font des Indiens qui s’ennuient, c’est de cela qu’il s’agit quand on dit que les chats ne font pas des chiens et vice versa, et en ce qui concerne les Indiens, ils s’ennuient tant qu’ils n’ont pas goûté à la civilisation où il est beaucoup plus intéressant d’aller boire une bière fraîche au bistrot du coin que de s’emmerder dans la moiteur de sa case. Même dans les coins perdus, il y a un bistrot. Surtout en Amazonie où humidité et chaleur font la paire. On ne peut même pas se baigner dans les fleuves pour se rafraîchir à cause du candiru, une saloperie de bestiole qui pénètre par toutes les ouvertures (le pénis entre autres, il adore le jet d’urine qu’il remonte jusqu’au robinet) et ne peut plus en sortir et putain ça fait mal quand elle déploie ses épines et s'agite, c’est même empoisonné et c’est mortel. Le piranha c’est de la bibine à côté. Enfin presque. On apprend donc d’une docte et plaisante façon tout ce qu’il faut de l’inutilité des explorations et des explorateurs de l’Amazonie au 19ème siècle et bien d’autres choses encore. Ce Patrick Deville est un puits de culture et de perspicacité.

Quant à la part de fiction, je voyais bien que Bernardo préférait ne pas trop en dire, mais il me certifiait que les propos rapportés de Lévi-Strauss ne l’étaient pas, fictifs. Du temps qu’il avait été correspondant à Paris de la « Folha de São Paulo », il avait réalisé plusieurs entretiens avec le vieil homme. Celui-ci lui avait confié ces phrases reprises dans le roman : « Plus les cultures communiquent entre elles, plus elles tendent à s’uniformiser et moins elles ont à communiquer. Le problème pour l’humanité, c’est qu’il y ait une communication suffisante, mais pas excessive, entre les cultures. Lors de mon séjour au Brésil il y a plus de cinquante ans, j’ai été profondément ému, évidemment, par le destin de ces petites cultures menacées d’extinction. Cinquante ans plus tard, je fais une constatation qui me surprend : ma propre culture est elle aussi menacée. » Cette culture que Lévi-Strauss voyait déjà menacée, c’était celle de l’humanisme de Montaigne. Et tout comme les Trumaï déjà en voie d’extinction dans les années trente, nous étions peut-être devenus les derniers des Mohicans.

Patrick Deville, Amazonia, Seuil

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24 novembre 2019

263 L'innommée !

Une fille sans nom occupe toutes les pages du roman qui vient. Elle est l’origine de l’histoire et en délivre le sens au point final. Et quelle fille ! Nommée la « fille » et jamais autrement ! Pourquoi l’auteure ne lui a-t-elle pas trouvé de nom ? Peut-être parce qu’elle se suffit à elle-même et qu’elle n’a pas besoin d’être nommée pour crever chaque page du roman ? Sanguinaire, animale, maline, rompue à toutes les bagarres à mains nues aussi bien qu’arme au poing, endurant toutes les blessures aussi bien par coups que par balles, résistant à toutes les situations apocalyptiques, traversant le désert sans eau ni nourriture et sans y succomber. Une sang mêlé sûrement, on le devine ainsi. Et pourtant, elle n’est pas le héros de ce roman hypnotique. Celui-là est un paysan en survie, avec sa sœur jumelle, depuis qu’ils ont perdu le père, d’une façon révélée au fur et à mesure du déroulement de l’histoire. On ne parle même pas de la mère. Leur ferme est isolée au fin fond de l’Utah (un paysan est toujours au fin fond de nulle part, d’une lande, d’une forêt, d’une prairie et quoi d’autres, un quasi désert ?) et la vie compliquée des occupants de cette ferme croise malencontreusement celle de la "fille" sauvage. Et tout bascule vers le pire, et de pire en pire, dans la rage de s’en sortir par tous les moyens, plus brutaux et immoraux les uns que les autres, au milieu d’une nature aussi hostile et dangereuse que les rares humains qu’on y croise, toujours malencontreusement.

