lire sa vie

20 mai 2018

223 L'interminable conflit !

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Marc Dubois s’imaginait vivre en parfaite harmonie avec ses convictions profondes, même s’il avait cru (avec beaucoup d’autres) qu’Israël avait été envahi par les armées arabes, qui de leur côté ne s’étaient pas privées de s’en vanter, alors que l’armée israélienne en réalité avait déclenché elle-même cette guerre par anticipation (il s'agit de la guerre des Six Jours en 1967). Et la tournure des évènements avait entièrement profité à l’État hébreux puisque Jérusalem était « réunifiée » et toute la Palestine conquise. Le sixième jour, les bulldozers israéliens étaient déjà à l’œuvre devant le Mur des Lamentations pour raser le vieux quartier arabe qui s’y trouvait afin de créer une vaste esplanade devant ce lieu sacré pour les Juifs.
Le philosophe et essayiste Tzvetan Todorov écrit dans le portrait qu’il trace de Raymond Aron, philosophe et sociologue, p 70 de la « signature humaine », le Seuil éditeur, octobre 2009 : « …dans un article de juin 1967, Aron évoque à propos de ses positions pro-israéliennes un mouvement [irrésistible de solidarité. Peu importe d’où il vient.] Commentant ce texte seize ans plus tard, Aron se reproche [l’oubli ou la méconnaissance du rapport de forces.] Il a donc négligé sa toute première règle de conduite : commencer par s’informer aussi bien que possible. [J’aurais dû, même à cet instant garder la tête froide.] Pour un observateur impartial, la situation était claire : la force militaire israélienne était bien supérieure à celle de ses voisins, et l’existence de l’État d’Israël n’avait pas été mise en danger. »
Dubois écrivant « avoue » ne pas avoir lu, ni écouté, encore moins rencontré à l’époque de la guerre des Six Jours d’observateur impartial, ignorant si Todorov l’aurait déniché sans pour autant écrire que cet observateur n’existait pas. Quand il écrit cela, Dubois ne fait pas allusion aux politiques et responsables de l’armée israéliens qui connaissaient parfaitement la situation et leur supériorité.
Tzvetan Todorov, un peu plus loin dans l’ouvrage déjà cité, faisant allusion à l’échange de lettre entre Raymond Aron et Claude Lévi-Strauss, anthropologue et ethnologue, ajoute : « Ceux qui ont répandu des contre-vérités dans la presse ne sont pas excusables au motif, suggéré par Aron, [qu’il n’y a pas de vérité objective au-delà des manières différentes dont les individus et les groupes perçoivent situations et évènements.] Ils ont manqué au nécessaire [respect des faits], premier article du crédo intellectuel. De sa familiarité avec des sociétés différentes de la sienne, Claude Lévi-Strauss a tiré une leçon qui s’applique aux deux : [je ne puis évidemment pas ressentir comme une blessure fraîche à mon flanc la destruction des Peaux-Rouges, et réagir à l’inverse quand les Arabes palestiniens sont en cause.] Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’humanité, en effet, que des [persécutés et opprimés vinrent s’établir dans des terres occupées depuis des millénaires par des peuples plus faibles encore, et qu’ils s’empressèrent d’évincer.] »
Lisant Todorov et ses citations en 2009, à la sortie du livre, en pleine tentative de comprendre le sens de sa vie, Dubois en conclut qu’il est plus que nécessaire de fouiller et comparer pour s’approcher de la vérité car tout est prétexte à manipulation. 

 

Pierre Ferin, Vous saurez tout sur Marc Dubois sans l'avoir jamais demandé,  www.edilivre.com/doc/871791

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27 avril 2018

222 Le Militant !

Le Militant !

