lire sa vie

06 décembre 2018

239 Ça me désole !

Ça me désole mais quelques mois avant l’élection d'Emmanuel Macron, j’ai décrit à ma manière ce qui se passe aujourd’hui, les révoltes et les exactions extrémistes, dans mon livre « vous saurez tout sur Marc Dubois… " et Marc Dubois prédit même l’avènement de l’extrême droite au pouvoir. Je m’en sortais par une pirouette en disant que Marc Dubois s’était souvent trompé dans sa vie.

Et bien nous y voilà ! Je suis bien conscient que le Président Macron a laissé se rompre la corde qui relie les premiers de cordée aux derniers, et j’ignore, mais je l’espère, s’il parviendra à rattraper cette corde, mais la tâche s’annonce redoutable pour lui et pour le pays. Il va falloir qu’il change beaucoup. Mais ce qui me désole encore plus, si c’était possible, ce sont les « intellectuels de gauche » qui encensent cette révolte populaire, spontanée et violente sous prétexte que « s’y tissent des sympathies, des affections neuves, un sentiment d’être ensemble… » comme si n’importe quelle lutte ne procurait pas les mêmes sensations à celles et ceux qui les mènent. Ce n’est pas suffisant pour dire l’essence (sans jeu de mot) même de la lutte, son sens, et la direction qu’elle prend, et c’est criminel d’en minimiser ou justifier les exactions et autres extrêmes violences. Ce qui me désole, c’est le comportement dangereux des femmes et hommes politiques de gauche qui ne dénoncent pas la violence ou seulement du bout des lèvres en lui opposant la violence de la classe au pouvoir.

Pour ma part, ce que je défends, c’est la démocratie et l’État de droit (même si je sais bien qu’ils sont liés au capitalisme inégalitaire), le moins mauvais des systèmes à l’échelle de la planète, face à la montée des totalitarismes sous quelque bannière qu’ils se présentent.

J’espère que nous sommes nombreuses et nombreux.

Ce jour-là, à peine étions-nous assis côte à côte face à la fenêtre sur des chaises surélevées, qu’il m’annonça avec solennité que sa mort était proche et qu’il espérait mourir dans son sommeil par « les mains de la mélancolie qui l’achèvent », selon la magnifique expression de Sancho à Alonso Quijano (Don Quichotte), m’a-t-il précisé.  Et pourquoi es-tu si pressé de mourir ?, lui ai-je demandé, t’as l’air en pleine forme physique ! Je ne dirais pas la même chose de ton mental depuis que tu es obsédé par la possible victoire de la Blonde Carnassière à la Présidentielle de 2017 ! C’est sûr, ça te perturbe. Il me répondit en posant sa main sur mon avant-bras et en contractant toutes les rides de son visage, « vois-tu Joël, tel que tu me connais, tu sais que je suis sorti de la religion très jeune alors que j’y étais en immersion totale, que j’ai été viscéralement attaché tout au long de ma vie à la construction européenne, que je suis pour une société métissée jusqu’à m’y impliquer moi-même dans ma propre famille, mais voilà que ce monde s’écroule, les temps changent, du tout au tout et les idéologies avec, tout est bouleversé, c’est la fin d’un monde, et bien, je n’ai aucune envie de vivre cette élection de 2017 et les temps sombres qui s’annoncent. 

