Franchement, quand j’essaie de comprendre ma vie, j’oscille sans cesse entre liberté et déterminisme pour me l’expliquer. Vous me demanderez peut-être à quoi ça sert de se casser la tête ? Au minimum, ça occupe, sinon c’est parfois utile pour la suite, telle est ma réponse. Du temps de ma jeunesse, c’est sûr, j’ai plutôt foncé d’abord et (parfois) réfléchi après. Et après, donc, en réfléchissant, parce qu'arrive toujours un moment où il faut réfléchir, me suis alors demandé pourquoi j’avais foncé par là plutôt que par ici ; me suis par conséquent demandé si j’étais libre ou programmé. Souvent, je me dis que le déterminisme, c’est un peu simpliste comme excuse pour certains choix malencontreux que j’ai faits. C’est la faute à ma mère ! C’est à cause de mon père ! C’est mon éducation à la con ! Je suis comme ça, je n’y arrive pas ! C’est toujours la même chanson ! Je suis un serial loser ! C’est le Destin ! C’est la faute à pas de chance ! Je suis damné ! Je suis un raté (né) ! Et on pourrait continuer la litanie presque indéfiniment. Ça fonctionne parfaitement comme une auto-régulation, une autosuggestion. Quant à dire, au contraire, que j’ai pu user de ma liberté en toutes circonstances, même à mauvais escient, c’est un pas que je ne franchirais pas, ou que j’ai plutôt encore du mal à franchir. Ça m’apparaît comme trop facile pour expliquer la joie qui me saisit chaque fois que je fais un pas en avant vers mon autonomie. Je ne récolte que ce que j’ai semé ! Je prends mon destin en mains. Je suis responsable de tout ce que je suis. Et pourtant, aller vers son autonomie, ça n’arrive pas par hasard, non ? C’est quelque chose qui se construit, c’est même la liberté qui réfléchit sur elle-même. C'est finalement ce que je me dis.

 

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Pendant que j’écrivais « un roman goy », en méditant sur les années décisives de jeunesse, quant aux choix qui engagent l’avenir tel que je le vis actuellement, la lutte entre ma liberté (à ma gauche) et ma psychologie ou le déterminisme (à ma droite) fut incessante. (Je me permets une petite diversion pour ceux et celles qui auraient manqué la souscription pour ce livre – voir chronique n°25 - et qui seraient intéressés : il suffit qu’ils m’envoient un message, je leur enverrai un exemplaire – j’en ai mis quelques uns de côté)

J’ai quand même procédé à quelques lavages de cerveau auto-administrés ! Par exemple, au bout de quelques lectures, j’ai arrêté de mettre le ressentiment qui me pourrissait la vie sur le compte de ma psychologie. Je me suis dit que, quand même, rien ne m’obligeait à y succomber. Et figurez-vous que ça a marché. Car, vivre en ressentimental engendre en général une sorte d’esprit négatif en continu qui pousse à l’envie, et même parfois à la vengeance. Vous finissez par voir toute votre vie en noir, à force d’en vouloir à tous ceux qui réussissent soi-disant sans faire d’efforts. Ca devient une addiction. Vous vous enfoncez dans le négatif tout en voyant les autres en plein bonheur. C’est une horreur. Après bien des atermoiements et une certaine réflexion, je me suis finalement dit que le chemin de ma propre responsabilité était plus enthousiasmant. Et c’est vrai. Il faut évidement reconnaître que le démarrage dans cette nouvelle voie fut laborieux. La conversion comme l’appelle Robert Misrahi. C'est-à-dire ce moment où vous changez la perspective de votre regard. Les choses deviennent plus faciles après, une fois que c’est démarré.

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Misrahi, justement, s’affiche comme philosophe du bonheur. En lisant son autobiographie, j'ai vécu un authentique enchantement. Il y développe ses théories sur la liberté et le désir de jouissance d’être en rapport avec sa propre vie. Et mon enchantement est allé croissant au fur et à mesure de la lecture, avec l’apothéose des derniers chapitres. J’ai eu le sentiment de vivre ce qu’il développe comme théorie, comme si j’enfilais des vêtements qui me siéent à merveille, du sur-mesure. Le gros avantage de son autobiographie, c’est que la construction et le cheminement de sa pensée est beaucoup plus facilement accessible que dans son ouvrage majeur « la jouissance d’être », dont j’ai parlé dans les chroniques n°11 et 12. Misrahi fait l’effort de la pédagogie et part d’exemples concrets de sa vie. De toute façon, sa vie c’est sa pensée et sa pensée, sa vie. L’un enrichit l’autre et vice-versa.

