Jusqu’à aujourd’hui (le 28 février en fait), j’ignorais que la littérature fut un temple et qu’il fallût le garder. Le garder de quoi, de qui ? Le garder des faux romanciers pardi, qui l’assiègent et rêvent de la faire chuter comme les Vandales le firent avec la Rome antique. Et puis aussi la garder des boutiquiers capables de transformer n’importe quel navet en best-seller. J’ajouterais qu’il faudrait même la garder d’un grand nombre de lecteurs qui lisent tout et n’importe quoi, comme vous et moi. La littérature, et ce n’est pas pour me rassurer, serait donc la propriété de quelques uns, les ci-devant authentiques écrivains. Ceux qui président au prix Goncourt, un exemple choisi parmi d’autres, dont la cuvée 2011 était une robe cousue de belles phrases, et même de très belles phrases, pour dénoncer les méfaits de la colonisation. Franchement, ça fait belle lurette que les Algériens et les Vietnamiens (ou plus précisément les indigènes de ces pays) avaient éprouvé dans leur chair que la colonisation est davantage la domination très lucrative d’un peuple par une puissance conquérante et possessive, qu’un apport désintéressé de civilisation  ; ou la cuvée 2012 qui, même si l’homme m’est sympathique, se résume à mes yeux (aveugles ?) à une écriture fiévreuse (et souvent belle) qui décrit la disparition difficile (aussi difficile qu’un accouchement) de la Corsitude (dur dur) en la comparant à la chute de Rome (la disparition d’une civilisation), vue sous l’aune du sermon de saint Augustin sur le sujet, vous voyez le concept (arrogant ai-je entendu dire quelqu’un à la radio). À quoi reconnaît-on les vrais écrivains ? Il suffit qu’ils se proclament tels. Virginie Despentes est l’un d’eux. Elle assume ainsi avec fougue et dans le style meuf qu’on lui connaît, le rôle valorisant de gardienne courageuse du temple dédié à la littérature, horriblement assailli par les Vandales (tous de gauche) contemporains.

 

virginie despentes

(la gardienne du temple)

 Elle écrit dans une diatribe au vitriol, d’une plume sécrétant de l’encre anti-bourge certifiée, datée du Monde du 28 février 2013 et intitulée « dur à avaler » :

 Du côté de l'Obs, rien de bien neuf non plus, cette gauche-là tutoie les sommets. Et quand Joffrin consacre la "une" de son journal au livre de Iacub, ce n'est pas qu'il vient de découvrir les vertus de la presse façon Closer, c'est la littérature qui l'appelle. Il s'explique dans son petit édito : "Les qualités littéraires du livre étaient indiscutables." Joffrin, on ne savait pas qu'il avait la faculté de trier ce qui entre en bibliothèque de ce qui part à la poubelle.

J’aime bien Virginie Despentes, l’écrivain. J’ai dégusté son style qui surfait sur la vague de l’immoralisme, de l’inconvenant, de l’anti-bourge, du mauvais goût, de la rebellion punk, pour, in fine, après être resté accroché à la balustrade d’un balcon au-dessus du vide, réintégrer le bonheur normalisé (Bye bye Bondy). Virginie Despentes se sent à l’aise avec des héroïnes victimes d’elles-mêmes. C’était fort, poignant, avec la création d’un style, un peu comme avait réussi à le faire Philippe Djian dans 37°,2 le matin. J’ai moins aimé Apocalypse baby mais ça ne regarde que moi. Virginie Despentes signe sa diatribe publiée par Le Monde contre Marcela Iacub d’un Virginie Despentes, écrivain. Elle rappelle aussi l’accusation livresque de Tristane Banon (contre DSK), comme si le livre en question condamnait en creux celui de Marcela Iacub, sous prétexte qu’aucun critique de gauche à l’époque ne l’avait vraiment soutenue autrement que du bout des lèvres. Ceci sans doute pour mieux montrer du doigt leur infâmie. Soit.

