J’ai eu le privilège dernièrement de passer quelques jours merveilleux avec Paul, chez lui, d’où la vue sur le golfe de Saint Tropez est imprenable. Remarquez bien le « e » de golfe. Je le dis parce que c’est une de nos divergences idéologiques, Paul étant attiré par la pratique du golf tandis que moi je l’exècre. En fait, Paul et moi, ce qui nous attire, c’est ce qui nous sépare et nous permet de discuter interminablement. Il aime le golf, je suis idéologiquement contre. Il est plutôt conservateur, je suis délibérément libéral, façon Dany le rouge. Il lui faut tout planifier, je n’aime rien moins que ce qui se fait à l’improviste. Il emporte tout ce qui compte pour lui, toujours avec lui, dans des vêtements aux poches innombrables, les mêmes depuis des lustres, mêmes pas lavés, et/ou dans un sac à dos pesant plusieurs kilos, alors que j’aime me promener les mains dans les poches en sifflotant, libre comme l’air. Il cède systématiquement le passage à l’entrée d’une porte, quelle qu’elle soit, ascenseur, entrée de maison, de salon, de restaurant… et le répète ad nauseam avec moi alors qu’il sait pertinemment que ces pratiques de curé m’agacent. Je prends cela pour une fausse prévenance à force d’être répétée. Je n’ai d’ailleurs pas besoin que l’on soit prévenant avec moi. Je me gère encore à peu près correctement. Il a, je crois, failli se faire curé et se signe toujours en pénétrant dans une église alors que moi je les exècre globalement (et non pas individuellement, tout dépend), même si, pour être tout à fait sincère, je dois bien avouer que j’ai été moi aussi une sorte de curé, un curé rouge pour être précis. Je ne m’en suis pas trop mal sorti, merci. Nous aimons donc nous retrouver pour discuter de tous les sujets qui nous séparent. Je trouve que c’est une belle initiative.

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 Tenez, justement, le dernier exemple en date, c’était il y a quelques jours, alors que nous étions au bord du golfe, face à Saint-Tropez. Paul me parlait d’un type qui était assis sur un banc sous un palmier à quelques mètres de nous et qui avait presque l’air d’un clochard. Il parlait de lui comme s’il le connaissait personnellement, comme si c’était un de ses amis ou quelqu’un de sa famille. Il prenait la vie de ce type très à cœur comme celle d’une vieille connaissance. En réalité, une connaissance asymétrique. Il était consterné parce qu’il constatait que l’état de sa connaissance (unilatérale) empirait d’année en année, sans doute sous l’effet d’un alcoolisme prononcé et d’une propension à se laisser aller. 

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Quand j’en appelai à « sa » liberté, Paul s’en offusqua, semblant penser que je manquais du minimum de compassion. Il ne s’agit pas de cela, lui répliquai-je, la compassion n’a rien à y voir, il s’agit d’un homme libre, qui fait ses choix de vie librement ; à quel titre, tu te permets de le juger ou de le prendre en mains pour le redresser, même virtuellement. Tu ne sais pas pourquoi cela se passe ainsi pour lui, tu ne le connais pas, etc. Mais ce n’est pas « normal » de se laisser aller ainsi, s’écria-t-il alors ! Est-il plus « normal » de se balader les mains dans les poches en sifflotant, ou revêtu d’une veste de chasseur dégueulasse dont les poches sont pleines de clés, de chéquiers, d’argent, de documents de toutes sortes ? Ce n’est pas à toi ni à moi de décréter la normalité à laquelle il devrait se conformer, ni à l’État d’ailleurs, ce qui m’a immédiatement fait penser au dernier opus de Ruwen Ogien (directeur de recherche au CNRS) « L’État nous rend-il meilleur ? » que je suis occupé à lire. Je vous le conseille ardemment. Personnellement, je le lis à petite dose chaque matin. Il manipule toutes les notions de liberté avec une dextérité toute pédagogique. Et c’est là qu’on s’aperçoit que les notions et les concepts ne sont jamais aussi simples que l’on voudrait qu’ils soient. Tout le monde par exemple sait ce que liberté veut dire quand il écrit son nom ? Eh bien non ! Il y a liberté et liberté, liberté négative et liberté positive, et la prose d’Ogien penche nettement vers la liberté négative… ça vous en bouche un coin n’est-ce pas, vous qui êtes un positiviste acharné ! En tout cas, j’en fus épaté et je voudrais que vous vous épatâtes à votre tour.

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…deux conceptions opposées de la liberté politique (…) ont été identifiées et nommées l’une « négative » et l’autre « positive » par Isaiah Berlin. (…) je dirais que, selon la conception négative comme il la comprend, être libre, c’est avoir le pouvoir de faire ce qu’on veut sans rencontrer d’obstacles. Et se libérer, c’est s’affranchir de ces obstacles quand ils existent : chaînes physiques, contraintes que les autres nous imposent, etc. En tout cas, pour Berlin, être libre, dans la perspective négative, c’est ne pas avoir de maître. Et c’est à partir de cette formule qu’il construit son opposé, la liberté positive. Elle consiste moins à ne pas avoir de maitre qu’à être maître de soi. Elle implique le contrôle de ses désirs. Elle s’exprime dans des actions vertueuses, justes, rationnelles. Se libérer, dans cette perspective positive, ce n’est pas seulement s’affranchir de quelque chose. C’est aussi se diriger vers autre chose : une vie meilleure, plus juste, plus rationnelle, au niveau individuel et collectif.

On s’imagine avoir les idées claires intuitivement sur les notions de morale, liberté et justice sociale. On participe au débat des idées avec son voisin, ses connaissances et aussi dans toutes les votations locales et nationales, et bien non ! Pour ma part, en tout cas, je découvre un labyrinthe de concepts que je n’avais même pas pressenti. Vous me direz, c’est se torturer le ciboulot pour que dalle ! Et bien non ! Une deuxième fois non ! Cela touche notre vie de tous les jours et nos prises de décisions importantes. Comme il est écrit sur la 4ème de couverture :

Comment conjuguer la justice sociale et les libertés individuelles ? La pensée conservatrice et sa vision moraliste des urgences politiques triomphent désormais sans complexe dans tous les camps politiques et dans l’action de l’État, quelle que soit la couleur des gouvernements. Le problème principal de nos sociétés ne serait pas d’améliorer la condition économique des plus défavorisés, de mieux protéger les droits et les libertés de chacun, de réduire les inégalités de richesse et de pouvoir. Non. Ce qui préoccupe la pensée conservatrice, c’est l’effondrement d’un certain ordre moral fondé sur le goût de l’effort, le sens de la hiérarchie, le respect de la discipline, le contrôle des désirs, la fidélité aux traditions, l’identification à la communauté nationale et la valorisation de la famille « naturelle » et hétérosexuelle.

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