lire sa vie

22 avril 2019

250 La religion des hommes !

Une fois n’est pas coutume, je l’ai vue et écoutée à la Grande Librairie et aussitôt la voix qui commande en moi m’a dit d’un ton sans réplique, mon vieux (littéralement), ce livre est pour toi, il faut que tu te le procures. J’ai acquiescé aussitôt et je l’ai commandé au point presse-librairie du village. Il est arrivé quelques jours plus tard. Cette satanée voix peut se faire emmerdeuse quand elle m’oblige à accomplir sur le champ des actes qu’en tant que procrastinateur accompli, je remettrais bien au surlendemain si ce n’est à jamais, mais je dois reconnaître qu’en ce qui concerne les livres, elle se trompe rarement ! (Comment ? Jamais ? Bon si tu veux, jamais !)

Cela fait des lustres que je suis convaincu que la religion n’a rien à voir avec Dieu (s’il existe) mais tout avec les hommes qui eux, existent, c’est sûr. Je suis sorti pour cela de l’Église catholique quand j’ai compris vers seize ans que les curés se fichaient éperdument des femmes alors que pour moi au contraire, elles m’importaient beaucoup

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.(calligraphie arabe du nom du Prophète)

Dans les Califes maudits, le livre dont je vous parle ici et maintenant, il est surtout question d’hommes mais aussi d’une femme, Fatima, une des filles du Prophète. C’est l’histoire de la bagarre entre hommes, factions, clans et tribus arabes (et juives) de la péninsule arabique pour désigner le successeur de Mohamed-Mahomet-Muhammad à sa mort. Et le moins qu’on puisse dire c’est que ce n’est pas triste, c’est même saignant. Ce qui est intéressant vraiment dans ce livre (à mon humble avis d’agnostique), c’est que Hela Ouardi, l’auteure, une universitaire tunisienne spécialiste de l’islam et de littérature française, a écrit une reconstitution détaillée du premier califat de l’islam à partir d’une exploration minutieuse des sources de la tradition musulmane aussi bien sunnite que shî’ite. C’est éclairant.

Dans la réunion de la saqîfa, tout a donc un fort air de déjà-vu : Ansârs et Émigrants se disputent aujourd’hui la succession de Muhammad comme ils se disputaient hier un butin de guerre. L’islam est perçu comme un investissement dont chaque camp veut récolter l’exclusivité des bénéfices : les Émigrants ont fourni le premier capital tandis que les Ansârs ont investi dans cette entreprise modeste ; maintenant qu’elle a prospéré, il s’agit de savoir qui doit engranger les gains : l’entrepreneur ou l’actionnaire ? Les hommes présents ce jour-là à la saqîfa sont quasiment tous des commerçants et la négociation politique prend des allures de marchandage. Les adeptes de la religion du commerce jettent les bases d’un nouveau négoce : le commerce de la religion.

Hela Ouardi, Les Califes maudits (la déchirure), Albin Michel

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20 avril 2019

249 Café littéraire !

Il m'a bien plu ce café littéraire de Saint Nazaire. Il faut dire que la présence de 25 personnes m'a stimulé. Je me suis lâché ! J'ai tenté d'expliquer la première partie de ma vie, de 14 à 35 ans, et j'ai analysé à travers ce parcours ce qu'est la radicalisation. Plusieurs types de radicalisations (politique, religieuse et amoureuse) qui ont sans doute un tronc commun que j'ai tenté d'extrapoler dans mon roman sur "Marc Dubois".  

Ma petite conférence d'une courte heure a déclenché un débat passionné et passionnant d'une longueur identique. Ensuite, la moitié du public s'est retrouvé dans une brasserie pour prolonger la soirée en dînant ensemble.

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C'était super.

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(le prédicateur !)

 

Et bien sûr vous saurez tout en lisant mes livres ! Et pour trouver mes livres, tous les renseignements se trouvent sur mon site internet :

www.pierreferin-ecrivain.fr  www.pierreferin-ecrivain.fr       www.pierreferin-ecrivain.fr      www.pierreferin-ecrivain.fr

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12 avril 2019

248 Hallucinant !

Rien à voir avec les attouchements que j’ai subis à l’internat catholique quand j’avais 14 ans. Je m’en étais quand même ouvert auprès de ma mère qui a aussitôt pris rendez-vous avec l’abbé directeur. À la suite de quoi je fus exclu du collège pour « mauvais esprit ». Ha ! ha ! ha ! C’est ainsi que je découvris à 14 ans que j’étais doté pour la vie d’un mauvais esprit ! La bonne blague. Autant vous prévenir tout de suite, ma ridicule mésaventure n’a aucune commune mesure avec ce qu’il se passe dans le « roman » qui vient où il s’agit aussi de pédophilie. Aucune.