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C'est l'histoire d'un militant qui va jusqu'au bout de son engagement. Ce n'est pas volontaire, il est fait comme ça. Son jusqu'auboutisme va le mettre à terre, plus bas que terre, en enfer. Il passe ensuite beaucoup de temps à comprendre qu'il y a une vie en dehors du militantisme, et que cette vie pourrait être la sienne ! A travers des évènements tels que la guerre de Six Jours, Mai 68, le gauchisme, et jusqu'au salafisme, ce roman décrit (et tente d'expliquer) le phénomène de la radicalisation politique et religieuse.

"Vous saurez tout sur Marc Dubois sans l'avoir jamais demandé" Pierre Ferin www.edilivre.com/doc/871791

Le ponte était un vieux de la vieille, un satané roublard tout rougeaud,
qui avait l’air d’une barrique de pinard échouée là depuis des lustres, affublé
du comportement d’un vieux crabe expert en panier de crabes. En s’asseyant
comme l’y engageait le ponte, Dubois constata avec surprise que leur action de grévilla était en débat et découvrit
avec plaisir qu’elle était farouchement défendue par les militants de sa
section. Ils se coltinaient, sans état d’âme, au secrétaire de section de
l’autre atelier de Caterpillar qui avait tout l’air d’un coquelet dressé sur
ses ergots, un furibard plus cgtiste que la CGT fulminant sur le fait que
l’autre section, celle de Dubois, qu’il apostrophait depuis l’instant où
celui-ci était entré, avait osé
abandonner la politique de classe chère au camarade Marchais. Le type bavassait
et hoquetait que la section d’usinage avait vendu son âme aux traîtres de la CFDT,
pas moins, preuve en était, s’il en fallait, que ces traîtres ne distribuaient
plus les tracts de dénonciation de la CFDT, (s’étranglait-il), des tracts issus
de leur propre syndicat, un comble. Ceux de la section de Dubois défendaient
leur position avec détermination, ce qui rassura Dubois sur ses propres choix,
car il craignait par-dessus tout de tomber une nouvelle fois sur un tribunal prolétaire, ancienne manière, révisionniste celui-là. Pour une fois,
il ne se sentait pas abandonné, mais se réjouissait trop vite cependant car quelque
chose de ce genre flottait bien dans l’air. Le petit mâle vindicatif tenta en
vain d’attirer Dubois dans un duel en ne cessant de lui lancer des regards
provocateurs. On aurait dit qu’il regrettait de se retrouver à ferrailler contre
ses propres camarades, alors qu’il s’était manifestement préparé à occire au
bout d’une passe d’arme sublime l’anarcho-syndicaliste que Dubois représentait
certainement à ses yeux. Il aurait voulu convaincre qu’une manipulation de la
section était en jeu. Sans doute en était-il lui-même convaincu. L’heure est grave camarades. Comme les
soi-disant manipulés continuaient sans broncher à défendre pied à pied la ligne
élaborée ensemble, Dubois se garda bien d’intervenir. Ses camarades tinrent
tête sans complexe au volatile arrogant qui avait encore bien des couleuvres à
avaler avant d’être en mesure de succéder au gros malin. Celui-ci se dit
d’ailleurs qu’il était grand temps d’écraser de sa patte féline cette affaire
mal engagée, car il s’en serait fallu de peu que les camarades de l’autre
section, à force, fussent eux-mêmes convaincus par les autres arguments. Alors
il imposa le silence de tout son poids, et il en avait, cela se voyait. Matois,
il commença par calmer le débat, susurrant que de toute façon, les deux
sections décideraient ensemble de la ligne à suivre. On voterait. Ce serait
donc un vote qui les départagerait et les tiendrait.

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23 avril 2018

221 Russie !

Il est rare que je sois séduit par une critique pour acheter un livre, fût-elle bonne ou excellente. Vous le savez, j’ai même tendance à fuir par instinct tout ce qui a beaucoup de succès. Je m’en méfie. Trop de succès m’apparaît le plus souvent comme suspect ou fabriqué.