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 (Rae DelBianco) 

De retour au pickup, Smith ouvrit la portière et la fille s’effondra sur le siège passager. Elle releva son t-shirt et des fibres de muscle se détachèrent avec le vêtement. Elle retira la chair du tissu de son autre main et tira d’un coup sec, elle sembla vouloir retirer entièrement son t-shirt mais fut arrêtée dans son geste par le mouvement douloureux de ses bras écorchés. Un vrai massacre. La trajectoire de la balle avait déchiré la surface des muscles abdominaux, comme un sillon creusé dans la boue d’un ranch. Son ventre ouvert sur une largeur de trois centimètres. Elle dévissa le bouchon du flacon d’alcool et le vida. Son estomac se rétracta et elle eut l’air de vouloir prendre une gorgée du flacon avant qu’il lui tende le bidon d’eau. Elle s’adossa contre le siège et il versa de l’alcool puis de la Bétadine sur sa blessure. Elle frissonna et renversa de l’eau. Les lambeaux de peau brûlée pendaient des bords de l’entaille, mais l’entaille elle-même était propre. Il sortit la bande de gaze du sac de courses et elle le lui arracha des mains, se l’enroulant d’un geste rageur, mais avec dans le regard une expression comme de la compassion. C’était la première fois qu’il la voyait montrer un semblant de pitié et c’était vers elle-même qu’elle était dirigée. Le rouge imbiba les quatre épaisseurs de bande jusqu’à teinter la couche supérieur, comme un nuage de terreur remontant à la surface.

Rae DelBianco, À sang perdu, Seuil, traduit de l’anglais (USA) par Théophile Sersiron

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11 novembre 2019

262 Indiennes !

 

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Quant j’étais adolescent (et je le suis resté longtemps, peut-être même ne suis-je jamais tout à fait sorti de cette période de ma vie, ou bien pour une courte durée, et finir par y revenir en tant que vieil ado attardé), j’adorais les westerns. La preuve de ce que je viens d’écrire, c’est que je les aime toujours autant. Et ceux que je préférais et préfère par-dessus tout étaient/sont ceux dans lesquels les Indiens avaient/ont le beau rôle, ou tout du moins étaient/sont respectés. Il faut quand même reconnaître qu’ils ont été dépouillés comme des malpropres, de leurs territoires, de leurs bisons, de la nature dans laquelle ils vivaient en harmonie, de leur mode de vie, bref, de leur civilisation et d’eux-mêmes par une invasion et une colonisation aussi irrésistible que brutale et impitoyable. Les vrais sauvages à cette époque étaient bien les Blancs. Je ne remercierai jamais assez l’auteur qui vient d’avoir rendu en quelque sorte leur honneur aux nations indiennes, et surtout aux femmes indiennes, les squaws, sans pour autant tomber dans l’angélisme qui consisterait à oublier que les Indiens étaient aussi des guerriers qui n’ont jamais eu l’intention de se laisser dépouiller. Le roman qui vient est l’ultime volume d’une trilogie dont j’ai avalé avec gourmandise les deux premiers et terminé au galop le petit et gros dernier. C'est dire que cette fois, je suis gavé. Jim Fergus, le formidable auteur de cette trilogie (Mille femmes blanches) peut passer à autre chose. Et dire que je l’ai loupé quand il est venu causer un peu et dédicacer beaucoup dans une librairie près de chez moi. Malédiction, je ne l’avais pas pisté.

En renouant avec la littérature après cette trop longue parenthèse, je me suis rappelé ces histoires de guerrières, qui ont suscité en moi un intérêt nouveau. Ma propre expérience m’avait menée à l’inévitable conclusion que, pour une Indienne, il n’est qu’un moyen de survivre dans le monde blanc : rester sobre, s’endurcir et se battre. Nous autres femmes avons appris à nos dépens ce que coûte la passivité. Je me suis intéressée au mythe des Amazones qui, selon la légende, perdaient toujours leurs combats contre les Grecs. Dignes et courageuses adversaires, elles étaient très belles et leurs attraits ne manquaient pas de charmer les héros. (…) « Plusieurs Grecs souhaitaient jouir dans leur patrie des chastes embrasements d’une épouse aussi belle. » (Adrienne Mayor, les Amazones). (…) Un paradoxe qui ne déplairait pas à certains, je suppose. Ces mythes ont été créés par les hommes dans le but de réduire les femmes à la passivité, à la soumission, car, dans le fond, notre force leur inspire la crainte. Selon les récits de nos aïeules, notre peuple comptait autrefois des guerrières qui, comme dans d’autres sociétés, étaient aussi vaillantes qu’eux sur le champ de bataille. C’est de leur exemple que je m’inspire.