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D’abord, d’accord, il s’agit aussi de pédophilie dans mon petit cas, mais ici la pédophilie apparaît à un degré de gravité extrême, et plus précisément à deux niveaux qui n’ont au départ rien à voir entre eux, d’une part la pédophilie qui se produit à l’intérieur d’une famille (d’avocats), par un grand-père sur sa petite fille, et d’autre part celle d’un homme sur des petits garçons inconnus et qui finit par en tuer un. L’auteure relie ces deux successions d’actes après avoir rencontré et enquêté sur le pédophile meurtrier pour la raison simple qu’elle est une farouche opposante à la peine de mort. Nous découvrons ainsi en parallèle les actes pédophiles que l’auteure a subis à maintes reprises par son grand père et celui du pédophile meurtrier condamné à mort. Dans les deux cas, l’auteure cherche à comprendre et le.la lecteur.trice suit les faits glaçants au fur et à mesure de son enquête et de la compréhension des agissements des uns et des autres à laquelle elle accède au prix de nombreuses rencontres et réflexions ainsi que de consultations d’innombrables archives (celles en particulier des jugements du pédophile meurtrier Ricky Langley). La réalité dépasse à chaque instant la fiction en ce sens que la traque de la vérité dans cette glauque réalité est incommensurablement plus forte que toute invention d’une fiction ayant pour thème la pédophilie. C’est tout simplement terrifiant, surprenant, courageux et drôlement intelligent ! Dans la maison de mes parents, il y a toujours eu de la souffrance, il y a toujours eu de l’amour.

Mais la décision de se détourner du passé n’est jamais bénigne. Le lendemain matin de la soirée de Noël où j’ai entendu mon père raconter à des amis que j’étais en train d’écrire sur un fait que j’étais seule à me rappeler, je l’ai sommé de se justifier. Ma sœur Nicola m’a soutenue, et lui a dit qu’il déraillait. Bien sûr qu’elle se rappelait les attouchements subis. Nous nous les rappelions tous. Mais deux ans plus tard, elle m’a dit : « j’ai décidé de me considérer comme quelqu’un qui n’a pas subi d’abus sexuels. » Ça été extrêmement brutal pour moi d’entendre ces mots. Nous avions partagé une chambre. J’avais regardé mon grand-père la toucher. Il m’avait sortie de mon lit et emmenée dans la salle de bains où elle attendait. Il avait défait sa braguette et nous avait forcées à poser nos mains sur lui. Elle ne peut pas prétendre que rien de tout cela ne s’est produit. Elle ne peut pas.

Sauf que bien sûr – elle peut.

Alexandria Marzano-Lesnevich, L’Empreinte, traduit de l’anglais (USA) par Héloïse Esquié, Sonatine Éditions

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22 mars 2019

247 Rue Taur !

 

Figurez-vous qu’il existe encore des « cafés littéraires » organisés par des associations amoureuses des livres. Je les félicite. J’en ai même rencontré une qui se trouve à Saint Nazaire (66). L’association s’appelle l’oyat nazairien (www.oyatnazairien.e-monsite.com) Je suis même invité à une de leur soirée le onze avril prochain. Pour préparer ma venue, je suis allé écouter un soir une écrivaine invitée. Elle s’appelle Danielle Boissé. J’ai bien aimé comment elle s’est présentée : Franco-américaine qui écrit aussi bien en français qu’en anglais (nom de plume Brenda Lee O’Ryan). Du coup je lui ai acheté deux romans. Celui que je viens de lire m’a beaucoup plu, (l'autre je ne l'ai pas encore lu). Son écriture classique est vraiment agréable et j’ai même apprécié les nombreuses descriptions d’objets, de maisons, de vaisselles, de paysages, alors que c’est un développement que je ne prise guère, préférant ceux qui privilégient la psychologie des personnages. L’histoire de ce roman qui se passe à Toulouse et dans la campagne du Lauragais avant et pendant la guerre 39-45 est vraiment intéressante et le final poignant et surprenant. En général, je ne prise guère non plus les personnages issus de la bourgeoisie et leurs rapports avec leur personnel mais j’avoue que dans ce roman, petit à petit je me suis laissé prendre par l’intrigue ! C'est un roman vraiment bien construit. 

