D’après mon frère qui vit à New York depuis plus de quarante ans, les Américains auraient toujours et dans tous les domaines quarante ans d’avance sur les Européens et le reste du monde. Je ne sais pas s’il le dirait encore aujourd’hui mais c’est ce qu’il me répétait à l’époque, il y a plus de vingt ans, quand j’allais lui rendre visite. Quand il estimait que sa sentence avait fait son petit effet, il ajoutait, en m’observant du coin de l’œil, quarante ans d’avance dans les choses réussies comme dans les horreurs ou erreurs. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle les Européens (ou les autres) pouvaient éviter de répéter les mêmes « conneries », même s'ils s'empressaient de ne pas le faire. Comme quoi par exemple ? Je ne me souviens plus s’il m’a cité des exemples significatifs. Il me semble bien pourtant qu’il faisait référence à la hauteur exagérée des gratte-ciels comme exemple de connerie. Il faut croire qu’aujourd’hui, ils ont perdu leur avance et sont même en retard. Beaucoup d’autres pays se sont précipités dans les « mêmes erreurs ».

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Le recueil de nouvelles que je viens de lire m’a fait le même effet. C'est ce qui m'a fait penser à mon frère. Il a été écrit au début des années soixante (du siècle dernier) et on dirait qu’il colle parfaitement à une certaine réalité d’aujourd’hui : on revient aux mêmes bêtises, on dirait. 

 Le dimanche, j’emmène mon aînée à Scarsdale pour qu’elle y apprenne les histoires de la Bible…et tu sais ce qu’elle raconte ? Cet Abraham dans la Bible allait tuer son propre enfant en sacrifice. Elle en a des cauchemars, nom de Dieu ! Tu appelles cela de la religion ? Aujourd’hui, un type comme ça, on l’enfermerait. Notre époque est scientifique, Éli. Enfin quoi, je mesure les pieds des gens avec des rayons X ! On a désapprouvé tout ça, Éli, et je refuse d’assister sans broncher à ce spectacle se déroulant devant ma porte. (…) Ils ont toutes ces superstitions, et tu sais pourquoi ? Parce qu’ils sont incapables d’affronter le monde, parce qu’ils ne peuvent trouver leur place dans la société. Ce n’est pas un milieu pour élever des enfants, Éli. Écoute Ted, considère le problème sous un autre angle. Nous ne pouvons pas les convertir, dit Éli à contrecœur. Quoi, en faire un tas de catholiques ? Écoute Eli mon vieux, la bonne entente règne dans cette ville parce qu’il s’agit de Juifs modernes et de protestants. C’est ça l’important, n’est-ce pas, Eli ? (…) Nous nous comportons convenablement, en êtres humains (…) rien que des gens qui se respectent et se fichent la paix. Le bon sens fait loi, Eli. Je suis pour le bon sens. La modération.

Philip Roth, Goodbye, Columbus, folio, traduit par Céline Zins

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