Vous n'allez pas me croire mais je vous assure que je ne le fais pas exprès. 69 ! Année érotique chantait-elle, la chanson de Gainsbourg. 69 ! Chronique érotique, écris-je ! Rien à voir évidemment. Même si je ne crois pas au hasard, l’honnêteté m’oblige à écrire que ce n’est que le fruit du hasard. Un hasard qui me va bien. Ce titre s’imposait, vous comprendrez pourquoi à la fin, et je n’avais vraiment pas en tête que c’était ma 69ème chronique. Il faut croire (et bien croyons) que j’ai eu la main heureuse en ajoutant ce roman quand j’achetai le précédent. 

Je ne sais pas vous, mais moi j’adore faire l’amour, encore et toujours, même en me faisant vieux. Et je l’avoue aussi, j’ai toujours tout au long de ma vie adoré. À ce point, que je n’oublie jamais rien de ce qui concerne cette partie de mon activité. Je développe une mémoire visuelle, olfactive et factuelle aussi bien que sensuelle sans faille, même si je vis chaque acte comme s’il était l’unique. La sexualité humaine est fondamentalement asociale écrit Maurice Godelier, considéré comme un des plus grands anthropologues de ce temps. En réalisant une rapide vue d’ensemble de la mienne, cela donne le bilan (provisoire) suivant.

 

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À quinze ans, lors de la messe dominicale, je reluquais une à une toutes les femmes et les jeunes filles qui se trouvaient à portée de ma vue. C’était pour moi un moment crucial car le seul où je pouvais en apercevoir. Le reste de la semaine, j’en rêvais chaque nuit enfoui dans mon lit étroit planté au milieu du dortoir à l’internat des abbés.

À seize ans, figurez-vous, nous l’avons fait avec une voisine du même âge quand il n’y avait personne à la maison. Nous étions montés dans la chambre inoccupée qui se situait à côté du grenier. Nous nous étions entièrement déshabillés, nous nous étions longuement caressés, embrassés, enlacés, tout en scrutant les bruits de la maison pour être sûrs que personne ne nous surprendrait. Nous étions dans un bel état d’émerveillement, au paroxysme de nos sens, et même nus, nous n’avons pas trouvé le mode d’emploi. Faire l’amour sans mode d’emploi ne semblait pourtant pas si compliqué ! Et bien, il faut croire que si ! L’Église façonnait alors notre éducation et, ni les curés, ni les bonnes sœurs, n’avaient pris la peine de nous expliquer comment faire pour unir nos plaisirs dans un orgasme partagé, encore moins comment éviter de faire un enfant. Remarquez, il y avait une certaine logique dans cette absence d’éducation sentimentale et sexuelle puisque leur dogme réduisait (faire) l’amour à la procréation, et nos éducateurs-rices n’avaient, en principe, aucune expérience en la matière.

 

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À dix-huit ans, nous y pensions fortement en contemplant le Stromboli enflammé depuis le paquebot qui nous amenait à Haïfa, mais il n’y avait pas d’endroit tranquille pour nous épanouir, et nous dormions dans un dortoir où les filles étaient séparées des garçons par un long drap suspendu. Puis, pendant les vingt ans qui suivirent, ce fut la quête de la pénétration. Une parenthèse enchantée sans risque de procréer involontairement ni Sida en épée de Damoclès. Toutes les expériences furent les bienvenues. Il y eut beaucoup de « faire » et beaucoup moins « l’amour », en couple, en groupe, en infidélité ou pas, en découverte, en altitude, en plaine, en mer chaude, le but unique étant de faire l’amour ; l’Amour quant à lui, viendrait spontanément ou ne viendrait pas, ou pas pour longtemps. Ce n’est pas que ces pratiques manquaient de sentiments, bien au contraire, il y en avait, mais ce n’était pas l’Amour tant recherché. Les sentiments qui nous possédaient se révélaient le plus souvent dans les ruptures qui s’éternisaient. Nous les décidions tout en hésitant, pour les remettre en cause immédiatement, faisant l’amour comme preuve que la rupture n’était pas si définitive ou si évidente. Mais toutes les ruptures se sont finalement révélées irréversibles. Alors, des solitudes soudaines furent éprouvées. Puis de nouveaux émois à l’orée de nouvelles amours furent ressentis jusqu’à de nouvelles ruptures et de nouvelles solitudes subies, seul ou en couple. Et pour parachever l’œuvre de toute une vie, une solitude sinon désirée, tout au moins voulue, comme une retraite pour mieux se préparer au grand Amour.

 

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Le bilan (provisoire) du bilan (provisoire) est que faire l’amour restera toujours aussi fort qu’un tremblement de terre, d’une fulgurance absolue, incontrôlable, ou si peu. On le sent venir et puis on ne sait plus, tout est sens dessus dessous. Finalement, que cherche-t-on sinon assouvir un désir incompressible ? N’est-ce pas en quête de notre moi que nous mettons toute notre énergie ? Et si jamais la rupture intervient, c’est encore un tremblement de terre, le sol se dérobe sous nos pieds, c'est-à-dire notre corps en entier. Faire l’amour est une fusion. Mais c’est aussi chacun pour soi quand l’un ou l’autre fuit quelque chose en lui si ce n’est lui-même, dans une attirance-répulsion indéfiniment insatisfaite, une rage destinée à conjurer l’angoisse de vivre ou de mourir, ce qui revient au même. Alors, dans la dévastation du paysage, longtemps après les tremblements de terre et leurs répliques, rien ne vaut faire l’amour dans l’Amour.

Nous sommes capables de choses incroyables qui, à l’usure du temps, peuvent s’avérer sans plus aucune signification.

 

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Car seul son sexe semblait participer à notre étreinte, son sexe chaud que j’avais pénétré et qui bougeait de façon presque autonome, âpre et hargneuse, avide, tandis qu’elle serrait les jambes pour enfermer ma verge dans l’étau de ses cuisses et se frottait éperdument contre mon pubis à la recherche d’une jouissance que je la sentais prête à conquérir de façon de plus en plus agressive. J’avais le sentiment qu’elle se servait de mon corps pour se masturber contre moi, qu’elle frottait sa détresse contre mon corps pour se perdre dans une jouissance délétère, incandescente et solitaire, douloureuse comme une longue brûlure et tragique comme le feu de la rupture que nous étions en train de consommer, et c’était sans doute exactement le même sentiment qu’elle devait éprouver envers moi, car, moi aussi depuis que notre bras-le-corps était devenu cette lutte de deux jouissances parallèles, non plus convergentes mais opposées, antagonistes, comme si nous nous disputions le plaisir au lieu de le partager, j’avais fini par me concentrer comme elle sur une recherche de plaisir purement onaniste. Et, à mesure que l’étreinte durait, que le plaisir sexuel montait en nous comme de l’acide, je sentais croître la terrible violence sous-jacente de cette étreinte.

Jean-Philippe Toussaint, Faire l’amour, les éditions de Minuit

 

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