 

L'amour (Zaz)

(l'appel à l'amour)

De mon petit trou de campagne, j’avais largement sympathisé avec Tristane Banon. D’autant plus facilement que je n’ai jamais politiquement cru en DSK. Je sentais bien, au fond de moi, qu’il n’avait pas la moindre envie d’y aller (à la Présidentielle), au fond de lui. Sa vie était ailleurs. Ce n’était pas vraiment lui. Il s’était mis sous dépendance. C’était ce que je ressentais en le voyant, en l’écoutant, puis en apprenant les frasques dont il se rendait coupable ou pas, qui signifiaient à mon entendement une volonté farouche de reprendre sa liberté. J’avais vraiment l’impression qu’il n’existait pas par lui-même, mais par ses amis et surtout qu’il était en quelque sorte instrumenté par sa femme. Il l’acceptait plus ou moins, plutôt moins que plus finalement. C’est ce que je croyais. Mais comme vous savez, ce que j’en dis…

 

defile lingerie

Mais, revenons à Virginie Despentes, écrivain. En réalité, je suis en froid avec la victimisation. Qu’elle soit celle des femmes, des immigrés, etc. C’est comme les empêcher d’exister par eux-mêmes. Et de se défendre, c'est-à-dire attaquer à partir de ce qu’ils sont et de ce qu’ils croient, ce dont ils sont parfaitement capables. Ils n’ont pas besoin de porte-parole, surtout pas de cette sorte de personnes qui a besoin de secourir des victimes pour se sentir supérieurs, comme le dit si bien Ahmed, mon ami algérien. Ce n’est peut-être pas très clair, mais c’est quelque chose comme ça. Virginie Despentes poursuit :

Par exemple, ce refus atypique du droit de cuissage, cette histoire de petite fille qui se débat quand on veut la prendre de force. Qui non seulement se sauve, mais encore décide de ne pas se taire, contre les conseils avisés de son milieu. Il y avait une petite transgression, là-dedans, un joli refus de se laisser faire, par deux fois. Ce courage-là, hors de question de le saluer. Banon, c'était le texte anecdotique d'une pauvre fille. Alors pourquoi Iacub est l'égérie féministe de la presse de gauche d'aujourd'hui ? De l'oeuvre de Iacub, on avait peine à retenir grand-chose, jusqu'alors, si ce n'est une obsession du genre : le viol ne serait qu'une vue de l'esprit, une confusion mentale, une soumission à la propagande féministe

Là où Virginie Despentes se déconsidère drôlement, à mon avis, là où elle aurait mieux fait de se taire, c’est quand elle compare le sort de Tristane Banon à celui réservé à la sortie du livre de Iacub, cette égérie féministe de la presse de gauche. Que Virginie Despentes ne s’intéresse pas à l’œuvre de Marcela Iacub, c’est son droit le plus strict, qu’elle l’efface d’un seul coup de plume est ridicule. Dans ce même article, elle attaque violement la critique que fait Philippe Lançon, écrivain et critique littéraire (Libération du 22 février 2013) du livre de Marcela Iacub (Belle et Bête), dont voici un extrait :

Il s’agit donc d’une littérature expérimentale, violente comme ce qu’elle traverse, inspirée par l’esprit du risque et de performance. (…) Elle ne le fait pas d’abord pour des raisons spectaculaires, même si le spectacle, lui aussi, est désormais au fond du puits. Elle le fait parce que la vérité a un prix, assez cher, qu’il est inutile de marchander. La vérité, c’est quoi ? C’est l’expérience physique et politique, l’un ne va pas sans l’autre, d’une femme, d’un homme, écrite de telle façon qu’elle tend son miroir (…) à chacun et à tous ceux qui la lisent.

marcela Iacub par Jean Birnbaum

(Belle par Jean Birnbaum)

Samedi dernier, suis parti en quête d’un livre. Je venais de terminer le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari (ça y est, je vous en ai parlé !). J’en avais un en ligne de mire, mais, quand je suis rentré à la maison, me suis retrouvé avec Belle et Bête dans les mains. Ah! ça par exemple ! Dimanche midi, l’avais fini. Ça alors ! Je ne comprends pas encore ce qui m’a pris. D’habitude, dès qu’un livre est médiatisé (dans l’ensencement ou le dénigrement), j’ai plutôt tendance à l’éviter. Cette fois, mon petit doigt n’y est pour rien, c’est quelque chose au plus profond de moi que Philippe Lançon, dans sa critique, a touché : cette fameuse recherche de la vérité.

