Il n’y a pas si longtemps, je suis retourné me promener dans la rue de mon enfance. Je n’y étais plus passé depuis au moins vingt ans. À mon grand désarroi, rien n’était plus comme avant, rien de ce qui était gravé dans mes souvenirs en tout cas. Je pensais à l’arbre sur lequel j’adorais grimper pour observer mon monde de haut : disparu ! Aux châtaigniers du jardin : convertis en planches, depuis belle lurette sûrement. Quant au petit bois et son petit pont de bois : transformé en lotissement. Et je pourrais continuer de la sorte avec tous mes chers souvenirs, au point d’en arriver à me demander, si je ne m’étais pas trompé d’endroit, ou pire, si je ne m’étais pas rêvé une enfance quelque part, n’importe où, guidé par un désir secret. Chacun de nous connaît ce retour en arrière impossible dans la chaleur de son enfance. Elle ne résiste ou n’existe finalement que dans le souvenir. Il se peut bien d’ailleurs qu’elle y ait été reconstituée, en partie, selon nos besoins, ou même fabriquée de toute pièce.

 

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Alors, pour dépasser cette mésaventure, je me suis laissé aller à imaginer tous les possibles que j’ai testés adolescent, une période élastique qui peut durer, comme vous le savez. Chacun de ces possibles auraient tout aussi bien pu devenir ma vie. Quand je jouais au foot, je me prenais pour Platoche. Quand j’ai tâté du théâtre, j’étais Louis Jouvet et quand j’ai fait du cinéma, j’étais bien sûr Fellini. Rien que ça ! Finalement, rien de tout cela ne fut moi car, si je suis mon évolution à la trace, en Sherlock Holmes de la mémoire, tout a basculé un peu plus tard quand je me pris pour Che Guevara, et puis surtout, ce qui pourrait être considéré comme l’apothéose (chacun prise les apothéoses qu’il veut), quand je me suis projeté en Mao. Maintenant que je suis vieux, j’ai fini par devenir moi et personne d’autre. Il eut sans doute mieux valu le devenir plus tôt. Mais bon ! On ne se refait pas, on évolue, c’est tout. Parfois, en s'améliorant.

 

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Ce que je trouve fascinant dans ce jeu de mémoire, c’est de découvrir la profusion de possibles qui baigna notre jeunesse. Il faut reconnaître que nous vivions dans une société de liberté. Mai 68 était bien tombé au beau milieu. Ce fut pour moi une délectation. Chacun était libre d’emprunter le chemin de son choix. J’étais libre de suivre le désir que je sentais bouillonner en moi. Le même phénomène se produisit en ce qui concerne l’amour et la sexualité. Nous étions libres. J’étais libre. Même si les pressions existaient encore. Elles existeront d’ailleurs toujours. Le conformisme est ce qui se partage le mieux en société. Pour beaucoup de personnes à l’époque (et encore aujourd’hui), il ne fallait pas épouser quelqu’un d’une autre religion ou d’une autre culture, et surtout, ne pas dévier du chemin « naturel » de la sexualité. Mais les pressions, mêmes les plus fortes, ne pouvaient empêcher quelqu’un de déterminé d’aller au bout de son désir.

 

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Dans le grand chambard de Mo Yan, une autobiographie durant la Chine de Mao, il n’en allait pas du tout de même. On a le sentiment que la société, avec ses interdits, ses obligations, ses institutions autoritaires, sa pauvreté extrême, fixait complètement le destin de chacun.  L’individu paraissait entièrement dépendant du parti, des autorités régionales, des autorités locales, de ses parents, eux-mêmes d’autant plus dépendants qu’ils se situaient en bas de l’échelle sociale, déterminée par le parti. Et puis, petit à petit, en avançant dans la lecture, apparaît une espèce d’individus échappant depuis toujours (ou depuis le début) à cette détermination générale. Il s’agit d’hommes et de femmes capables de faire des affaires plus ou moins légales, capables de tromper, de contourner, de faire le pied de nez à l’idéologie dominante communiste. Et l’on constate que cette disposition d’esprit commençait très tôt, dès l’école primaire. He Zhiwu s’oppose à son instituteur et quitte l’école en roulant comme une boule pour ne plus jamais y mettre le pied. Il deviendra millionnaire. Cela préfigure bien de l’évolution de la Chine moderne où, aussi bien que dans le monde occidental, la seule valeur positive reste de s’enrichir.

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Il désigna au loin un bâtiment couleur crème : « cet immeuble, c’est le nôtre. » Il me raconta maints des hauts faits qu’il avait accomplis à Qingdao, certes je les ai entendus de sa bouche, mais j’ai tout oublié, ce n’était que dépenses, amitiés, petites pertes et gros profits faciles. Je lui demandai : « He Zhiwu, tu t’en souviens ? Au début de la Révolution culturelle nous avons joué un sketch sur l’actualité politique. Je portais la vieille veste de l’instituteur Zhang, dessous il y avait un ballon de basket pour me donner un gros ventre, je jouais le personnage de Kroutchtchev ; toi tu avais les cheveux pleins de farine et tu étais le « Kroutchtchev chinois » - Liu Shaoqi. Les paroles étaient les suivantes : « vieux frère Kroutchtchev, jeune frère Liu, nous chantons ce duo. Je chantais « Patates cuites et bœuf en prime » (deux vers de Mao pour stigmatiser le révisionnisme russe), et toi : « Petites pertes et gros profits ». Je continuai : « Et c’est justement ces « petites pertes et gros profits » qui sont le secret de ta réussite. » Il réfléchit un instant et dit : « C’est vrai sur le fond, mais pas entièrement. Plusieurs fois dans ma vie, j’ai subi de grosses pertes, sans le moindre petit profit. »

Mo Yan (prix Nobel de littérature), Le grand Chambard, Seuil

 

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