Jim Fergus, les Amazones, Le cherche-midi, traduit de l’anglais (USA) par Jean-Luc Piningre

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03 novembre 2019

261 La femme révoltée !

On ne rate sa vie qu’une fois. Encore faut-il s'entendre sur ce que rater sa vie signifie. Cela ne recouvre pas la même signification pour tout un chacun. Dans le roman qui vient, Soledad, l’héroïne, une Espagnole qui a fui le Franquisme, ou fui sa famille ou fui tout court, n’entend faire que ce qui lui convient. C'est-à-dire, elle ne veut faire que ce dont elle a envie sur le moment. Mais cela l’écarte du monde réel. Pas grave puisqu’elle honnit ce monde. Par culpabilisation de participer au monde capitaliste, parce qu’elle refuse l’abrutissement par le travail (perdre sa vie en la gagnant), tout en vivant constamment dans la crainte d’être marginalisée ou de ne pouvoir pourvoir à ses besoins élémentaires et à ceux de son fils. Soledad déteste vivre seule mais se retrouve la plupart du temps en grande solitude. Tout cela parce qu’elle n’a qu’une seule obsession, celle de changer ce monde qu’elle repousse. Mais toutes ses tentatives s’avèrent vaines comme une déclaration d’impuissance.

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Au lieu de se confronter au pouvoir capitaliste, Soledad tombe sans cesse dans le piège de sectes qui se referment sur elle et son fils. Ce n’est pas une mince affaire. Quand on va où le vent nous mène, le nez en l’air, on s’apprête à vivre toutes sortes d’expériences dont certaines s’avèrent traumatisantes, pour soi-même et aussi pour sa progéniture si on en a. Soledad a un fils. C’est dire ce qu’elle va subir. Au bout du compte, vouloir changer le monde semble absurde et vivre de petits boulots en compagnie amie entourée de la nature devient beaucoup plus attirant et même apaisant. Et puis non, il y a toujours au fond d’elle-même ce besoin d’ivresse dans l’activisme révolutionnaire, même à soixante ans passés. Résiste, prouve que tu existes ! Pourtant, il y a eu cette belle rencontre avec Carlito, indien Tarahumaras (Mexique).

Dans mes discussions avec Carlito, j’avais été amenée à lui parler de notre monde que je trouvais si matérialiste et individualiste, et de mes envies de tout abandonner, de fuir ou au contraire de m’engager dans une révolution qui, pour l’instant, n’était que le fruit de mon imagination. Il m’avait écoutée, plein d’attention, et m’avait mise en garde, par des paroles sages dont je me souviendrai plus tard. Pour lui, l’important était de garder la mesure de toutes choses. Lorsque je critiquais la société de consommation et l’emprise de la technique sur nos vies, il me faisait valoir qu’il n’est pas bon de tout rejeter en bloc. Il me disait que, bien sûr, il préférait le pas lent de son âne, pour aller par les sentiers des garrigues, mais, tout de même, la voiture était bienvenue lorsqu’il fallait se rendre à la ville qui est si loin. Il était heureux que l’association de Pascal ait installé des piles solaires dans toutes leurs cabanes, ce qui évitait à tous de porter des litres de pétrole sur le dos, pendant des kilomètres, pour pouvoir s’éclairer. Il pensait que l’école était nécessaire aux enfants qui devaient apprendre leurs droits et les habitudes des Mestizos (non-indiens), pour pouvoir mieux se défendre.

Annie Cathelin, En attendant les matins clairs, L’Harmattan.

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23 octobre 2019

260 Guérir de la croisière !

J’ai toujours rêvé de croisières. Sur des petits bateaux ! Pas sur ces bateaux gigantesques qui écrasent Venise de leur vanité quand ils y accostent. Il y a des photos impressionnantes.

