Quand on est enfant et qu’on habite à la campagne, on a forcément un vélo. En tout cas, j’en avais un. Comme l’endroit où j’habitais était un peu excentré, il me fallait un vélo pour aller chez mes amis. Quand je n’allais pas chez eux, je me baladais dans la forêt juste à côté. Il y avait des étangs au beau milieu et j’y allais souvent seul. C’était excitant à dix ans de se promener seul à vélo en forêt en empruntant les sentiers ou les allées. Je jouais à « je n’ai pas peur ». Il y avait les braconniers qu’on pouvait rencontrer dont les gibecières accrochées à leurs vélos étaient forcément ensanglantées. Il y avait peut-être des ogres. Je comptais sur ma vélocité pour leur échapper. Il y avait des cabanes abandonnées et je pouvais espérer y trouver un trésor. Tellement de choses pouvaient m’arriver que, même seul, je ne voyais même pas le temps passer. C’était l’aventure. La différence que j’avais avec Michele Amitrano, c’est que j’avais des parents très différents des siens et cette unique raison faisait toute la différence. Les parents de Michele Amitrano, le héros de « je n’ai pas peur » ont l’air de sortir tout droit d’un film italien du genre « le pigeon ». Ils sont excessifs et n’ont aucun sens de la morale. Leur seule morale est de vouloir à tout prix améliorer leur maigre ordinaire par des moyens disons tout à fait immoraux. Qu’à cela ne tienne, j’ai lu ce roman d’une seule traite comme si c’était moi qui me promenais sur le clou de Michele à travers les pouilles, tenu en haleine par cette histoire horrible vécue et racontée par un enfant, dans l’excellente traduction de Myriem Bouzaher.

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J’ai pris la route des champs, celle qui longeait la colline et rejoignait la vallée. De temps en temps, des pies s’envolaient du blé, avec leur queue blanc et noir. Elles se poursuivaient, se disputaient, s’insultaient de leurs vilains cris aigus. Un faucon planait, immobile, porté par les courants chauds. Et j’ai vu aussi un lièvre roux aux oreilles longues détaler devant moi. J’avançais à grand-peine, j’appuyais sur les pédales, mes roues glissaient sur les cailloux et les mottes de terre arides. Plus je m’approchais de la maison, plus la colline jaune grandissait face à moi, plus un poids m’écrasait la poitrine, me coupant le souffle. Et si j’arrivais là-haut et que j’y trouve des sorcières ou un ogre ? (…) Je devais faire gaffe. Si un ogre m’attrapait, il me jetait moi aussi dans un trou et il me mangeait par petits morceaux. (…) Je ne voulais pas mourir. Même si j’aimerais bien aller à mon enterrement. Je devais pas aller là-haut. J’étais devenu dingue ou quoi ?    

Niccolo Ammaniti, Je n’ai pas peur, 10/18, traduit de l’italien par Myriem Bouzaher

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