Je regardais il y a quelques temps le blog d’une amie (www.minalili.canalblog.com), elle y relatait la visite que nous avions faite ensemble d’une exposition d’antiquaires dans le très beau château-fort de Collioure.

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(château de Collioure)

J’admirais les belles photos qu’elle avait prises depuis les hauts remparts séculaires. Puis je m’arrêtai un moment sur les commentaires : sept sur huit concernaient la photo d’un doudou abandonné-oublié-perdu, un seul sur les autres photos. Incroyable, me dis-je ! Chacun y allait de son émotion : ah! le pauvre doudou abandonné ! Oh! le pauvre bézot qui a perdu son doudou !  etc.

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 (vache Lola de Noukie)

Alors, je me suis dis, mon Pierrot, y en a qui se perdent au point de ne même plus savoir qu’ils sont perdus. Un jugement lancé comme ça en l’air et qui m’est depuis retombé sur la tronche. Pourquoi ai-je pensé cela ? Et moi, ne me suis-je pas perdu au point de ne pas même m’en rendre compte ? Je sais ce que vous pensez, il se prend la tête pour rien. Si ça se trouve, il est toujours perdu. Il a une nature de type qui se perd. Ne suis-je pas moi-même un doudou abandonné, oublié, laissé pour compte ? C’est bien ce que vous pensiez, non ? Sinon, pourquoi cela m’agacerait-il de lire ces commentaires tous identiques sur ce bout de tissu sale abîmé oublié, ou peut-être même volontairement abandonné ? Mais, comme a dit Épictète, « ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui tourmentent les hommes, mais les opinions qu’ils forment sur les choses. » J’espère que vous me suivez. Je me suis ainsi tourmenté. C’est bien la pire des choses qu’un être humain redoute, d’être abandonné par les siens en qui il mettait toute sa confiance. N’est-il pas vrai ?

Vous n’allez pas manquer me demander quel rapport avec Laurence Sterne (1713-1768) ?

Laurence Sterne

(Laurence Sterne par Reynolds)

Je vous réponds : a priori, aucun. Quoique, en y réfléchissant bien, ce qui vient d’être rapporté un peu plus haut de ce que a écrit Épictète dans son Encheiridion se trouve en exergue de son livre : la vie et les opinions de Tristam Shandy, gentilhomme. Et puis, aussi, il est rare et surtout réconfortant de lire quelqu’un de si peu perdu dans la vie que ce personnage. Il est difficile en effet de trouver plus réjouissant et revigorant que les opinions de ce monsieur, sur tout et sur rien. La moindre chose peut prendre une tournure inattendue. Ce que je trouve extraordinaire dans cette oeuvre, c’est son potentiel subversif. L’auteur transgresse les opinions les mieux établies, les ridiculisent, les rend caduques, dans un style foutraque d’une joyeuseté infinie. C’est un délice. Réservé aux gourmets littéraires. Quand on y regarde de près, son humour pince-sans-rire est dévastateur. On ne peut pas parler de la version française de ce livre sans évoquer le travail minutieux et formidable du traducteur, Guy Jouvet, qui, non seulement arrive à retranscrire le style inouï de Sterne, mais replace chaque saillie de l’auteur dans son contexte grâce à une série d’annotations remarquables. 

Que mon père ou ma mère, ou, même, les deux à la fois, puisqu’ils y étaient également tenus par devoir, n’y ont-ils pas regardé de plus près au moment de m’engendrer ! S‘ils avaient dûment pourpensé toutes les conséquences de l’acte qu’ils étaient en train d’accomplir ;  s’ils avaient songé qu’il y allait non seulement de la génération d’un Être doué de raison, mais peut-être aussi des heureuses proportions de son corps et de la tempérance de ses humeurs, que dis-je ? du génie et du tour d’esprit qu’il possèderait en propre ; et même, ce qu’ils ne pouvaient imaginer jusqu’à preuve du contraire, que la destinée de toute sa famille allait dépendre des humeurs et des dispositions qui les dominèrent au moment fatidique : bref, s’ils avaient dûment pesé toutes les données de l’affaire et avaient agi en conséquence, je suis intimement persuadé que j’aurais montré au monde un tout autre visage que celui sous lequel je risque d’apparaître au lecteur. Croyez-moi, braves gens, l’affaire n’est pas aussi futile que tant d’entre vous le pensent ; vous avez, j’imagine, tous entendu parler des esprits animaux, de la manière dont ils sont transfusés du père au fils, et tout ce qui s’ensuit ainsi que de mille et mille autres détails sur le sujet : eh bien, croyez-moi sur parole, le bon sens dont un homme sera nanti ou la sottise dont il sera affligé, comme les succès ou les revers qu’il connaîtra dans le monde, dépendront à quatre-vingt-dix pour cent du mouvement et de l’activité déployée par lesdits esprits, des diverses directions que vous lui aurez fait prendre, comme du train où vous les aurez menés au moment de l’opération en question ; l’impulsion une fois donnée, bonne ou mauvaise, peu importe, les voici lancés à grand randon, bredi-breda brelique-breloque, comme des furieux enfuis de la maison des fous ; et à force de battre et rebattre la semelle sur le même sol, ils s’y fraient une route aussi unie qu’une allée de jardin, une route à laquelle ils s’accoutument si bien que le diable en personne ne saurait les en détourner d’un iota.

Dites-moi mon ami, je vous prie, dit ma mère, n’avez-vous pas omis de remonter la pendule ? Bon Dieu ! s’écria mon père, mais en prenant bien soin de bémoliser du même coup son exclamation, est-ce qu’une femme, depuis la création du monde, est-ce qu’une femme a jamais interrompu un homme avec une question aussi stupide ? Mais permettez, que disait votre père ? Rien.

Laurence Sterne, La vie et les opinions de Tristram Shandy, gentilhomme, Tristram, traduction et commentaires de Guy Jouvet.

la vie et les opinions

 (Editions Tristram)