(Attention ! Plus que vingt-huit jours pour souscrire au roman goy, sinon, pffft, rien du tout, vous passez à côté d’un roman important – lisez les 28 premières pages pour vous en convaincre – après, il ne sera pas en vente dans le commerce comme on dit ! Avouez ! Ce serait bête, non ? – toujours à la même adresse : www.bibliocratie.com)

 

 

Connaissez-vous Flaco ? Non ! Vous ne pouvez pas le connaître puisque vous n’avez pas encore lu le roman goy,et pour cause, il n’est pas encore sorti. Quoique Flaco survole majestueusement les premières pages mises en lecture libre.

Flaco est aussi connu au Chili que BHL l’est en France. Mais, quand je me promenais avec lui dans les rues de Santiago du Chili, en février 2009, Flaco répondait toujours avec patience et empathie aux gens qui l’abordaient, pour évoquer sa dernière apparition à la télévision. J’ai connu Flaco il y a quarante ans et des poussières, dans ce fameux cours d’hébreux dispensé par l’université hébraïque de Jérusalem, où j’étais le seul goy et lui le seul marxiste. Le choc de deux décalés en quelque sorte. Perdus au milieu de religieux ultra-orthodoxes, nous ne pouvions que nous rencontrer. La rencontre avec ce type, ouvert, joyeux, brillant et chaleureux, a changé le cours de ma vie. Ne le lui dites pas, il ne le sait pas.

Fernando 2

 Flaco a été ce caillou posé au travers du chemin de ma vie, sur lequel j’ai trébuché. J’étais parti pour devenir ingénieur agronome et me suis retrouvé à étudier (sous un angle critique) l’histoire du sionisme, au milieu d’une bande de Chiliens. Nous habitions ensemble dans un petit appartement en lisière du quartier de Mea Shearim. Quand j’y repense, c’est à peine croyable. Nous étions très critiques. Vous n’avez jamais entendu parler de Mea Shearim ? C’est le quartier des barbus à bouclettes de Jérusalem. En réalité, il fallut que je trébuchasse aussi sur un autre caillou avant de quitter ce chemin que je m’étais tracé. Ce deuxième caillou se matérialisa dans une loi qui interdisait l’école d’agronomie israélienne aux goys, fussent-ils midnadvim (volontaires pendant la guerre des Six Jours). Il y avait bien quelques Africains mais c’était pour des raisons de politique étrangère. Je n’étais que midnadev, voyez-vous. Je ne vais pas raconter toute cette histoire ici, et vous rapporter les affres dans lesquelles elle m’a plongé à l’époque, ni tout ce que nous avons fait ensemble Flaco et moi, et toute la bande, à Jérusalem, et ailleurs. J’y ai beaucoup réfléchi et vous livre ce récit et les commentaires qui l’accompagnent dans mon deuxième roman, un roman goy.

Tous les deux-trois ans, Flaco débarquait chez moi, en marge d’un voyage de boulot, quand il devait couvrir les conflits en ex-yougoslavie par exemple, ou les élections en France, ou tout autre sujet, ou encore, nous nous retrouvions à Paris où nous déambulions des heures au hasard des rues, comme nous le faisions déjà il y a quarante ans dans les venelles de Jérusalem. Flaco adore déambuler (et moi itou). Nous parlons sans nous essoufler et à la fin, comme il est gourmand (et moi itou), nous nous installons dans un restaurant. C’est face à lui, d’ailleurs, dans une gargotte arabe de Jérusalem-Est, que j’ai croqué à pleine dents dans un piment qui trônait sur une assiette au milieu de la table, en guise d’amuse-gueule (je n’avais encore jamais rencontré ce truc auparavant et l’avais pris pour un mini-poivron). Ma bouche s’est immédiatement enflammée, vous vous en doutez. Alors je me suis précipité sur un verre d’eau, erreur funeste, mes yeux ont commencé à sortir de leurs orbites, mes oreilles fulminaient, de la fumée en sortait, mes cheveux se sont dressés sur la tête et je me suis écroulé sous la table comme si j’avais avalé d’un trait une bouteille de vodka. Bon ! J’ai survécu et Flaco a bien ri.

piments verts

Chaque fois qu’il débarquait chez moi, Flaco me ramenait un livre, un de ses livres, je veux dire un livre dont il était l’auteur, un essai en règle générale (en castillan évidement), et un jour, il m’a même ramené un roman (son premier) que je m’empressai de lire et de critiquer. J’avais enfin un élément de critique envers mon ami. D’habitude, je ne pouvais que me contenter de l’admirer. Il fut d’ailleurs entièrement d’accord avec ma critique, la même que lui avait déjà faite son éditeur, où ce grand écrivain chilien qu’il avait consulté, et qui avait traité son roman de soviétique ! Parce que Flaco était tellement obnubilé par le déroulement de son message écologique que c’en était devenu une démonstration didactique et lourde, tout le contraire d’un roman.

La dernière fois qu’il a débarqué, il m’a offert un livre de poche écrit par un journaliste espagnol dont le roman a été primé, traduit dans le monde entier et même porté à l’écran. Et moi, je ne le connaissais même pas !