Et en effet, qui aurait pensé qu’un retour des religions serait aussi fort en France qu’une vague de marée montante ? À un point tel que Brel, Brassens et Ferré appartiennent désormais à un lointain passé révolu. Ils sont mis au rencard. Les paroles de leurs chansons ont pris un sacré coup de vieux. L’heure est à la fermeture des frontières, à la montée des nationalismes agressifs (un nationalisme est toujours agressif mon vieux, m’aurait-il retoqué), à la déstabilisation de l’Europe et à l’émergence d’une France que je trouve mesquine où la discrimination s’imposerait comme la règle absolue. Après avoir un temps observé par la fenêtre la Garonne et le pont Saint Pierre qui l’enjambe, je lui demandai s’il n’avait pas le sentiment d’exagérer, mais il persévéra au contraire : « tu n’as pas compris, mon vieux Joël, la Blonde Carnassière et son parti que j’honnis vont prendre le pouvoir, c’est sûr, et de deux choses l’une, soit leur soi-disant dédiabolisation, c’est du pipeau, et ils vont appliquer à la baguette leur programme pernicieux, soit, peut-être le pire, s’ils ne vont pas assez vite, s’ils se satisfont de leurs postes de pouvoir puisque telle est leur véritable ambition, leur base nationaliste, identitaire, raciste, anti-culture, anti-européenne, etc. va les balayer en imposant par la force leurs convictions, soit encore les deux en même temps et c’est la guerre civile assurée, mon vieux ». Devant ma moue dubitative, il concluait en me disant, « je ne veux vivre ça en aucun cas ». 

Pierre Ferin, Vous saurez tout sur Marc Dubois sans l'avoir jamais demandé !

www.pierreferin-ecrivain.fr

 

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04 décembre 2018

238 La femme sacrifiée !

J’adore la Corse depuis que je l’ai découverte enfant, en touriste, avec mes parents. Je parle de l’île, de sa beauté époustouflante, de ses criques naturelles, de ses plages de sable blond, de ses vieux villages perchés et de la montagne sauvage intérieure.

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On peut envier les Corses de vivre dans cet environnement idyllique. On peut leur savoir gré d’avoir su peu ou prou le conserver. Et pourtant l’histoire de la Corse est émaillée de violence et la mentalité de ses habitants.es tend davantage vers la tragédie et le malheur que la sérénité, mais ce n’est peut-être qu’une fausse impression, due à une minorité agissante. Entre le machisme tenace et l’aspiration viriliste à l’indépendance (rappelez-vous les conférences de presse surréalistes des encagoulés armés en plein maquis) un certain nombre de jeunes hommes Corses construisent leur propre malheur. Et la première victime dans ce magma incandescent est la femme corse. C’est la sacrifiée de l’île de beauté. Voilà exactement ce que j’ai ressenti tout au long du roman qui vient, le petit dernier et non des moindres de ce romancier philosophe et corse. Ce roman est écrit d’une plume sublime qui jamais ne faillit ni se dément.

Au village, ils se sont frayé un chemin au milieu de la foule assemblée au soleil devant la maison. A leur passage, les discussions enjouées cessaient un instant, des mains se tendaient vers eux, les agrippaient, ils avançaient péniblement, d'étreinte en étreinte, Marc-Aurèle s'est remis à pleurer sur une épaule inconnue et le prêtre a continué d'avancer seul dans la fournaise, aveuglé par la sueur qui ruisselait sur son front, tandis qu'on l'interpellait de toute part, par son prénom ou en criant "mon père"!, il n'avait pas le temps de reconnaître ceux qui le serraient dans leurs bras et ne le libéraient qu'après avoir déposé sur ses joues des baisers brûlants, et il finit par franchir le seuil de la maison à l'intérieur de laquelle les conversations se poursuivaient dans la cuisine et la salle à manger, à voix basses, autour des cafetières fumantes, des bouteilles d'eau déjà tièdes et des gâteaux, et la pénombre ne dispensait aucune fraîcheur, des grains de poussière s'agitaient dans les raies horizontales de la lumière d'été filtrée par les persiennes, sur le mur de crépi blanc, un thermomètre en forme de Corse indiquait trente-huit degrés, et il est arrivé dans la chambre où reposait Antonia, dans un silence presque parfait que troublait seulement le bourdonnement des mouches. Régulièrement des gens entraient d'un pas lent et craintif, comme s'ils avaient peur de réveiller un enfant, ils se signaient au-dessus du corps, se recueillaient un instant et ressortaient avec les mêmes précautions.

Jérôme Ferrari, A son image, Actes Sud

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28 novembre 2018

Mon site internet !

 Je vous annonce la naissance de mon site internet :

 

www.pierreferin-ecrivain.fr

 

 

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dédié à la promotion de mes livres, au recueil de vos commentaires ainsi que la possibilité de prendre contact avec l'auteur ! 