 

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Depuis des heures, la pluie tombait à verse, fouettée par un vent d’autan qui, après plusieurs jours de furie – les rafales avaient parfois atteint les cent kilomètres à l’heure -, agonisait. « Quand l’autan souffle, les fous d’Albi dansent ! » assurait le vieux dicton. Non content de rendre fou, cet autant noir, plus humide que l’autan blanc, charriait maintenant la pluie. Yvonne, assise au chaud devant le feu crépitant de sa cheminée, maudissait ce « vent du diable », pour les migraines qu’elle ressentait quand « le maître du Lauragais » soufflait, mais, plus encore aujourd’hui, pour les belles fleurs de Toussaint qu’il prenait un malin plaisir à détruire.

Danielle Boissé, Les amis du docteur Massat, Lucien Souny

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08 mars 2019

246 Parfois je suis trop impoli sans le savoir !

C’est la phrase emblématique qui se répète tout le long du roman, « moi Michel, parfois je suis trop impoli sans le savoir ». Et donc c’est l’histoire du Congo (Brazzaville) contée par un petit malin, le Michel en question, qui a tout compris mais qui joue à l’innocent. Et qui me demanderez-vous se cache derrière ce petit malin qui raconte l’histoire de Papa Roger et maman Pauline pendant la République démocratique du Congo ? Et bien, c’est le gros malin d’Alain Mabanckou !

Maman Pauline dit souvent que lorsqu’on sort il faut penser à mettre des habits propres car les gens critiquent en premier ce que nous portons, le reste on peut bien le cacher, par exemple un caleçon gâté ou des chaussures trouées. Je viens donc de changer de chemise et de short. Papa Roger est assis sous le manguier, au bout de la parcelle, très occupé à écouter notre radio nationale, la Voix de la Révolution Congolaise, qui, depuis hier après-midi, ne passe que de la musique soviétique.

Alain Mabanckou, Les cigognes sont immortelles, Seuil

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25 février 2019

245 Danger !

Lire peut être dangereux. Un lecteur inconscient entame un livre avec une certaine vision du monde et peut le finir avec une autre. Ensuite cela l’oblige à modifier sa vie. Chacun sait que changer de vie ne va pas sans bouleversements importants et souvent déchirants. Il est donc possible d’affirmer que lire change la vie. Ces quatre mots « lire change la vie » affichent un air de banalité alors qu’ils sont d’une redoutable réalité. Je le sais depuis mon adolescence, moi qui me suis gavé de romans à l’index (liste de l’Église catholique à l’époque). Je dois reconnaître que j’ai largement dévié de la route qui semblait toute tracée par mon hérédité. Lire serait donc dangereux ! En réalité, c’est la vie elle-même qui est dangereuse, n’en déplaise à tous les thuriféraires de la sécurité.

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Lire semble cependant moins dangereux quand on est vieux car l’on a plutôt tendance à ouvrir des romans ou des essais qui vont dans le même sens de ce que l’on pense. C’est le cerveau de mon petit doigt qui commande. Mais alors, lire permet de vivre mille vies autres que la sienne et c’est passionnant.

Lire provoque aussi des surprises même chez les vieux et celle qui vient est de taille. Ce n’est pas tellement ce que j’ai lu qui m’a métamorphosé, je connaissais la plupart des concepts qui sont exposés, mais l’angle d’attaque de l’auteur m’a ébahi et un homme ébahi est un homme dont les neurones explosent en une configuration nouvelle. Prenez garde humains, le paysage de notre planète change très vite en ce moment comme le prouve ce livre (bien au-delà de ce qu’on pense savoir) et si vite par rapport à ce que l’homo sapiens a connu jusqu’ici qu’un signal d’alarme s’impose : attention, très très grand danger !