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Et puis ils polluent comme une ville moyenne qui se promènerait partout sur les mers et les océans. On peut se demander comment ils éliminent tous leurs déchets et les tonnes de merdes que débitent les chiottes pour six mille passagers et personnel de bord quand ils sont en mer. C’est ça aussi le monde moderne. Dans le roman qui vient, il est question d’une Parisienne psychologue pas très rigolotte qui végète dans les affres d’émois et d’atermoiements concernant ses enfants et son mari. Et puis, comme l’a dit David Bowie « we can be heroes just for one day… », c’est ce qui lui arrive just for one hour et elle devient un peu une mère à l’envers. Voilà que je détourne le titre réel du livre. Il faut reconnaître à Marie Darrieussecq une écriture, je ne la qualifierais pas d’efficace, mais plutôt très agréable à lire avec des pointes d’humour bienvenues qui allège la tension du sujet. Voilà pour le roman. Mais en ce qui me concerne et cela ne concerne que moi, face à cette histoire, bien que je l’ai lue jusqu’au bout sans même me forcer, je n’ai jamais pu y accéder vraiment. J’ignore pourquoi. Je trouve que cette (belle) écriture ne fonctionne pas avec cette (triste mais pas tout à fait) histoire. Trop abstraite? Trop travaillée? Enfin peut-être. Je dis ça je dis rien. J’arrête car je m’emberlificote.

Elle traversa en apnée le casino enfumé. Dans quel sens marchait-elle ? Bâbord était fumeur et tribord non fumeur. Ou l’inverse, elle ne se rappelait jamais. Le casino se trouvait sous la ligne de flottaison. Les joueurs s’agglutinaient en paquets d’algues autour des tables. Elle avait envie d’une coupe de champagne ou de n’importe quel coktail comme les filles en lamé or. Un couple très âgé se hurlait dessus en espagnol pendant qu’une femme à peine plus jeune leur attrapait les mains pour les empêcher de se battre, que lucha la vida, prenant on ne sait qui à témoin, elle peut-être, qui se déplaçait en crabe. Elle aurait aimé voir un officiel, un de ces types en uniforme qui fendent les bancs de passagers. Elle traversa un libre-service, pizzas, hamburgers et frites, l’odeur mêlée au tabac et aux parfums et à quoi, cette légère trépidation, la vibration de quelque chose, lui flanquait légèrement la nausée. Sa mère lui avait offert le tout-inclus-sans-alcool. Sortie de ce boyau-là c’était une autre salle de jeu, vidéo cette fois, pleine d’adolescents pas couchés.

La Mer à l’envers, Marie Darrieusecq, P.O.L.

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15 octobre 2019

259 Ça marche !

Je viens de terminer un roman d’un auteur anglais très connu que je n’avais jamais lu et que je ne connaissais pas. Comme l’écrit pourtant sur la jaquette Gallimard en personne, « un auteur majeur de la littérature britannique contemporaine » ! J’en prends pour mon grade. Ça raconte l’Angleterre telle qu’elle était hier et telle qu’elle est devenue aujourd’hui depuis le référendum et la victoire du leave et toute cette  rocambolesque affaire du Brexit. En pleine lecture, je découvre dans mon journal préféré du samedi, dans la rubrique littéraire hebdomadaire, sous le titre récurrent de « comment ça marche », qu’ils parlent du livre que je suis en train de lire (en fait je suis tombé dessus à la médiathèque de mon village en tant que « nouveautés » et je m’en suis aussitôt emparé sans autres précautions). « Comment ça marche » traite des livres qui ont du succès et tente d’expliquer justement pourquoi ça marche ! Et bien ça marche parce que ça marche ! Et ça marche avec une pincée d’humour (anglais – mon préféré), une dose de méditation douce-amère sur les personnages toujours bonne à prendre, un arrière-plan sérieux (nationalisme, identité, austérité, politiquement correct) décrit avec des pincettes. Et tout cela finit en une bonne ratatouille soft (pas vraiment épicée, juste un peu relevée) qu’on déguste sans même s’en apercevoir. C’est étrange de constater comme l’Angleterre sur le fond ressemble à la France ! C'est la même tambouille !