Vous trouverez aussi des informations utiles ou intéressantes sur la genèse de chaque roman et une rubrique "actualité" qui suit l'auteur à la trace.

 

 

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25 novembre 2018

237 Saxophone

À la troisième édition de l’automne du livre dans le charmant patelin de Saint Paul de Fenouillet (66) où je m’étais convié, suis arrivé matutinalement, pas le premier, certes, on trouve toujours mieux que soi, mais presque. J’ai aussitôt fait le tour de la salle pour repérer la place mienne, celle qui m’était dévolue par la foi d’un carton de présentation avec mon nom, mais, ne trouvant pas cette place à ma convenance, ni vu ni connu, j’ai chapardé toute honte bue ledit carton pour me placer mieux, comme je l’imaginais. Je suis sorti chercher mon panier de livres et me suis installé. Satisfait de mon mini forfait, je suis allé faire un tour dehors pour passer le temps avant l’ouverture des portes, l’air innocent. En revenant, quelle ne fut ma surprise de trouver que mes voisins arrivés après moi, s’étaient débrouillés pour se mettre en avant, me rejetant dans la noirceur d’un coin sans déambulation. Tel est pris qui croyait prendre. Ma place attribuée était mille fois meilleure. Je suis alors aller me plaindre auprès de madame l'élue à la culture, responsable de la manifestation, pour implorer humblement de me changer de place, me faisant morigéner au passage puisqu’elle avait observé mon manège depuis le début. Tout ceci pour dire que je me retrouvai à l’autre bout de la salle et que la journée fut belle. Ma table jouxtait celle d’un écrivain, ce qui est la norme dans ce genre de manifestations, je suis bien d'accord avec vous, mais pas n’importe lequel.

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Nous engageâmes la conversation en attendant le chaland. Je lui découvris un accent pas tellement catalan. En fait un accent du lointain pays de ma naissance, et de la sienne aussi, puisqu’il venait de la bonne ville où fut inventé le saxophone par monsieur Saxe, si vous ne le savez pas, la pittoresque Dinant sur la Meuse.

Comme le chaland ne se pressait guère, de fil en aiguille, nous échangeâmes notre recueil de nouvelles, car Jean écrit surtout des nouvelles.

Je peux vous assurer que ce coquin d’écrivain, professeur de français et d’histoire à la retraite, poète et saxophoniste de jazz, eh oui, manie la plume avec dextérité et humour et n’a pas son pareil pour décrire les nombreux et variés déboires qui agrémentent la vie quotidienne du couple. L’amour est une drôle de garce, savez-vous, et puis, il faut bien s’occuper !

Guilleret, il marchait sur la berge d'un torrent asséché quand son bide manifesta soudain sa présence par une alternance de gargouillis et de spasmes insistants ; une foule grouillante de résidus en surnombre, lasse d'être ballottée trop longtemps dans un tunnel trop étroit et trop long, se bousculait vers la sortie. "Voilà ce qui arrive quand on multiplie, au-delà du raisonnable, les allers-retours entre la table et le buffet! grogna-t-il contre lui-même et sa gourmandise chronique. Je ne suis parti que depuis un quart d'heure et, déjà, je dois interrompre ma marche d'approche ! Tu parles d'un explorateur!" Tout en haut, des visions intempestives de haricots blancs en sauce, de tranches de lard croustillantes, de portions de tortillas dorées et de bêtes chitineuses pourvues d'antennes lui traversaient l'esprit et intensifiaient sa gêne abdominale comme autant de vagues nauséeuses.