En cours de route, Homo sapiens lui-même va probablement disparaître. Aujourd'hui, nous sommes encore des singes de la famille des hominidés. Nous partageons encore avec les Néandertal et les chimpanzés l'essentiel de nos structures corporelles, de nos capacités physiques et de nos facultés mentales. Non seulement nos mains, nos yeux et nos cerveaux sont nettement ceux d'hominidés, mais tel est le cas aussi de nos désirs, de nos amours, de nos colères et de nos liens sociaux. En l'espace d'un siècle ou deux, la combinaison de la biotechnologie et de l'IA pourrait se traduire par des traits corporels, physiques et mentaux en rupture totale avec le moule des hominidés. D'aucuns pensent que la conscience pourrait même être coupée de toute structure organique et pourrait surfer dans le cyberespace en échappant à toute contrainte biologique et physique.  Par ailleurs, nous pourrions assister au découplage complet de l'intelligence et de la conscience, tandis que le développement de l'IA pourrait aboutir à un monde dominé par des entités surintelligentes mais sans aucune conscience.

Le nationalisme israélien, russe ou français a-t-il quelque chose à dire à ce propos? Pour faire des choix avisés sur l'avenir de la vie, il faut dépasser le point de vue nationaliste et considérer la situation dans une perspective globale, voire cosmique.

Yuval Noah Harari, 21 leçons pour le XXIème siècle, traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Albin Michel. 

 

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17 février 2019

244 La vérité est complexe !

Après avoir visionné la vidéo sur laquelle des gilets jaunes excités insultent le philosophe Alain Finkielkraut sous une forme antisémite, je ne peux qu'être révulsé par leurs méthodes et j'affirme ici ma solidarité avec la personne insultée.

Il y a quelques mois j'ai écrit une lettre à Alain Finkielkraut en accompagnement de mon livre "vous saurez tout sur Marc Dubois sans l'avoir jamais demandé", lettre dans laquelle j'exprimais mon désaccord avec ses thèses et en particulier celles de son livre "l'identité malheureuse" pour lequel j'avais rédigé une chronique sur mon blog (n°67 du 17 novembre 2013 - "Triste malaise raciste identitaire"). Je suppose qu'Alain Finkielkraut n'a pas lu mon livre (pas plus que ma chronique).

Dans ce livre, je raconte l'histoire vraie et vécue suivante :  en 1969, de retour de mon séjour de trois années en Israël en même temps que mon ami Raùl Sohr (aujourd'hui journaliste à la télévision chilienne) avec lequel j'avais participé à un groupe d'étude sur l'histoire du sionisme à Jérusalem, nous étions hébergé à Boulogne Billancourt chez Elie Lobel, économiste israélien membre du Matzpen (parti israélien antisioniste). En retour, celui-ci nous avait demandé d'être à ses côtés à la tribune lors d'un meeting sur le problème palestinien aux côtés d'étudiants palestiniens à Paris. Ce meeting a eu lieu en 1969 à la fac de médecine à Paris.  Au moment du démarrage du meeting, un groupe armé de bâtons et coiffés de casques (le Bétar - extrême-droite israélienne) a fait irruption et nous a agressés. Mon ami Raùl et moi-même, très jeunes à l'époque, nous avons pu nous sauver et nous cacher dans les étages, les étudiants palestiniens ont sauté dans la rue par une fenêtre, seul Elie Lobel, la vraie cible du Bétar, a été blessé à la tête (fracture du crâne) et s'est retrouvé à l'hôpital. C'était une autre époque mais c'est toujours le même nationalisme identitaire dans ses oeuvres !