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Après, je n’arrive plus à me sortir ces vers de la tête. « Une fille qui était la vie » (Lorca), c’est ainsi que je vois Aneeqa. Ainsi que je vois la femme qu’elle deviendra quand elle quittera la maison, sa mère, cette ville, pour réaliser son rêve, son rêve de liberté. La liberté de vivre où bon lui semble, de parler les langues qu’elle aime. Je vois cette belle musulmane, fille de parents pakistanais, qui vivra à Séville ou Grenade ou Cordoue et parlera un espagnol parfait, et je me dis que nous avons un brillant avenir devant nous si c’est ce que nous choisissons de devenir, des gens qui ne seront plus prisonniers des liens carcéraux du sang, de la religion, de la nation. Pour moi, elle est le symbole de cet avenir. Mais en même temps, je ne veux pas la rétrécir, la réduire à un symbole parce qu’elle est quelque chose de bien plus important : un être humain, une personne qui pense, ressent, aime, libre de ses choix, de suivre sa voie, sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. Tout comme la fille du poème. Une femme qui « reflète le jour avec un miroir minuscule, qui est la splendeur de son front sans nuages ».

Jonathan Coe, Le coeur de l'Angleterre, Gallimard, traduit par Josée Kamoun

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Jonathan Coe, Le cœur de l’Angleterre, Gallimard, traduit par Josée Kamoun.

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06 octobre 2019

258 L'impossible !

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(photo la voix du nord)

Comme écrivain, je ne le connais pas, puisque je n’avais rien lu de lui avant le livre qui vient. À la télé, je lui trouvais une tronche qui ne me revenait pas. Il se comportait souvent comme un malotru, cassant, suffisant ou sûr de lui et de sa critique. Je plaignais les invités qui lui faisaient face. Je n’aurais pas voulu être à leur place. Mais que ne ferait-on pas pour passer à la télé et faire connaître son chef-d’œuvre ! Du coup, je n’ai jamais eu envie de lire quoi que ce soit de lui. Je n’avais pourtant aucune idée de ce qu’il avait écrit. Et aussi, last but not least, je n’arrive jamais à savoir comment prononcer son nom ! C’est très énervant, je trouve. Donc, l’envie de lire un de ses romans est tombée aux oubliettes. Et voici qu’arrive LA polémique, montée en neige pour augmenter les ventes, peut-être, sans doute, ou pas du tout, je ne suis pas en mesure de me prononcer. Son propre frère s’y est mis pour dénoncer le propos du livre et même l’inverser si j’ai bien tout compris malgré une oreille distraite. Ce n’est pas moi, c’est lui, a-t-il dit en substance, ce frère. Et en achetant mon journal un matin, mon petit doigt s’est planté sur un de ses livres. Pas celui de la polémique, loin de moi l’idée de le lire et de succomber à l’injonction des commentateurs unanimes. Non, un de ses précédents dans lequel il cause de la terreur et du terroriste sous toutes les coutures et tout ce qu’il en écrit est de la « haute couture ». À ses yeux, le propre du terrorisme est de rendre possible ce qui était considéré jusque là comme impossible. Examinez chaque attentat de ces dernières années depuis celui du WTC, et vous comprendrez. On peut y ajouter malheureusement le petit dernier perpétré à la préfecture de police de Paris. C’était juste impossible. « Le terrorisme, qui n’a aucun rapport avec Dieu, nous force à nous intéresser toute la journée à la religion » Yann Moix.

Ce qui ne laisse pas de fasciner, c’est la débauche post-attentats d’analyses plus raffinées les unes que les autres ; c’est la torrentielle profusion d’articles philosophiques, sociologiques, pédagogiques, économiques sur la nature des « évènements » et la personnalité des protagonistes. C’est un niagara d’explications, d’introspections, de notifications, de réflexions sur les conditions de la tuerie, ses sources, ses inspirations, ses conséquences, ses implications, ses ramifications ; c’est le flot, c’est le flux de considérations, autorisées, improvisées, scientifiques, littéraires, historiques, épidermiques, profondément profondes, sur l’épisode sanglant ; c’est la publication, faramineuse, de décryptages, d’enquêtes, de conclusions, d’interrogations, d’hypothèses toutes plus intelligentes, plus complexes que l’attentat terroriste lui-même, que les auteurs de l’attentat eux-mêmes. De l’intelligence est donnée, est attribuée à quelque chose qui n’en a pas. Est greffée sur quelque chose qui en est dépourvu.