J’imagine la littérature comme une crête. Quand on parvient au sommet, on peut voir loin et surtout aussi de l’autre côté, le côté occulté si on reste au pied de la montagne. Certains arrivent à y grimper, mais personne n’arrive à y rester. Il faut redescendre à chaque fois dans la vallée avant d’y remonter, quand on y arrive. Marcela Iacub s’accroche à cette crête comme une folle. Je crois qu’il faut l’être, fou, c'est-à-dire capable de dire la vérité quoiqu’il vous en coûte. Elle le paie cher. Je crois qu’elle en était consciente. Il faut être fou pour oser traquer la vérité jusque dans les replis malins où elle se niche dans une société essentiellement hypocrite.

Charlot Zaz

Elle avait fait ce rêve d’être l’épouse d’un président. Elle avait fait ce rêve depuis longtemps. Et quand elle t’a connu elle s’est dit : « Celui-ci est mon cheval. Je l’ai trouvé. Le voilà enfin. » Si elle ne l’avait pas tant voulu tu aurais abandonné la politique.Tu aurais sans doute fait autre chose. Mais tu as fait ce qu’elle voulait de toi, ce qu’elle t’a demandé de faire. Lors de ta chute tu as perdu une vie qui n’était pas la tienne. Parce que ta vie à toi, cette chose si précieuse pour celui ou celle qui la vit, tu l’avais vendue, tu l’avais échangée contre de l’argent, des palais, des voitures, des serviteurs, des costumes, des voyages, des chaussures. Et à un moment donné tu ne savais plus ce que tu avais vendu, ce que tu aurais fait si tu avais eu une vie à toi. La seule chose que tu connaissais, c’était le prix que t’avait rapporté cette vente. Il fallait que tu croies que ce prix-là était l’équivalent de la vie que tu avais perdue, de la vie dont tu n’étais plus le maître. Que dans ces biens dont tu profitais, quelque chose comme un cœur, un désir, une espérance à toi battait encore. Il te fallait croire à la réalité de l’équivalence entre le prix et la chose vendue. Tu savais que c’était une illusion mais tu ne voulais pas te l’avouer, même pas y penser. Un jour de mars, au plus dur de ta chute, tu m’as dit : « je me suis trompé. Ma vie a été une terrible erreur. J’aurais pu faire tant d’autres choses de cette vie-là. » Tu me l’as dit et j’ai vu que tu étais en train de ressentir quelque chose d’extraordinaire. Je n’avais pas à te consoler. Tu avais une grande chance pendant que tu disais ça. Tu avais encore une chance de prendre ta vie en main. Je t’ai chuchoté : « Tu as cassé la vie que tu avais parce qu’elle ne te plaisait pas. » Et toi ce jour-là tu m’avais crue. Ce jour-là tu croyais vraiment que cette vie-là n’était pas la bonne vie pour toi. « Mais quelle vie crois-tu que j’aurais dû avoir ? » m’as-tu demandé. Soudain, un gouffre s’est ouvert sous tes pieds. Un vent froid et vertigineux a inondé mon appartement. Les meubles ont bougé, les murs sont devenus bleus. Ma chienne s’est agrippée à moi de peur de tomber dans l’abîme. Pendant quelques minutes tu as regardé, tu as vu l’abîme aussi. Tu as eu peur, tu as eu confiance, tu étais heureux d’être malheureux.

belle et bête

Ah oui ! J’allais oublié ! J’ai vraiment l’impression que Virginie Despentes n’a pas lu Belle et Bête ! (au moment d'écrire sa diatribe)

Post-scriptum : (extrait de la chronique de Alain Duhamel dans libération du jeudi 7 mars 2013)

Avec son Belle et Bête son intégrisme de l'individualisme la fait verser paradoxalement de l'autre côté du miroir, celui du totalitarisme de la liberté absolue : à s'affranchir de toute contrainte, de toute limite, elle détruit de façon inhumaine la liberté de l'autre, celle de son sujet, de sa victime, de sa proie, à commencer par son droit à la vie privée, à l'intimité préservée. Sa liberté intégrale dévore la liberté résiduelle de Dominique Strauss-Kahn, a fortiori celle d'Anne Sinclair. 

 

(Vie privée - vie publique - c'est compliqué ! J'inclinerais à penser que s'agissant de quelqu'un (et de sa femme) qui étaient partis pour être le couple présidentiel (si on en croit les sondages de l'époque), cela sort du cadre (rigide) que met en place Alain Duhamel. Mais, comme vous savez, ce que j'en dis...)