Presque un an déjà et cinquante-cinq chroniques ! Je ne sais toujours pas ce qui m’a pris de commencer ce blog, mais je devais le faire. En fait, la question ne se posait pas pour moi. J’y suis allé. Pour quoi ? Pour qui ? Certainement pour moi d’abord, pour m’éclaircir. J’avais envie de retrouver les liens évidents entre ma vie et la littérature. Et de les resserrer encore davantage. Une façon personnelle de crier qu’on ne peut pas, qu’on ne devrait pas vivre sans littérature, que je ne veux pas vivre sans la littérature, que personne ne devrait vivre en passant à côté, qu’un monde sans littérature et sans lecteurs est un monde perdu, voué à la barbarie et à la violence, sous la conduite d’idéologues fous et d’ignorants sanguinaires. Il y a pourtant de moins en moins de gens qui lisent. Le résultat est là dans ce glissement insensible vers les idées dopées au ressentiment qui sentent le renfermé, sur lesquelles aucun volet jamais ne s’ouvre. Ça manque cruellement d’air. La peinture des pièces s’écaille, la poussière prend le dessus, la vie s’éteint, se recroqueville et la haine de tout ce qui est vivant, éclatant, lumineux, se répand. On va bientôt s’étouffer. Quand je dis littérature,  je ne parle pas des romans à l’eau de rose ou des romans policiers, je parle des romans qui traitent à bras le corps notre invraisemblable condition (ce que certains romans dits policier peuvent arriver à faire). Des romans élevés ou profonds, des romans qui aident à réfléchir à agir ou à découvrir, parce qu’ils touchent, font mouche, perturbent ou enthousiasment, plutôt que des romans à tuer le temps.

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Alors voilà, chaque semaine, il m’a semblé avoir quelque chose à dire sur chacun de ces romans magnifiques, terribles ou incontournables. Il y en a. Dès qu’on commence à en lire un, on ne peut plus s’arrêter. Pour ma part, j’ai commencé à lire vers l'âge de 16 ans, les meilleurs romans d’alors étaient mis à l’index par l’Église. Je les ai tous dévorés, planqué la nuit dans mon placard de l’internat, à la lumière de ma lampe de poche, où à l’étude, glissé sous mes cahiers de devoirs. Les abbés ne plaisantaient pas avec ça. Ils voulaient enfermer notre attention et notre vie entière dans une chapelle unique, au pied du corps décharné du crucifié.

Pendant toute cette année, je n’ai jamais cherché ce que j’allais écrire, c’est toujours venu tout seul. Il suffisait de me mettre face à l’ordinateur au bon moment pour que ça sorte. Brut de décoffrage d’abord. Ensuite, il fallait travailler la matière, passer et repasser pour la rendre plus lisible, tenter de la rendre plus belle, plus agréable à lire, plus drôle, plus ironique, et aussi plus musicale à mes oreilles. La plupart du temps j’ai écrit à propos d’un livre qui s’est imposé à moi. Je ne dis pas que je ne me suis jamais trompé, bien au contraire, mais de ceux-là je n’en ai pas parlé, à une exception près.

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C’est sûr j’aime écrire, ça m’aide. C’est sûr aussi j’aimerais être beaucoup lu, c’est le défaut de ma cuirasse. C’est sûr, j’écris pour attirer l’attention, je ne puis m’en empêcher, même si ça ne sert à rien. Car aucune attention n’est attirée. Surtout les personnes proches, pour qui j’écris au fond, après avoir écrit pour moi, elles ne se sentent pas intéressées par ce que j’écris. Elles restent sur leurs idées, souvent fausses. Elles sont pourtant concernées au premier chef. Elles pourraient au moins lire et éventuellement contredire. De vieilles histoires, d’anciennes blessures, des meurtrissures que certains ne veulent pas voir ou cherchent à oublier, et pourtant elles ne se refermeront jamais. Mais cela ne les intéresse pas. Je suis entièrement d’accord avec Paul Steiner écrivain, le héros d’Olivier Adam, quand il lui fait écrire : « Si intimes fussent-ils, si fidèles à notre moi profond pussent-ils être selon nous, les livres ne gommaient aucun malentendu, ne précisaient aucun contour, ne dessinaient rien de plus clair et ressemblant. Ils avaient beau aller au-delà des apparences, des classifications, des catégorisations, ils avaient beau nous mettre à nu, nous dépouiller, on avait beau y rétablir certaines vérités, les autres, la famille et les amis, ceux à qui on avait cru envoyer des messages ne les recevaient tout simplement pas, n’en tenaient aucun compte. Ils ne se fiaient qu’au vécu, aux actes, à ce qu’ils considéraient comme des preuves, des indices, à leurs certitudes, à leurs intuitions premières. Et les livres restaient pour toujours de la fiction, des inventions déconnectées de nous-mêmes. Ils n’offraient un portrait plus vrai de nous-mêmes que ne l’autorisait la vie sociale qu’à des stricts inconnus, qu’aux lecteurs. »

C’est une vérité bien triste que celle-ci.

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Mais revenons au roman d’Olivier Adam. Il est comme une vague. Elle vous prend doucement au large. Elle vous ramène de plus en plus vite vers la grève. Quand elle se creuse, vous vous pelotonnez dans son tunnel et vous serrez les dents. Puis elle se brise sur vous en approchant la plage, vous met sens dessus dessous, vous aplatit sur le sable qui vous érafle la joue et vous en met plein la bouche, enfin elle vous échoue sans force et sans souffle et vous abandonne hébété sur la grève. Si ce n’est pas un formidable roman, ça, c’est quoi ?

Je me suis servi un verre haut comme une pinte et je me suis enfoui sous les couvertures. J’ai bu en ruminant ce que m’avait dit Alain au sujet de mes livres, du mal qu’ils faisaient. Toutes ces années je ne m’étais jamais posé la question. J’écrivais pour me tenir en vie, pour ne pas chuter. J’écrivais parce que c’était la seule manière que j’avais trouvée d’habiter le monde. Mais je n’avais jamais pensé aux lecteurs. Je m’en tenais à l’idée que la beauté, la vérité, la justesse, ne pouvaient abîmer quoi que ce soit. Je n’étais pas certain de les atteindre un jour mais il me semblait que même de simples bribes ne pouvaient que donner de la force, c’était du moins l’expérience que j’en avais. Les livres, la musique, les films, si déprimants qu’ils soient en apparence, me transcendaient, me tiraient vers le haut, m’incitaient à la vigilance, me commandaient de me tenir vivant, debout, les yeux et les sens grands ouverts. Ils agissaient comme des électrochocs me sortant du sommeil qui nous guette tous, du vide-poches dans lequel menace de se loger notre vie si on n’y prend pas garde. J’ai bu mon verre en méditant sur tout cela. D’une seconde à l’autre j’hésitais entre considérer Alain comme un abruti fini et lui donner raison.

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