Yann Moix, Terreur, Le livre de Poche (« Le terroriste veut réussir sa mort pour n’avoir plus jamais à ne pas réussir sa vie »)

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15 septembre 2019

257 Guerres hier, guerres aujourd'hui, guerres demains !

 

Vous le savez comme moi, depuis que le monde est monde, existent les guerres. Guerres de conquêtes, guerres de défense, guerres de religions, guerres coloniales, guerres pour l'indépendance, guerres civiles et j'en passe sans doute, pas des meilleures, elles sont toutes plus guerrières les unes que les autres. Certains avancent qu'il y a des guerres justes et d'autres donc injustes. Si je comprends bien, si vous faites une guerre juste, vous le faites contre un ennemi qui mène une guerre injuste. Cela peut se discuter, du moment qu'on ne se fait pas la guerre. Comme il y a beaucoup de guerres et sans cesse, il y a une industrie florissante de fabrication d'armes. Il y a ceux qui les fabriquent et ceux qui les achètent et ceux qui font les deux. Il y a ceux qui les achètent pour les utiliser en attaque et ceux qui les achètent pour se défendre. Il y a aussi ceux qui se procurent des armes sans même les acheter, en les récupérant chez l'ennemi. Comme tout le monde ou presque, je suis contre les guerres. Comme un certain nombre d'entre vous, je me suis débrouillé pour ne pas faire mon service militaire. D'une nature peu obéissante, je savais que je passerais plus de temps au trou qu'à apprendre la technique et la tactique des armes et des guerres. Je n'ai cependant jamais été pacifiste. J'ai toujours pensé qu'il faut être en mesure de se défendre si on est attaqué et de vivre dans un pays qui ne se laisse pas coloniser. Il faut donc être prêt à prendre les armes, si on ne peut ni ne veut quitter son pays pour des horizons plus tranquilles. Heureusement, né en Europe en 1945, j'ai eu la chance incommensurable de vivre en paix depuis ma naissance, et je l'espère de toutes mes forces, jusqu'à ma mort. ver1_illustration_001f

Dans le livre qui vient, il n'est question que de guerres et de grands chefs militaires, de leurs grandes batailles, de leurs conquêtes, de leurs guerres pour la justice, etc., et surtout de grands champs de bataille jonchés de milliers de cadavres dont les squelettes sèchent au soleil et le sang abreuve les sillons d'ici et d'ailleurs et peut-être même fertilise ces terres, du moins pour les batailles qui ne sont pas navales. Je suis en complet accord avec l'auteur qui vient, dont la prose est brillante, toutes ces victoires sans lendemain sont vaines et ne sont finalement que des défaites. Il oppose à cette folie des hommes la beauté du monde, de l'art et de l'émotion.

Grant sait qu'il a gagné aujourd'hui. Il parcourt le verger de Shiloh couvert de corps, enjambant les bras raidis des moribonds. Autour de lui, tous les officers sont consternés par l'étendue des pertes. Qu'est-ce qu'ils croyaient ? La boucherie, voilà ce qu'est la guerre. Rien d'autre. Tout le monde le regarde avec dégoût mais il sait qu'il a gagné, lui. Même si la colère monte et ira jusqu'à Lincoln, même si à partir de maintenant, on l'appelera "le Boucher". Même si on l'éloignera un temps des postes de commandement parce que les autres généraux rêvent encore à des victoires propres. Il connaît, lui, l'odeur des champs de bataille. Une fois que cela ne sent plus la poudre, l'odeur qui reste, c'est celle de la tripe et du sang. (...) C'est une victoire. C'est à cela que ressemblent les victoires : les blessés claudiquent et les mourants gémissent, comme dans une défaite.

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27 août 2019

256 Conques !

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(Conques et son abbatiale)

   Je ne suis jamais allé à Conques. Je ne vais pas tarder à y aller. J’ai très envie de découvrir ce village médiéval et son abbatiale. En attendant ce jour prochain, j’ai lu le petit dernier de l’auteur qui vient dont la première phrase commence par « La chambre numéro 14 de l’hôtel Sainte Foy à Conques… ». Ce n’est que le deuxième livre que je lis de cet auteur. Son style est époustouflant, en tout cas il m’époustoufle, comme dans « le très bas » bien que je ne le suive pas souvent dans sa pensée. Je la fais pourtant parfois mienne, comme quand il écrit « cette infection d’images que nous prenons pour la vie et qui nous la fait perdre ». « Une seconde suffit pour voir » et pourtant « les choses ne sont pas les choses. La pensée empêche de voir, c’est un loup aveugle ». Je ne sais plus alors si je puis encore me fier à ma pensée ou à la sienne, ou non, ou seulement de temps en temps et seulement à reculons, la seule vérité étant l’instant présent. Mais que faire alors de tous ces instants présents qui sont passés ? Il faut bien y penser de temps en temps. Ils nous obsèdent même souvent comme l’abbatiale de Conques a l’air d’obséder Christian Bobin.