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Malgré tout ça, les trois « T » de « Télérama » pour le roman qui vient ont crocheté quelque chose en moi, je ne sais quoi ou je ne m’en souviens plus, un fond de Révolution d’Octobre peut-être, qui a fait que je me suis précipité vers ma librairie favorite pour me procurer ce pavé (618 pages). Je l’ai ingéré et digéré de la plus commode des façons, lentement par petites bouchées, émotionnellement, puis passionnément, enfin longuement en dégustation, saisi d’un trouble ascensionnel du début à la fin. Je dois le reconnaître, cette nourriture livresque m’a retourné les tripes. Que d’individualités intéressantes dont certaines ont été annihilées par la Révolution jusqu’à l’incinération du résultat de leur recherches. D’habitude, je me projette sur un des héros principaux, mais comme ici il y en a plusieurs sur quatre générations, hommes et femmes, avant, pendant et après la Révolution, je me suis éparpillé sur tous ces personnages en démultipliant mes émotions. La force de ce roman réside dans ces évènements réels et vécus mais romancés de telle sorte qu’au bout du compte on ne sait plus ce qui est roman ou réalité. On voit comment chaque individu se démène avec sa vie dans le maelstrom collectif, tirant son épingle du jeu ou broyé par le système tel que cette révolution collectiviste. Et la conclusion de l’écrivaine m’a bouleversé.

Je confirme : TTT en accord avec Télérama.

Vous les Juifs, vous êtes des gens agressifs, vous passez votre temps à empiéter sur l’espace des autres, votre Lévitan peint nos paysages à nous, votre Chagall introduit ses fantasmes juifs dans notre espace, votre Pasternak et votre Mandelstam utilisent notre langue comme si elle était à eux, vous souillez notre art en y introduisant un esprit cosmopolite qui détruit l’intégrité et la pureté russes. L’antisémitisme est notre seule défense, car si on se se protège pas contre vous, si on ne vous fait pas obstacle, vous allez contaminer le monde entier avec vos idées juives !(…) Tous sont les fruits pourris de l’infection juive dont les Russes sont contaminés à votre contact…Oui, je suis antisémite, mais je suis prêt à vous aider à monter votre spectacle juif, du moment que vous ne vous insinuez pas dans notre monde russe avec vos idées destructrices.

Ludmila Oulitskaïa, L’échelle de Jacob, Gallimard, traduit du russe par Sophie Benech

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18 mars 2018

220 Gay pas gai !

 

Il fallait bien passer de la vie princière si jolie (chronique précédente) à une vie de cauchemar à graver dans sa mémoire. Je ne l’ai pas fait exprès. C’est mon petit doigt qui s’est mis dessus dans ma librairie préférée. Il m’a dit c’est celui-là point barre. Je n’ai même pas réfléchi. Je lui ai obéis. Je le connais, c’est très rare qu'il se trompe. Cette fois encore, il ne s’est pas trompé. Je ne suis pas gay et je l’ai pris ou peut-être est-ce lui qui m’a pris. Je n’ai jamais lu de livre « gay » jusqu’à celui-ci, je veux dire un roman qui raconte une histoire d’amour entre deux hommes. Cela n'a rien de bizarre, pas de quoi en faire un fromage, l’amour, c’est toujours l’amour, peu importe la configuration. Mais il n’y a pas que ça, il y a même bien plus que cela, toute l’histoire de Klaus et de son homosexualité part de son triangle rose et de ses quatre ans pendant lesquels il fut interné à Buchenwald par les nazis pendant la guerre. Klaus est Allemand et vit à Leipzig. Et cela donne une dimension d’une violence barbare inouïe. On a tendance à l’oublier, en plus des Juifs, les nazis ont programmé aussi la disparition des Tsiganes et des Homos.