Jean Piérard, Le Volcan sous le Robinet (et autres histoires), Editions Alexandra de Saint-Prix

 

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19 novembre 2018

236 C'est tout mélangé !

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Pour comprendre (s’il le fallait) ce que sont nos sociétés (occidentales) devenues, en rire et en pleurer, pas grand-chose de mieux que de se laisser mener par le roman qui vient. Incroyable écriture ! Ne vous attendez pas cependant à de belles phrases bien ciselées à la Proust comme je te pousse, pas du tout, il s’agit d'une prose écervelée, qui court dans tous les sens en suivant des énergumènes en tous genres – comme vous et moi, (tout en sachant parfaitement où elle nous mène – par le bout du nez évidemment et pas vraiment dans le sens du vent) et rend de manière formidablement loufoque et juste (selon moi) les humains venus du monde entier qui peuplent les quartiers périphériques de Londres et sont portés par toutes les idéologies religieuses ou non qui naissent et paissent sur notre encore belle planète (pour combien de temps encore ?). Explosif !

 

Et pourquoi la photo d’une souris me direz-vous ? Et bien…réponse dans le livre.

Dis-moi, s'enquit Samad, irrité de se voir ainsi tiré de sa contemplation, "quel grand défi serais-tu prêt à relever dans les heures précédant ta mort? Eclaircir les mystères du théorème de Fermat, peut-être? Comprendre la philosophie aristotélicienne?

-Quoi? Qui ? Oh, non...C'que j'voudrais, c'est...tu sais bien...faire l'amour...à une dame", dit Archie, que l'inexpérience rendait prude. "Tu comprends, pour la dernière fois.

-Dis plutôt pour la première, dit Samad en éclatant de rire.

-Oh, arrête, j'suis sérieux.

-D'accord, d'accord. Mais supposons qu'il n'y ait pas de "dames" dans les parages?

-Ben, tu peux toujours...", dit Archie, qui, à ce stade devint rouge comme une pivoine, dans la mesure où il s'agissait là de sa manière à lui de cimenter une amitié, "astiquer popol, comme on dit.

-Astiquer, répéta Samad d'un ton méprisant, astiquer popol, c'est bien ça? La dernière chose que tu aimerais faire avant de te débarrasser de ton enveloppe mortelle, ce serait donc "astiquer popol", avoir un orgasme en somme."

Archie, qui venait de Brighton, où personne ne prononçait jamais, mais alors ja-mais, des mots comme "orgasme", se mit à se tortiller tellement il était gêné.

Zadie Smith, Sourires de loup, folio, traduit de l'anglais par Claude Demanuelli

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23 octobre 2018

Salon du livre et du chocolat !

Au salon du livre et du chocolat à Sainte Marie la Mer, je me trouvais juste en face d'un stand de chocolat et j'ai bien sûr craqué et croqué (il est excellent).

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Petit rappel de mes livres :  "tout en part, tout y revient" (www.publibook.com)

Carte de visite Pierre Ferin recto

"L'insupportable perfection de l'être" (www.edilivre.com/doc/857158)

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"Vous saurez tout sur Marc Dubois sans jamais l'avoir demandé" (www.edilivre.com/doc/871791)

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Craquez, croquez et partagez !

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08 octobre 2018

234 Drapeaux

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Dans la nouvelle région du sud où j'entame ma deuxième retraite, demeurent beaucoup de pieds-noirs ou leurs descendants qui, j’en ai l’impression, vivent tout autant que leurs parents dans le ressentiment. Il faut comprendre que ces gens dominaient toute une population là-bas (les dits indigènes ou musulmans) alors qu’ils ne dominent plus personne ici. C’est la raison pour laquelle, je n’en vois pas d’autres, ils se montrent capables d’inaugurer (en 2012 ! – contre le cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie) une plaque commémorative dans le petit port où j’habite dorénavant dont les premiers mots sont (je cite) « des Français d’Algérie chassés de leur province natale et qui ont su avec courage et abnégation créer une nouvelle vie en Métropole… » Je pense pour ma part qu’ils se sont « chassés » eux-mêmes n’étant pas capable de vivre aux côtés des Arabes et autres Berbères qu’ils n’avaient jamais considérés comme leurs égaux. L’Algérie à leurs yeux ne faisait manifestement pas partie de la République « liberté égalité fraternité » ! Leur « hystérie » face au drapeau algérien viendrait de là ! Je n’ai jamais vu personne s’effaroucher qu’un Français issu de l’immigration portugaise brandisse sa bannière portugaise dans la rue ou au rétroviseur de sa voiture, alors que des tonnes d’injures et de réactions sont suscitées par la simple apparition d’un drapeau algérien à l’extérieur, jusqu’à des appels au meurtre. Il faudrait que ces personnes réfléchissent enfin sur leur propre comportement ou celui de leurs ancêtres en terres maghrébines.