 

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Je ne me voulais donc ni marxiste ni communiste, trop averti du rôle de la conscience de soi dans la vie de l’individu et de la société, et trop soucieux de ma liberté et de la liberté pour donner ma caution à des doctrines exclusivement basées sur le déterminisme historique, le primat de l’économie et la dictature politique. Sans oublier les silences et les comprommissions. Je pensais déjà clairement, en outre, que le matérialisme des besoins était une interprétation et une description bien pauvre de la réalité humaine, totalement incapable de rendre compte de la richesse de la conscience et de l’étendue de ses possibilités et de ses créations. Dans ces possibilités que le « matérialisme » ignorait figurait la vie heureuse. J’avais l’expérience de la très grande joie qui peut combler un être, mais aussi de la souffrance qui peut l’accabler. Cependant je ne me satisfaisais pas des affirmations fréquemment entendues selon lesquelles la condition humaine est ainsi faite que souffrance et joie en sont le lot nécessaire et indépassable et que, par conséquent, la sagesse résidait dans le consentement. Pour moi, il était possible de dépasser cette attitude passive et de se consacrer à la construction d’une vie qui soit plus souvent affirmative que négative. Je savais que l’individu humain a du pouvoir, que la part de la joie dans notre existence est fonction de notre volonté et de notre réflexion. J’avais beaucoup lu Nietzsche dans ma jeunesse et retenu son éloge de « la vie ascendante ».

robert misrahi, la nacre et le rocher (une autobiographie), encre marine

la nacre et le rocher

 À peine sorti du bain vivifiant de cette autobiographie, je me lançai dans l’essai de Pierre Bayard (dont j’ai parlé dans la chronique n°29 par l’intermédiaire de Marcela Iacub) Aurais-je été résistant ou bourreau ? Comme il y était beaucoup question de la capacité de désobéissance, j’étais par avance très intéressé. Quelle ne fut pas ma surprise de me confronter brusquement à ce qui me semblait être l’antithèse de Misrahi. Il est vrai que Pierre Bayard est un psychanalyste et que Misrahi s’est toujours positionné en travers de la psychanalyse. Déjà, le vocabulaire psy me heurtait alors que je venais à peine de m'extirper de la lecture du livre de Misrahi. Ce n'est pas tout : moi-même, je me suis toujours débrouillé seul pour essayer de comprendre la manière dont je fonctionne et fonctionnais et les actes que j’ai choisi de commettre en toute liberté, y compris quand j'ai choisi de me rendre dépendant (sans toutefois m'en rendre compte au début). Me suis toujours méfié de la psychanalyse, du sur-moi et de l’inconscient. Pas assez clair pour moi. Me suis toujours convaincu que je pouvais aller gratter le fond de ma casserole moi-même, il suffisait d’être patient et obstiné, qu’il n’y avait là aucun mystère, que tout pouvait se découvrir petit à petit. Puis, au fur et à mesure de la lecture, je devais bien accepter l’évidence que tout n’était finalement plus aussi clair. C'est le problème des psy : ils ont l'art de compliquer ce qui (peut-être) est tout simple.

Or, quelle que soit la part essentielle de mystère qui détermine in fine l'engagement, les figures de résistance évoquées ici délivrent par leur exemple un enseignement précieux qui mérite d'être transmis. L'un des thèmes majeurs est la "capacité de désobéissance", (...) ou, plus largement la "capacité à sortir du cadre" imposé par l'ensemble de la société. Cette capacité à sortir du cadre, qui n'est pas seulement un cadre administratif mais un cadre inconscient de pensée, permet d'inventer, par un véritable "travail de création", des bifurcations qui ne se dessineraient pas en temps normal. En cela, il y a davantage ici qu'une échappée du cadre, il y a remaniement de l'ensemble de la réalité, un ramaniement qui la fait apparaître comme différente de ce qu'elle était, puisque ouverte à des transformations invisibles jusqu'alors. Cette capacité n'implique pas seulement une re-création du monde, traversé de nouvelles lignes de force qui en remodèlent le paysage, elle signifie aussi une re-création de soi. L'acceptation de perdre implique nécessairement une modofocation du sujet et de son rapport au monde, et surtout à soi, que seuls certains privilégiés sont en mesure d'assumer.

Pierre Bayard, Aurais-je été résistant ou bourreau ?, Les éditions de Minuit

aurais-je été