 

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Ce matin-là il fut curieux de savoir comment un pédé pouvait avoir connu, lui, un immense amour, apparemment sans nuages. Comment avait-il fait pour réunir l’orgie et l’adoration ? C’était vraiment dégueulasse qu’un pédé puisse réussir ça, et si Dieu le permettait, c’était que Dieu était dégueulasse lui aussi. Il saisit à bras-le-corps Klaus, dans le désir de le pulvériser, mais l’autre se dégagea avec une fureur rare, ce qui amena les sanglots de Golo. Oui, il avait tout eu, dit Klaus, l’amour de Heinz, mais pas que cet amour, j’ai eu aussi les crocs de chien fous à mes mollets, des vers dans une soupe pourrie, la haine en nourriture quotidienne, même la tienne, et j’ai dans mes rêves des morts couchés contre moi, et chaque jour de ces quatre années a été pire que celui qui l’avait précédé, et j’ai baisé avec les kapos pour ne pas crever, et j’ai été la pute de service, et toi, va te faire foutre, disparais, j’ai eu ceci et j’ai cela, et c’est assez, on arrête là, et j’ai eu tes coups et tes insultes, ça m’a préparé à Buchenwald.

Daniel Arsand, Je suis en vie et tu ne m’entends pas, Babel (Actes Sud)

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05 mars 2018

219 Jolie petite histoire !

 

C’est une histoire vraie, ou comme une histoire vraie. C’est une jolie histoire mais pas tout à fait. C’est un coup de foudre comme qui dirait unilatéral, enfin, cela reste en suspension. Je parierais qu’ils vont se retrouver un jour ou l’autre ces deux là !  Enfin peut-être ! Personnellement, cela me rassurerait. Je suis fan des coups de foudre. Et puis non, la vie les sépare trop. Ils auraient dû, ils auraient pu…et puis, ce n’est pas moi, je ne suis pas concerné, il suffit que je regarde cette jolie histoire de l’extérieur, par la fenêtre du livre. Mais je me projette trop facilement. C’est aussi parce que je retrouve toutes les sensations si délicieuses, si vivifiantes, si transcendantes, si délicates, si profondes, d’une relation à deux sans écueil, sans heurt, une complicité quasi fusionnelle, avec aussi des moments de découragement, l’autre n’étant pas tout à fait à soi, il y aurait peut-être même un troisième larron, un compagnon. Le narrateur, mais peut-être le ressent-elle aussi, sait qu’il manque quelque chose, mais il l’avoue, il n’ose pas. Il devrait non ?

 

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Comment m’est parvenue cette jolie petite histoire ? De la plus étrange des façons. Pour moi en tout cas. Par Ruquier figurez-vous. Enfin, de manière détournée. Je ne regarde quasi jamais Ruquier. Tout ce qui est mis en épingle par les cadors de la télé a le don de m’exaspérer, en général, et Ruquier en particulier. Je ne vais pas vous parler d’Hanouna, hein ! Et puis là, par l’intermédiaire de Christine Angot de cette émission qui n’est pas encore allée se coucher, apparaît un écrivain de l’écurie Gallimard, coaché par Philippe Sollers quand même, mes respects, un certain Marc Pautrel, jamais paru à la télé, même locale, et son minuscule (par le nombre de pages) roman. Et bien, il est bien joli. Une étoile brille dans le firmament ensanglanté du monde.

Chaque seconde de ce dîner sera pour moi sacrée, jusqu’à la dernière, celle qui nous séparera puisque toujours je finis par être séparé des femmes dont je tombe amoureux. La séparation est devenue une constante de mon existence qui m’a forcé à changer de vie, et c’est pour ça que je me suis retrouvé romancier : je veux tout transformer en légende, créer une boucle continue, doubler l’éternité.