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Bleu blanc vert sont les couleurs de ce drapeau et le titre du roman que je viens de finir au milieu des cartons de mon déménagement. J’ai mis longtemps à le lire mais ce n’était pas dû à la teneur du roman. C’est l’histoire de l’indépendance de ce pays et c’est drôlement bien raconté. Les choses sont claires. Je ne puis que conseiller aux pieds-noirs et leurs descendants de le lire et le méditer. Maïssa Bey ne nous épargne rien, jusqu’au tsunami islamiste.

Bleu. Blanc. Vert. Dès qu’il a posé son cartable sur le bureau, il a dit : à partir d’aujourd’hui, je ne veux plus voir personne souligner les mots ou les phrases avec un stylo rouge ! Ni sur les cahiers ni sur les copies. D’abord j’ai pensé que le rouge était sa couleur. Je veux dire, la couleur du professeur. Une couleur réservée exclusivement à tous les professeurs. Pour les corrections et les commentaires. Les bien, très bien, passable, mal, médiocre, les points d’exclamation, d’interrogation, les zéros soulignés, les bonnes et les mauvaises notes entourées ou non d’un certain nombre de cercles pour que les parents les voient bien. Il a ajouté : maintenant vous ne soulignerez plus qu’en vert. Avec un stylo vert. J’ai levé le doigt. Il m’a autorisé à parler. J’ai demandé pourquoi. Pourquoi on ne devait plus utiliser le rouge. Alors il est monté sur l’estrade. Il a expliqué. J’avais tout faux. Il nous a dit que, si on écrivait avec un stylo bleu sur la feuille blanche et qu’on soulignait en rouge, ça ferait bleu blanc rouge. Les couleurs de la France. Celles du drapeau français. Il a dit qu’on était libres maintenant. Libres depuis quatre mois. Après cent trente-deux ans de colonisation.

Maïssa Bey, Bleu Blanc Vert, Points

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29 août 2018

233 Mon compagnon de route !

 

Ne lui dites rien, il ne le sait pas, mais depuis que je l’ai rencontré, je ne l’ai plus quitté. Il est devenu mon compagnon de route sur le chemin des livres. Même quand je m’éloigne un temps de lui, parce qu’il faut bien aller voir ailleurs comment vivent les gens et si le soleil luit autrement, j’y reviens toujours. J’ai lu six romans de lui en enfilade, sans que mon désir, mon plaisir, mon intérêt, ne s’effiloche. Bien plus tard, j’ai lu son incroyable enquête sur l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Comme toutes les rencontres importantes, celle-ci est due au hasard. Je revenais d’une mission au Maroc où j’avais sympathisé avec deux coopérants japonais (je raconte cette histoire dans mon recueil de nouvelles – « l’insupportable perfection de l’être » - www.edilivre.com/doc/857158) - et de retour à Toulouse où j’habitais à l’époque, sortait son nouveau roman sur Kafka – c’est ce que j’avais cru comprendre (Kafka sur le rivage), alors Kafka + Japonais, j’avais tilté. Mon petit doigt m’avait sommé de l’acheter et je me suis précipité dans ma librairie favorite. Et cet attrait perdure sans que j’envisage l’éventualité qu’il se tarisse. La façon de cet écrivain de considérer le monde et les gens me stupéfie toujours, tellement je le ressens tout itou. Je cherche encore les mots pour me l’expliquer mais ne les trouve pas. Est-ce à dire que je ne les possède pas ? Du plaisir à l’état pur. Cérébral bien sûr mais tout autant charnel. Je découvre avec lui que lire peut devenir aussi un plaisir charnel. Je les éprouve autant que je les ressens, ses mots, ses phrases, ses romans. S’il ne les avait pas écrit lui-même, j’aurais tant aimé le faire moi-même ! Et donc, voilà que je découvre un premier roman qui n’a pas été publié à l’époque où il l’a écrit sur une table de cuisine la nuit, après la fermeture du bar jazzy dont il s’occupait et était le propriétaire à l’époque. Alors là, j’adore.