Du temps passe - ou ne passe plus. Je dure pour durer, avec l’intuition qu’il ne faut surtout pas appeler à l’aide. Le secours vient de n’être plus espéré : un moineau se pose à mes pieds. Sa gaieté confiante me ranime.

Christian Bobin, La nuit du cœur, Gallimard.

 

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02 août 2019

255 Cuba libre !

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(Cuba libre) 

Je parle pour ma génération, que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître ! Jeunes, nous avons beaucoup fantasmé sur la révolution cubaine. Elle était atypique. Un groupe de 82 guérilleros débarqués de nuit depuis un voilier parti du Mexique s’est réfugié dans les montagnes (sierra Maestra) et a réussi en un temps record (25 mois) à conquérir la Havane. Il est vrai qu’au départ, Fidel Castro ne s’affichait pas communiste (tendance Khrouchtchev). Fidel et le Che (Guevara) devinrent les idoles des jeunes romantiques en Europe, si aventureux, si généreux, et prêts à entrer en guerre contre les États-Unis et leur vilain capitalisme. Le Che va le payer de sa vie en Bolivie, tué par la CIA ! Les générations suivantes vont porter sa tête sur leur tee shirt ! Voilà où peuvent mener les trompettes mal embouchées de la renommée révolutionnaire. J’ai applaudi des deux mains après l’échec du débarquement des anticastristes soutenus par les Américains à la baie des cochons. J’étais prêt à suivre le Che dans ses aventures boliviennes mais j’ai préféré devenir maoïste et m’établir à l’usine. Moins romantique mais plus efficace pour la révolution à mes yeux embués de l’époque. Puis le temps passant, la buée s’est dissoute et la plupart des sympathisants se sont débinés petit à petit, et voici ce roman qui vient d’un auteur cubain ! Mon dieu ! C’est effroyable comment, à travers un roman policier jouissif, Leonardo Padura décortique et déglingue le système (communiste) cubain. Au fait, savez-vous d’où vient l’appellation du cocktail « Cuba libre » ? De la libération de Cuba par Castro pensez-vous ? Et bien non ! Lourde erreur ! Cela vient de la guerre d’indépendance de Cuba en 1895-1898 contre l’empire espagnol !

 

De bien des façons, ils se voyaient tous les trois comme de parfaits exemplaires de leur génération car, au lieu de choisir l’exil comme tant d’autres, ils avaient décidés de rester cramponnés à leurs origines : ils étaient de la fournée qui avait cru et lutté mais qui n’avaient guère été récompensée pour le sacrifice auquel on les avait systématiquement conviés et parfois même contraints. Ils étaient de ceux qui n’avaient eu ni la force, ni les possibilités, ni le désir de partir, tandis que bien des piliers s’écroulaient autour d’eux. Ils vivaient maintenant comme ils pouvaient, en se plaignant ou non, selon l’humeur du moment, mais toujours au bord de la pénurie économique et en lorgnant à l’horizon un avenir de plus en plus étriqué et incertain, ou en réalité plus certain, dans lequel il leur serait désormais impossible de se recycler. Un panorama probable dans lequel ils végéteraient très certainement, entourés d’opportunistes, d’audacieux, de prédateurs et de gagnants de la nouvelle école dont certains diplômés de la vieille école. Un univers peuplé d’êtres pourvus des canines et de l’estomac nécessaires pour dévorer tout ce qui serait comestible de l’organisme d’une société hébétée dans laquelle seuls le contrôle et la rhétorique semblaient jouir d’une bonne santé, précisément cette rhétorique, à peine retouchée, des consignes et des éternelles exhortations. En même temps, près des jardins où poussaient l’opportunisme et la corruption fleurissaient maintenant les vastes territoires envahis par les mauvaises herbes de l’agressivité, de la négligence, de l’incivilité et du manque d’espoir de tant de gens. Charmant tableau !

Leonardo Padura, La transparence du temps, Métailié, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas.

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Posté par Pierre Ferin à 16:52 - Commentaires [0] - Permalien [#]