Marc Pautrel, La vie princière, Gallimard 

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26 février 2018

218 Guerre totale : tout le monde descend (ou est descendu) !

Si j’ai bien tout compris et j’ai bien peur que ce soit le cas, la guerre mondiale 1914-18 fut une boucherie vaine et multimillionnaire en destruction de vies humaines, une guerre de machos pour savoir qui c’est qu’était le plus fort ; la guerre mondiale de 1939-45, la guerre du monde fascisant contre le monde libéral ; et la guerre actuelle contre Al Quaeda-Talibans-Daech-X en Afghanistan, Irak, Syrie et Cie serait celle du fric et du cynisme, la guerre hypocrite avec les civils innocents en chair à canon, la guerre des profits parallèles drogues armes en trafics serrés, milices privées adoubées par les services secrets et vice-versa, restons sur le vice, la guerre du chaos au Levant qui libère toutes les énergies destructrices, et plus on fouille, plus on en trouve. Le primo avait le pire en crête, le secundo est le pire du pire même si ce n’est pas possible, et bien si, il n’y a pas de limites au chaos, à la boucherie, à la trahison, au machisme, aux combats sanguinaires, aux drones incendiaires, aux familles déchiquetées, aux amours héroïnés, aux espions corrompus. Qui ne tue pas est tué.

Se servir dans le chaos. Meurtrièrement époustouflant.

Fox est venu écouter cette colère en jouant, avec la précieuse caution de Dilouar, à l’envoyé du gouverneur, dans l’espoir de capter un renseignement utile ou d’identifier une source potentielle. Une version afghane de l’enquête de voisinage. Les résultats ne sont guère concluants, il se prend surtout dans la gueule le désespoir de paysans coincés entre le marteau fondamentaliste et l’enclume étrangère, soutien d’un pouvoir corrompu qui a promis beaucoup et donné peu. Il encaisse la peur ressentie après chaque shabnameh, chaque exécution sommaire, la crainte permanente de sauter sur une mine ou de voir son enfant déchiqueté par la bombe d’un avion, l’angoisse d’être racketté par les agents de l’État ou emprisonné de façon arbitraire, l’absolu dénuement, l’absence d’espoir et le ras-le-bol de cette occupation –ainsi est-elle perçue – devenue, plus que la religion, le principal moteur de la rébellion.

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08 février 2018

217 Entretemps

En attendant le secundo, aussi trach que le primo (voir rubrique précédente), je m'offre une petite pub personnelle à propos de ce fameux polar écrit sous l'inspiration de la mosquée-cathédrale de Cordoue et du retour en force de la religion. C'est de la dynamite mes chers frères, mes chères soeurs ! Les intégristes de tout poil veulent imposer leur Dieu unique et néanmoins différent pour chacun d'eux. A en perdre son latin, son arabe et même son hébreu !

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Carte de visite Pierre Férin recto

Carte de visite Pierre Férin verso

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20 janvier 2018

216 Déstructuration massive !

 

Pour réussir en ce bas-monde, aussi mal en point aujourd’hui qu’hier (avec ses pics et ses gouffres), il faut être soit très bon soit très pervers. Soit une tête brillante en algorithme, en financiarisation de l’économie ou en planification d’attentat comme celui du 11 septembre 2011 à NY, LA référence. C’est ce qu’aurait écrit Machiavel himself (exemples en moins of course), le maître toute catégorie en la matière. Même pas besoin de l’avoir lu pour le savoir. Pas vain non plus d’avaler ce traité de réalisme au vitriol. Une gifle salutaire pour tout humaniste béat. Cela signifie en clair que le pékin lambda c'est-à-dire moi, vous je ne sais pas, échoue en tout ou partie quand il entreprend un projet ou quand les circonstances lui permettent d’entreprendre ce qu’il entrevoyait comme désir.