 

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(Haruki Murakami - 2MB)

Elle me dit un jour, sérieusement (non, ce n’est pas une plaisanterie), qu’elle était entrée à l’université pour avoir une révélation divine. Il était alors quatre heures du matin, nous étions au lit, tous les deux nus. Je lui demandai quelle sorte de révélation divine elle espérait. « Comment pourrais-je le savoir ? dit-elle, puis elle ajouta, un instant après : Peut-être quelque chose comme des ailes d’ange qui descendraient du ciel. » Je tentai d’imaginer le spectacle d’ailes d’ange tombant du ciel dans le jardin de l’université. Vu de loin, cela m’apparut comme des mouchoirs en papier.

Personne ne sait pour quelle raison elle est morte. Je soupçonne qu’elle-même l’ignorait peut-être.

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Haruki Murakami, Écoute le chant du vent suivi de Flipper, 1973, 10/18, traduit du japonais par Hélène Morita 

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19 août 2018

232 L'instant double !

 

Il m’arrive souvent de ne pas être là où je suis. Pas vous ? Mon corps est à un endroit mais mon esprit n’y est pas, il ne m’accompagne pas dans le paysage où je marche pourtant, ce n’est qu'un exemple, et mes yeux ne contemplent plus ce paysage pourtant si attrayant, tout se passe dans mon cerveau à partir de ce que mon esprit me dicte, qui n’a rien à voir avec ce que vit mon corps marchant tel un automate. Un peu comme le mobile qui emporte l’esprit loin de l’endroit où se trouve son corps, vers un autre esprit avec qui il correspond sans égard pour celui qui lui parle juste face à lui. C’est très étrange quand on y pense. Il doit pourtant exister un lieu quelque part où se réunissent enfin le corps et l’esprit, un lieu apaisant.

 

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(Azemmour)

Est-ce la culture qu’on nous enseigne pendant nos jeunes années agrémentée de celle qu’on acquiert en fonction de ses propres goûts qui nous rend ainsi double et dissocié de cette façon, et même souvent incapable d’écouter celui ou celle qui nous accompagne à cause de ce boucan intérieur, aussi prégnant qu’une addiction à un mobile ?

C’est ce qui arrive tout le temps à notre ingénieur marocain, dans le roman qui vient, féru de Voltaire et de poésie française, qu’on lui a enseignés au lycée Lyautey de Casablanca. Au point qu’il quitte tout pour suivre toutes ces phrases que son esprit déroule et impose à sa conscience. Il ne peut s’empêcher de vouloir savoir où tout cela va le mener. Et cela commence comme un retour aux sources, celles d’avant le lycée français, celles des premiers savants arabes (Averroès-Ibn Rochd, Ibn Tofayl, Ibn Khaldoun…), dans sa petite ville natale (Azemmour), dans le riad de ses ancêtres. Mais le Maroc contemporain a ses contingences, avec le retour des religieux islamistes (réveillés par Khomeiny depuis l’Iran) qui imposent une couche cultuelle destinée à la galerie et ses kyrielles de sectes qui inquiètent le Makhzen (État chérifien).

Rien ne se passe comme notre ingénieur l’espérait et ce lieu apaisant qu’il appelait de ses vœux et qu’il espérait trouver dans le Maroc profond de ses ancêtres en retournant aux sources n’est plus accessible, s’il l’a jamais été. Le monde comme le roman est une farce.

