J’avais soigneusement rangé dans mon portefeuille le petit bout de papier avec le titre du livre que je projetais d’acheter. Je suis entré dans ma librairie préférée. Je suis allé sans détour vers les poches. C’est la première salle en entrant sur la droite. Sur le premier présentoir intitulé « autour du monde », je suis tombé pile dessus. Rien à voir avec celui que je venais chercher, mon regard n’a fait ni une ni deux (j’ai un regard calculateur) et s’est précipité sur lui. En fait le dernier (ou le seul) de l’auteur encore présent sur le présentoir, le dernier d’une petite pile je suppute. Ma main s’en est saisi aussitôt et l’a directement porté à ma bouche. Je l’ai flairé et sans même finalement le gouter (je reporterai ce plaisir chez moi) je me suis précipité à la caisse pour me l’approprier. Ce n’est qu’une fois arrivé chez moi quand j’ai rangé mon portefeuille à sa place habituelle (je ne dirai pas où pour ne pas donner de mauvaise idée aux voleurs) que j’ai remarqué le petit bout de papier qui dépassait. Alors seulement je me suis souvenu pour quel livre j’avais fait le déplacement jusqu’à ma librairie favorite. Et je me suis rendu à l’évidence, je venais de subir une revanche expéditive de mon petit doigt sur le blog d’Êve (cfr chronique n°166).  Croyez-moi, je n’y suis pour rien et resterai stoïque dans ma neutralité intransigeante. Mon âme d’arbitre ou du juste milieu ayant pris les rênes de ma vie.

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Évidement, tout ce que je viens d’écrire peut sembler insignifiant et l’est en réalité au regard du livre que mon petit doigt armé de son regard calculateur vient d’acquérir, qui est d’une profondeur insondable. Ce qui m’apparaît aussi insondable est la faculté qu’ont mes membres de me porter et de se saisir d’un objet-livre sans faillir, apparemment destiné à me secouer tout entier. Je ne comprendrai jamais ce phénomène qui restera à l’état mystérieux jusqu’à la fin de mes temps. L’important finalement est qu’il se passe, je n’ai pas besoin d’explication rationnelle pour en profiter. Ou pour le subir.   

Je me retrouve à Beyrouth en août 1982 dans le fracas sans fin des obus largués par les chasseurs bombardiers israéliens. « Survivre, c’est cela notre victoire ». Quoi d’autre pour les Palestiniens ? (…) Où aller, où ? De massacre en tuerie, mon peuple suit son destin, croît et se multiplie au milieu des décombres, dessine le signe de la victoire et célèbre des noces. Les obus auraient-ils une descendance ? Nous. Les éclats auraient-ils une ascendance ? Nous.

Mahmoud-Darwish

(Mahmoud Darwish)

Je me retrouve aujourd’hui dans un moment de l’histoire sans règle, où ce n’est pas le juste et le vrai qui triomphent mais le plus fort, fût-il le plus injuste et le moins authentique. Le juste et le vrai ne triomphent que quand ils sont les plus forts. Ce qui arrive rarement. Dans ce conflit qui n’en finit pas, Mahmoud Darwish, le grand poète palestinien est mort sans en voir la fin, comme tant d’autres.

Je me suis mis à mesurer l'intervalle entre deux explosions. Une seconde, une seule seconde, pas même le temps de reprendre mon souffle, le temps d'un battement de coeur. (...) J'ai fermé la radio. Je ne me demande plus si les murs du couloir offrent une protection suffisante contre la pluie d'obus. L'important, c'est qu'il existe une paroi pour me dérober à ce ciel transformé en métal dévoreur de chair : coups au but, éclats, ou souffles des explosions. En pareil cas, un rideau épais suffit à procurer l'illusion d'un refuge. Mourir, c'est voir venir la mort.

Mahmoud Darwish, une mémoire pour l'oubli, traduit de l'arabe par Yves Gonzales-Quijano et Farouk Mardam-Bey, Babel

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