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Et moi le gros naïf, non je ne suis pas gros, et moi le gros bêta, et moi le petit con, non je ne suis pas petit, j’étais loin d’imaginer qu’une guerre, encore plus « civile », pouvait permettre de s’enrichir comme me l’a raconté un jour une connaissance au Liban très bien placée et enrichie. Une découverte et un abîme de déconvenue pour tout idéaliste pétri d’humanisme socialisant et forcément bêlant, ce que bien entendu je ne suis plus depuis ma mue en horrible type ironico-cynique ou cynico-ironique, c’est vous qui voyez. Dans la grande lutte mondiale du Bien contre le Mal, disons le clairement, le bien et le mal ne sont pas souvent là où on les attend, les guerres d’Afghanistan en sont un bel exemple. Le mal colle aux basques du bien et inversement, tant et si bien et si mal qu’on se demande à quoi servent toutes ces politiques agressives, je dirais même plus, destructrices tant en principal qu’en collatéral. Il se pourrait bien que la réponse soit simple mon bon monsieur, à se faire du fric. Comme l’a dit si bien Ibn Khaldoun, ça fait déjà un bail, les sociétés développées, enrichies et alanguies se paient des mercenaires pour faire la guerre à leur place contre les nouveaux barbares. Et perdent. Seuls des individus se bâfrent sur la bête en vomissant leur âme. Les mercenaires sont sans foi ni lois. Mais ce que ne pouvait prévoir l’inventeur arabe de la sociologie, c’est que des machines remplaceraient les mercenaires. De drôles de drones lâchent leurs missiles partout, pilotés par des mères de famille au sein du Pentagone et téléguidés par des espions achetés dans la population locale. Dans cette atmosphère délétère, la baise est à l’image de ces guerres, sauvage, cruelle, violente et sans morale. Mais y a-t-il une morale à l’Histoire ? Et puis brusquement, j’ai hâte de me procurer le tome 2, autrement dit Pukthu secundo.

À la gloire de Dieu, disent-ils, et personne ne l’ouvre. Mais Allah n’est pas dans les regards terrifiés et remplis de colère qui se posent sur Shere Khan lorsque ses yeux sont ailleurs. Allah n’est pas non plus dans les paroles de ses moudjahidines quand, entre deux escarmouches, pensées et mots affranchis, ils évoquent les vrais raisons de leur conflit. Certains disent défendre une vallée, un clan, un village, une famille, le peu qu’ils possèdent de culturee et de bêtes, des femelles, contre l’envahisseur étranger ou le pouvoir central apostat, pilleur et violeur. D’autres, plus jeunes et plus pauvres encore, aspirent à une existence meilleure et veulent gagner de quoi faire vivre leurs proches, ou plus généralement s’acheter ou s’arroger de force une gamine à engrosser et un lopin à travailler. Et quand le sang coule à flots, au cœur de la bataille, quand les corps sont percés, déchirés, mutilés, quand seules hurlent les explosions, les souffrances et les rages libérées, et qu’il ne reste plus que la peur viscérale, et la survie, et l’agonie, et l’anéantissement de la vie, Dieu s’efface à nouveau. Derrière la mère, derrière l’épouse, derrière la maison ou la terre. Dans les derniers instants, le mourant n’a que faire des prières, des sourates, des aspirations démesurées et des divins paradis, son esprit retourne chez lui et appelle celle de ses femmes dont il veut se souvenir à la fin de toutes choses.

DOA, Pukhtu, folio policier, Primo

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04 janvier 2018

215 Fractures

 

Il est comme ça. Rien ne le prédestinait à nicher dans les fractures de la société, sauf peut-être la fracture de sa famille de naissance. Mais est-ce une raison suffisante ? Les unes après les autres. Y-a-pas-za-dire, elles l’attirent. Toutes. Il leur donne le bâton pour se faire battre. On dirait que tel est son destin. Mais voilà, il y a le destin et ce qu’on en fait. Il a cru choisir la voie de la justice sociale. Il a souffert pour cela de mille manières toutes inattendues. Et cela n’a servi à rien. Aux autres c’est sûr, mais à lui ? Lui, au bout d’un moment, il a fallu qu’il comprenne. Qu’il se comprenne. Question de continuer sa vie ou de se donner la mort. Même la mort-vivant, pas forcément la mort définitive irréversible salvatrice. Ce fut dur mais il a finit par comprendre. C’était même limpide. C’était surtout surprenant. Il pouvait dès lors continuer de vivre comme vivant. Pour se trouver plus tard devant de nouvelles interrogations. Comme tout un chacun. Celles du vieillissement. Mais là, c’est tout autre chose. Ce n’est que du normal. Du général. La vie quoi. Avant, c’était de l’irréfléchi.