L’été arrivait. Comme les jours s’allongeaient, Adam prit l’habitude d’aller au bord du fleuve attendre qu’il fît nuit pour revenir au riad et s’endormir. Assis sur un tronc d’arbre, le regard noyé dans le lent cours d’eau, il lui semblait parfois qu’il se dissolvait dans la nuit qui descendait enfin, dans le silence qui s’épaississait, dans le vent léger qui apportait à la ville des senteurs d’iode et de varech. Alors il ne se posait plus la question : « qu’est-ce que je fais ici ? », puisqu’il n’y avait plus rien ici qu’un cœur qui palpitait doucement et une âme immobile, passive, une âme qui n’éprouvait aucun besoin de lier entre eux, pour donner un ens au monde, les signaux ténus qui effleuraient ses yeux comme de minuscules phalènes, les vibrations de l’air qui apportaient la vaine rumeur des remparts et les effluves presque imperceptibles qui montaient du sol humide et noir.

Fouad Laroui, Les tribulations du dernier Sijilmassi, pocket.

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15 août 2018

231 Estonia !

Bon, je sais que l’Estonie est un des trois pays baltes et que la capitale en est Tallinn (j’ai eu un peu de mal à m’en souvenir). Comme le nom l’indique, ces petits pays bordent la mer Baltique, sous la Finlande, le long de la Russie (il y a une carte opportunément située en début du roman). Que ce pays n’est indépendant que depuis 1992, ce que j’ignorais. Son histoire a priori m’intéressait sans qu’il y ait une quelconque raison raisonnable. Mais ce livre n’est pas à proprement parlé un livre d’histoire, quoique la lutte des Estoniens coincés entre les nazis et les communistes russes, pour leur liberté, sert de toile de fond. On pourrait de même dire qu’il s’agit d’une histoire de femmes survivant entre les idéologies (inhumaines par définition ?) et des hommes incommodes, chantres de ces idéologies ou tout simplement parangons de la domination masculine jusqu’à une violence extrême. Vraiment extrême sous la plume de l’écrivaine qui vient. Mais certaines femmes ne s’en laissent pas compter et retournent la violence des hommes contre eux. Mérité. Plus je lis de romans où l’idéologie communiste joue un rôle, plus je trouve des façons d’être et de faire pratiquement identiques dans toutes les langues et sous toutes les latitudes, et surtout peu intéressantes (je parle de l'idéologie, pas du roman, très intéressant, lui). Sinon ces sociétés auraient survécus, pardi, on ne lâche pas facilement ce qui nous va bien. Au fond, jusqu’ici, des hommes cherchent toujours à faire mieux que le capitalisme et tombent à chaque fois dans plus moche encore, du merveilleux qui chante au pire qui tue. C’est quand même incroyable, cette histoire, notre histoire, vous ne trouvez pas ? Au fond, ne reste que le ciel, avec ses constellations, la Grande Ourse pour la grand-mère du roman qui a besoin de l’apercevoir pour sourire, et celle de la Balance, pour moi, qui a le don de m’apaiser. Le cosmos, il n’y a que ça pour nous autres pauvres mortels.

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Et la pile d’exemplaires de la revue mensuelle Aide au propagandiste que Martin lisait avec avidité : « en 1960, pour 10.000 habitants il n’y avait que neuf médecins en Angleterre, aux États-Unis seulement douze, mais en Estonie soviétique, vingt-deux ! En Géorgie soviétique, trente-deux ! Avant la guerre en Albanie, il n’y avait pas de jardins d’enfants, mais maintenant il y en a trois cents ! » (…)  La vue des années et la mention « Édition d’agit-prop du Comité Central du Parti Communiste d’Estonie » imprimée sous le titre du journal firent retentir dans la tête d’Aliide le trémolo passionné de la voix de Martin. « La société socialiste fournit les meilleures conditions au développement du savoir, au développement de l’agriculture, à la conquête de l’espace ! » Aliide secoua la tête, mais la voix de Martin n’en sortit pas. « Le monde capitaliste n’arrivera pas à s’aligner sur notre niveau de vie qui avance comme un ouragan ! Le monde capitaliste tombera à genoux et disparaîtra (…) victoire victoire victoire ! » Martin ne disait jamais « peut-être ». Il ne pouvait pas douter, parce qu’il n’en laissait pas la possibilité dans ses paroles. Il ne parlait que de vérités.

Sofi Oksanen, Purge, le livre de poche, traduit du finnois par Sébastien Cannoli

 

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