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14 février 2019

243 Ignorance !

 Je n’avais jusque-là jamais rencontré un Juif, en tout cas de manière consciente. Je ne parle pas de ceux du sanhédrin que je fréquentais à la messe chaque matin. C’est dire dans quel pétrin, mon ignorant enseignement dans ce domaine me propulsait. Je le découvris par petites doses. Pendant les cours d’art dramatique, entre deux déclamations, descendues de scène, elles se moquaient de mon Jésus, me faisant malicieusement remarquer que lui aussi était Juif. Une vérité tellement criante que je n’y avais pas prété attention. Ce fait n’avait aucune importance dans mon univers. C’était même habilement occulté. Jésus était donc Juif jusqu’au bout des ongles et engraissé à la Torah. Esther Grindberg me le déclamait de son sourire désarmant de soubrette, le même dont elle usait dans la scène où je lui donnais la réplique en valet balourd. J’encaissais sans comprendre le sens profond de cette scène, sans aucun rapport avec la pièce que nous répétions. Jésus était même circoncis, appris-je un soir, en quittant le cours, au moment de nous dire au revoir. Mon ignorance me fit honte. Je revois son sourire ingénu face à mon visage interrogatif. Circoncis ? Nous avions dix-sept ans. Et le trouble s’empara autant de mon esprit que de mon corps. J’avais toute la vie pour découvrir des abymes d’émois et ce que circoncire voulait dire. Nous nous aimâmes Esther et moi. J’allai souvent chez ses parents. J’y découvris une ambiance à mes yeux exotique qui m’enthousiasma. Ce nouveau monde m’éblouit. Il était tout ce que je n’étais pas. L’altérité était multipliée par deux, la femme et la judéité, deux en un. C’est alors qu’une explosion atomique assombrit mon ciel et me dévasta. Rien ne m’y avait préparé. L’ampleur du bruit de l’explosion couvrit le silence assourdissant que le milieu d’où je venais entretenait à mauvais escient. Le mauvais coup survint d’une banale question. Je demandai un jour à Esther pourquoi sa tante avait un numéro tatoué sur le bras. Elle me regarda droit dans les yeux, stupéfaite. Je compris instantanément que j’avais mis le doigt dans une béance sans fond. C’était un soir d’hiver 1962, devant le bâtiment qui abritait la salle de théâtre où nous répétions. C’est ainsi que je me « heurtai » de plein fouet à la « solution finale ». Ce fut comme un viol manifeste de mon ingénuité. Jamais je n’aurais imaginé un seul instant que le monde magique dans lequel je venais de me réveiller, recelait une ignominie aussi…je ne trouvai aucun mot pour la qualifier. Il n’y en avait pas encore de cette dimension et il était quasi impensable d’en inventer. Je n’avais plus qu’une seule envie : quitter ce monde, ou bien le transformer. Pour ne pas avoir à le quitter, je me résolus à tenter de le transformer. De l’apprendre de la bouche même d’Esther fut sans doute le plus douloureux. Ce n’était pas normal. Quelque chose ne tournait pas rond dans mon univers. Il sentait soudain le pourri, et c’est peu dire. Ce fut, je crois, la deuxième fracture irréparable dans mon existence. Je ne pouvais plus croire à la société qui m’était promise. Celle dans laquelle j’étais appelé à m’insérer. Cela devenait tout d’un coup mission impossible. L’enseignement que j’avais reçu reposait donc sur un soi-disant humanisme chrétien (européen) et je ne comprenais plus rien. Tout ceci allait bien au-delà de tout ce qu’on m’avait raconté. Les histoires d’amour (christique) et de péché (catholique), même originel, n’avaient plus aucune importance. Je découvrais cette monstruosité que les ecclésiastiques occultaient, et sur laquelle, je ne pouvais même pas poser de dénomination.

Pierre Ferin, Vous saurez tout sur Marc Dubois sans jamais l'avoir demandé

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21 janvier 2019

242 Coup de foudre !

 Je divise le monde en deux groupes de personnes : celles-ceux qui ont succombé un jour ou une nuit à un coup de foudre et les autres. Je suppose que la catégorie des autres est bien plus nombreuse. Je ne fais que supposer, je n’en sais rien au fond. Je poursuis en prétendant que la catégorie de celles-ceux qui ont connu le coup de foudre et y ont succombé se divise également en deux : celles-ceux qui vivent leur vie avec leur « coup de foudre » et celles-ceux qui l’ont laissé s’échapper. Je pense que la partie des gens qui ont laissé filer le coup de foudre est plus importante. Ce n’est qu’une supposition.

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Pour cette dernière catégorie, d’avoir laissé s’échapper la femme ou l’homme de sa vie est un drame qu’elles-ils traîneront jusqu’à la mort, se demandant pourquoi elles-ils n’ont pas saisi cette chance inouïe et gratuite que leur présentait la vie, sans jamais trouver de réponse satisfaisante et apaisante. Je pense qu’il n’y en a pas, elles-ils regretteront toujours. Pour être exhaustif si c’est possible, il faudrait aussi interroger celles-ceux qui sont restés toute leur vie avec leur coup de foudre pour savoir si ce choix s’est trouvé conforté par le temps qui passe ou non tout au cours de leur relation et concomitamment savoir quelle est la part de celles-ceux qui se sont séparés de leur coup de foudre des années plus tard. Tout ceci m’amène au roman qui vient. L’auteure centre son suspens sur un coup de foudre vieux de trente ans qui réapparaît soudainement dans la vie des deux anciens amants. L’idée est vraiment formidable. L'auteure en profite pour dérouler et déballer toute une vie de famille normale ou funeste, ça dépend des jours et des humeurs, vie qui se voit bouleversée par ce coup de foudre réapparu miraculeusement et aussitôt revécu. C’est de la pure fiction mais comme si elle était vécue et je n’ai pas manqué m’y projeter corps et âme. Non !, même si vous insistez, je ne vous dévoilerai pas à quel personnage je me suis le plus identifié !