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J’atteins le troisième étage hors d’haleine, affligé d’une dette d’oxygène phénoménale et je m’enfonce en titubant dans un couloir obscur où se succèdent des portes fermées. J’en ouvre une au hasard et je distingue gisant dans la pénombre un bureau métallique gris, sous lequel, sans réfléchir davantage, je me glisse, non sans avoir précautionneusement refermé la porte derrière moi. La rumeur de la horde barbare lancée à notre poursuite qui monte des étages inférieurs, enfle, portes fracassées, hurlements perçus comme sauvages, horribles mots dévastateurs qui s’enfoncent en vrille dans nos cerveaux, “balançons ces rats par la fenêtre”. Je me recroqueville à l’abri de la plaque métallique grise, m’efforçant sans grand succès d’étouffer mon halètement, tremblant comme une feuille dans la brise du matin. Je me dis que je suis fait comme un rat, celui précisément qui ne va pas tarder à se faire défenestrer du troisième étage. Le bruit de la fureur et des portes qui claquent se rapproche inexorablement. Il n’y a plus d’autres solutions que d’accepter son triste sort en priant. Je vais clamser tel un couard pour une cause qui me paraît juste, sans avoir jamais pour autant mesuré toute la portée de ma solidarité. Je n’aurai même pas eu le temps de m’établir. Où se niche la justice en ce bas-monde ? Les guerriers vociférant ne sont guère qu’à quelques portes. Je m’en remets à dieu sait qui, les mains jointes comme les abbés me l’ont appris, tu vois comment à l’heure fatidique on en revient toujours à ce qu’on nous a appris quand on était petit. L’heure des comptes sonne déjà à mon cadran et comme un gros bourdon cognent les remords tandis que suinte sur mes tempes la sueur des regrets éternels et que la peur se répand tièdement dans mon pantalon. La porte s’ouvre avec fracas comme si elle s’arrachait de ses gonds. Je serre les dents, les fesses, je rentre la tête dans les épaules et je garde les mains jointes, susurrant des paroles inaudibles, humant une odeur nauséabonde de sueur mêlée à l’urine, tandis que la porte se referme en claquant et que les vitupérateurs hurlant s’éloignent à grands pas, le bruit s’atténuant petit à petit. Un miracle s’est produit par la grâce de je ne sais qui. Oui, bien sûr, je te vois hocher la tête, tu n’es pas d’accord avec moi. Ce n’est sûrement pas à cet instant que je vais me remettre à croire et promettre d’aller brûler des cierges à Lourdes dans un pèlerinage de remerciements. Je demeure cloîtré dans mon antre malodorant, les yeux clos, les mains jointes avec les extrémités des doigts qui effleurent mes lèvres comme si j’invoquais ou remerciais une quelconque divinité, le Dieu de mes ancêtres pourquoi pas ou celui des marxistes car il semblerait bien qu’il m’accordera l’opportunité de m’établir. Des crampes me torturent les jambes repliées et écrasées sous le poids de mon corps crispé. Je suis trempé de la tête aux pieds. Parfois la vie ne tient qu’à un fil, et ce fil, on ne le tient même pas entre ses mains, sauf à se dire qu’il ne faut jamais prendre de risque de quelque nature que ce soit. Mais tu vois, la vie, c’est quand même et toujours une prise de risques sans que l’on en soit nécessairement conscient. A titre d’exemple, tu vois bien que j’ai failli être anéanti par un danger mortel dont j’ignorais jusque-là l’existence même. Je ne pouvais donc en évaluer la gravité, comme une fourmi ne comprend pas le bruit de la tondeuse qui vient la faucher. Je peine à m’extraire de ma tanière tant mes jambes sont ankylosées et une fois debout, je vacille comme si j’étais ivre. Mais je suis toujours en vie, je suis encore en vie. Je glisse un œil circonspect par la porte entrebâillée, à l’affût du moindre bruit. Longuement, j’ausculte la qualité du silence revenu prendre possession des lieux. Enfin rasséréné, je me faufile à pas de loup le long du sombre couloir qui faillit être celui de la mort, jusqu’à l’escalier. Je suis d’accord avec toi, j’en fais un peu trop. Et puis non, tu sais, je crois sincèrement qu’ils étaient capables de n’importe quoi. Là, j’aperçois une silhouette devant moi au milieu de l’escalier en laquelle je reconnais la démarche hésitante de Flaco. Je le hèle dans un souffle. Il me raconte qu’il s’est planqué dans un réduit de rangement de seaux et de balais caché derrière un rideau de serpillères en train de sécher sur un fil. Ils n’ont vu que le fil, ces scélérats. De toute façon, ils estiment avoir atteint leur but principal en ayant envoyé cet infortuné Élie à l’hôpital. Nous nous regardons longuement Flaco et moi, nous l’avons échappé belle.

