C’est bien le titre du roman que je viens de finir. Et cette fois je ne vais pas fuir. Fuir est un état d’inconscience. C’est ce que je pense. On fuit ce qu’on est sans penser qu’on fuit. On vit en fuite. Comme on ne peut pas fuir l’instant présent car il est ce qu’il est, on se laisse submerger par un passé. On vit sa vie comme un passé, ce passé qu’on fuit. Or ce passé qu’on fuit n’existe pas. Il n’est qu’une intrusion mentale. Comment fuir quelque chose qui n’existe pas ? On ne va pas bien loin et on revient, ou bien, on recommence à l’identique ailleurs. Comme on tente de fuir quelque chose de soi, quelque chose qui a pénétré en soi et qui brouille l’instant présent par l’intermédiaire du mental, l’état de panique dans lequel on erre, fait croire que de mettre de l’espace entre ce quelque chose et soi l’annihilera. On comprend bien que puisqu’il est en soi, on l’emporte avec soi dans sa fuite et qu’il ne disparaîtra pas. Il ne reste plus alors que fuir sa fuite et revenir ou reproduire ailleurs le même cycle. C’est un piège infernal car une escalade dans la fuite n’est pas possible, la fuite restant telle qu’en elle-même. Ce n’est qu’une fuite. Fuir ne résout rien. Fuir est la conséquence. La solution n’est pas plus de ne pas fuir. C’est dans ce non état qu’erre notre narrateur dans sa fuite. Il suit ses protagonistes chinois en Chine, à Shanghai et Pékin, il vit avec eux, mange, voyage, flirte, etc. Il est sans conteste avec eux tout en étant ailleurs, résolument ailleurs dans un passé. Cet ailleurs qu’il fuit d’ailleurs.

 

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Faut-il comprendre que la fusion que l’on cherche dans l’amour n’existe pas ? Elle existe parfois entre deux corps puis elle n’est plus. Il arrive de faire l’amour ensemble chacun pour soi, chacun de son côté. Il faut alors gérer ce elle n’est plus. La fusion est l’éphémère et la division l’état courant. Avec Jean-Philippe Toussaint, on ne sait pas. Son narrateur fuit au loin jusqu’en Chine mais est rattrapé par la modernité, le portable, quand il fuit vers un autre corps et que son portable sonne dans les toilettes du train qui relie Shanghai à Pékin et fait surgir brusquement dans l'instant présent, au moment où il s’ébat avec Li Qi, cet autre corps, Marie, dissociée de lui et se désintégrant dans son oreille à des milliers de kilomètres-lumière.

C’était un réduit exigu, violemment éclairé, avec un miroir mural parsemé de taches et moucheté de zébrures qui surplombait un lavabo sommaire, doté d’un étroit robinet métallique à pédale. Une fenêtre opaque, en hauteur, largement entrebâillée, donnait sur le ciel noir, et un courant d’air moite mêlé au grondement du train nous parvenait avec une force démesurée. La porte mal fermée battait sur elle-même au gré des cahots et des secousses du train. J’avais soulevé l’étroit bustier noir de Li Qi qui lui collait au corps et l’avais fait passer par-dessus sa tête, le dégageant de ses longs cheveux auxquels il resta collé un instant par l’aimant d’une décharge d’électricité statique qui me parcourut les doigts comme si je m’étais accroché à un chapelet de fil de fer barbelé. Je posai le vêtement, encore tout vivant d’électricité, sur le bord du lavabo, où il s’affaissa aussitôt, et j’aperçus fugitivement le reflet de nos corps dans le miroir, je l’aperçus à peine et m’en détournai aussitôt, mais l’image entr’aperçue s’était inscrite dans mon esprit, nos corps enlacés dans l’éclatante lumière blanche aux reflets verdâtres de ce réduit étroit, Li Qi haletante dans mes bras, vêtue d’un simple pantalon noir et de son soutien-gorge crème, son torse mince contre mon corps.

Jean-Philippe Toussaint, Fuir, les éditions de Minuit

 

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674px-Jean-Philippe_Toussaint,_Florence_(Italie),_2013

 (Jean-Philippe Toussaint)