et elle, ici et maintenant, frémissante d’émotion, passe la main sur ces lèvres qui ont été embrassées, sur ce visage qui a été caressé, se rassied à la même place, pose les pieds sur l’autre siège et ferme les yeux. Le visage de l’adolescent qu’il était se fait de plus en plus proche, bouche entrouverte, cils drus ombrageant les yeux, joues rosies par le soleil comme des joues de bébé, si elle rouvrait les yeux, elle verrait la cime du mûrier au-dessus d’eux. Ils étaient descendus dans le vallon, derrière l’immeuble d’Ethan, jusqu’à la source protégée par l’arbre, c’était la plus belle journée de l’année, la plus dorée, celle qui se glisse dans l’étroite fente d’après la froidure et d’avant la chaleur. La floraison de la fin de l’hiver était à son apogée, l’air gorgé de miel, peut-être que cela fut le seul jour où ils s’étaient vraiment autorisés à se comporter en amoureux, sans rien chercher d’autre, et ce fut aussi, Iris doit se l’avouer, le jour le plus heureux de sa vie (…) le contact du sol chaud et rocailleux sous son dos, le bel adolescent qui lui caressait les seins au bout desquels se dressaient des mamelons tout roses, elle qui s’accrochait à lui dans cet antique paysage en terrasses, forte de la certitude que rien, jamais, ne les séparerait.

Zeruya Shalev, Douleur, Gallimard (folio), traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

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06 janvier 2019

241 La librairie

 

 Librairie, j’écris ton nom !

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On peut sauver le monde avec des livres dit Kamel Daoud dans une interview car en défendant la lecture, on défend le droit d’avoir des avis différents, on défend le vivre ensemble et la tolérance. On comprend en lisant que le monde est plus vaste que ses propres certitudes. Libraire, je découvre ton nom ! Édouard Charlot, libraire et premier éditeur à Alger d’Albert Camus, l’écrivain qui a hanté mes premières lectures de jeune homme, que ce soit ses romans, l’Étranger (auquel je me suis toujours identifié), la Peste ou ses essais « le mythe de Sisyphe » (décisif), « l’homme révolté » (d’actualité) etc., et cela m’a touché de découvrir tout au long du roman qui vient son premier éditeur algérois. Edmond Charlot, en plus d’éditer des revues et des romanciers, a tenu une minuscule librairie à Alger, baptisée « les vraies richesses », dénomination tirée d’un livre de Jean Giono, un autre auteur que j’ai dévoré dans ma jeunesse. Il a publié aussi Henri Bosco cher à mon cœur d’adolescent. Et tout se mêle d’un seul coup, la colonisation, la guerre de 1939-45, la guerre d’indépendance, au travers du regard d’un jeune écrivain algérien (vivant en France).

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Mais la France a besoin des indigènes dans ses troupes. « La Mère Patrie n’oubliera pas au jour de la victoire ce qu’elle doit à ses enfants de l’Afrique du Nord. » Nous sommes des cireurs de chaussures, de petits commerçants, des vendeurs de légumes que nous cultivons sur de minuscules lopins de terre, des gardiens de chèvres et de moutons. Nous ne sommes pas encore des adultes. Nous n’avons jamais été vraiment des enfants. Nous détestons l’Europe dont les usines engloutissent nos pères que nous voyons revenir brisés par les privations et la fatigue. Nous nous enrôlons dans l’armée. On nous donne des uniformes et on nous assène de grands discours. Nous devenons un peu français mais pas vraiment. Nous sommes surtout des tirailleurs, de la chair à canon. On nous impose de combattre pour une nation dont nous ne faisons pas vraiment partie. On ne cesse de nous répéter les mots patrie courage honneur…mais en vérité, sur le front, nous pensons surtout à la faim, au froid, à notre incompréhension face à cette guerre, aux morts sur lesquels nous récitons quelques versets du Coran avant de les recouvrir d’un linceul de fortune. Nous gravons dans notre mémoire la date du décès, le lieu et jusqu’au paysage pour être capables de tout raconter à la veuve, la mère, ou l’enfant.

Kaouther Adimi, Nos richesses, Seuil

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