En me le tendant, Flaco m’a balancé avec son accent délicieux, j’ai jamais lu un truc aussi formidable, mon vieux, c’est magnifiquement construit, dans un style fantastique, avec une recherche d’une précision mathématique, et ça te prend à la gorge et tu ne peux plus quitter le roman, etc. Tu devrais le lire. En quarante ans d’échanges, jamais Flaco ne m’avait vanté un roman, alors en des termes aussi dithyrambiques ! Il faut dire qu’il présente chaque dimanche un livre de son choix au cours d’une émission de télévision dans laquelle il intervient par ailleurs comme analyste international. Il a juste une minute pour le faire. Je l’ai vu de l’intérieur en pleine action dans sa télé ultra-libérale…Je l’ai remercié et j’ai mis le bouquin de côté. Flaco connaît évidement mon inclination à l’écriture, avec la douleur sans cesse renouvelée du retour de mes manuscrits des maisons d’édition. Je sais, je suis loin d’être le seul. J’ignore pourquoi, j’étais en quelque sorte vexé. Ou bien, j’étais une nouvelle fois le jouet de mon esprit de contradiction. Et moi et moi et moi ? Je choisis toujours moi-même les livres que je lis, philo, essai ou roman, ou en fait, c’est toujours mon petit doigt qui me dit. À vrai dire, pas toujours, mais presque, parfois des articles lus à droite, à gauche, et même au centre, m’incitent à me procurer un bouquin.

La reine du sud est donc restée au moins six mois en quarantaine. Puis, un beau matin, ou une belle nuit, je suis (re)tombé dessus. Ai commencé par lire la 4ème de couverture. Putain !, le roman est traduit par François Maspero, dis-donc ! Alors-là, ça me rappelle des souvenirs, des bons et des moins bons, quand Maspero était éditeur et que j’allais dans sa librairie à Paris me procurer des bouquins. J’étais étudiant à l’université de Vincennes (en sociologie – c’était en 1969) et je n’avais pas beaucoup d’argent. Je piquais souvent, la honte au ventre, et comme j’avais honte, j’étais maladroit. Je n’aurais jamais pu passer professionnel. Un jour, ou une belle soirée, j’étais en train de piquer un bouquin marxiste trop cher pour mes fins de mois estudiantins, occupé à le fourrer laborieusement sous mon pull pour le coincer avec la ceinture de mon pantalon, croyant être bien planqué dans un coin tranquille du magasin, quand une main surgie par derrière, tapota tranquillement sur le sommet de mon crâne. Je ne m’étais même pas aperçu que je me trouvais sous un étroit escalier en colimaçon. Je tournai la tête complètement angoissé et me retrouvai face à Maspero qui me surplombait et avait observé tout mon petit manège. Je m’en tirai avec une engueulade entre militants. J’avais honte honte honte, mais la cause était plus forte. Fausse cause, vraie honte. Alors mon petit doigt m’a dit, si c’est Maspero qui l’a traduit…

Et bien, figurez-vous que dès l’instant où j’ai mis mon nez dedans (dans la reine du sud), je ne l’ai plus relevé, à peine pour aller bouffer ou dormir. Tout est extraordinaire ! L’enquête, la façon de faire, le style, la construction du livre, l’histoire qu’il raconte et finalement, par-dessus tout, le sujet du roman, cette femme, Tereza Mendoza.

Le téléphone sonna et elle sut qu’ils allaient la tuer. Elle le sut avec une telle certitude qu’elle demeura immobile, le rasoir levé, les cheveux collés au visage, dans la vapeur de l’eau chaude qui ruisselait sur les carreaux de faïence. Bip-bip. Très calme, retenant son souffle, comme si l’immobilité ou le silence pouvaient changer quelque chose au cours d’évènements déjà accomplis. Bip-bip. Elle était dans sa baignoire, en train de s’épiler la jambre droite, l’eau savonneuse jusqu’à la taille, et sa peau se hérissa comme si le robinet d’eau froide venait de se mettre à gicler. Bip-bip. Sur la chaîne stéréo de la chambre à coucher, Los Tigres del Norte chantaient l’histoire de Camelia la Texane. La trahison et la contrebande, disaient-ils, sont inséparables. Elle avait toujours craint que ces chansons ne soient des présages, et voilà qu’elles devenaient soudain réalité, une réalité obscure et menaçante. Le Güero s’en était moqué ; mais cet appel lui donnait raison, et il donnait tort au Güero. Il lui donnait tort pour ça et pour bien d’autres choses encore. Bip-bip. Elle lâcha le rasoir, sortit lentement de la baignoire, laissant des empreintes humides jusque dans la chambre. Le téléphone était sur le couvre-lit, petit, noir et sinistre. Elle le regarda sans y toucher. Bip-bip. Terrifiée. Bip-bip. Son bourdonnement se mêlait aux paroles de la chanson comme s’il en faisait partie. Car les contrebandiers, disaient maintenant Los Tigres, ne pardonnent jamais. Le Güero avait eu les mêmes mots, en riant comme d’habitude, tandis qu’il lui caressait la nuque et lui lançait le téléphone sur sa jupe. Si, un jour, il sonne, c’est que je serai mort. Alors il faudra que tu te mettes à courir. À courir de toutes tes forces, ma poupée. À courir sans t’arrêter, parce que je ne serai plus là pour t’aider. Et si tu arrives vivante, où que tu arrives, bois une tequila à ma mémoire. Pour les bons moments, ma belle. Pour les bons moments.

Arturo Pérez-Reverte, La reine du sud, points, traduction de François Maspero.

la reine du sud

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