Pierre Ferin, Vous saurez tout sur Marc Dubois sans l’avoir jamais demandé, Edilivre.

À commander sur le site www.edilivre.com/doc/871791

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28 décembre 2017

214 Grosse déprime !

 

Je voulais passer les fêtes de fin d’année en compagnie de polars haletants. Voulais me laver le cerveau par les actions trépidantes et dans le sang. Ça peut paraître étrange mais ça marche comme ça avec moi. Mais là, me demande si mon petit doigt ne se l’est pas foutu dans l’œil. Jusqu’ou vous voulez. Me suis retrouvé avec un bouquin qui m’immisce une déprime plus que sournoise.

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Même s’il n’est pas dépourvu d’humour, d’ironie plutôt, il faut avoir un mental au beau fixe pour ne pas succomber à la déprime, comme une tentation. C’est pourtant un vrai polar avec des cadavres en série, mais des cadavres bizarres issus d’une malédiction, et dont on ne perçoit même pas les bouts de chairs ensanglantées collés aux murs des appartements où ils se sont fait trucider. Et puis comprendre brusquement vers la fin qu’il reste encore des choses à vivre et pour lesquelles on continue de vivre, pour ma part, j’ai arrêté mentalement le livre à cet endroit là même si je l’ai quand même terminé. Après, on fonce dans le cynisme dont se repaissent les vrais éditeurs contemporains. Si t’es pas cynique coco, t’es pas publié.

On a vécu six ans ensemble, elle m'a apporté beaucoup de bonheur au début, puis énormément de monotonie par la suite. Ce que je trouvais singulier chez elle les premiers mois l'a rendue insupportable les années suivantes. Je me suis donc peu à peu réfugié dans le travail, avant d'en revenir déçu, frustré, aigri jusqu'à la dépression. Avec ça un ras-le-bol de mes amis factices, pleins d'orgueil, de ceux qu'on continue de voir par habitude plus que par réel amour ou passion, et le calice était englouti jusqu'à la lie. J'étais ivre de désillusions, empoisonné par l'amertume. J'ai vu bien des gens de ma génération s'embourber dans les mêmes vicissitudes de l'âge sans s'en sortir autrement qu'en faisant des gamins pour (re/dé)porter les problèmes. Moi j'ai opté pour une soluiton plus radicale. Je me suis enfui de moi-même en quelque sorte. Je me suis offert une toute nouvelle maturité, tout en lucidité.

Maxime Chattam, Le coma des mortels, Pocket

 

le coma

 

Posté par Pierre Ferin à 16:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]