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(Taiye Selasi - emprunté à Wiki)

Je me suis confronté avec un plaisir infini à une incroyable écriture même s’il s’agit d’une traduction de l’anglais. Cette écriture est formidable en ce qu’elle nous fait voir, ressentir, regarder les choses, vivre les actes, réfléchir les pensées, observer l’âme, comme si nous étions embarqués dedans ou pour l’exprimer d’une autre façon, comme si nous étions la caméra portée par les frères Dardenne poursuivant Rosetta (pour les chanceux qui ont vu le film éponyme). Le sujet n’a rien à voir avec celui du film bien sûr. Cette caméra-écriture, au lieu de poursuivre une personne, s’immisce dans une famille éclatée en autant d’individus qu’il y a de parents (en principe deux) et d’enfants (quatre) et les poursuit chacun à tour de rôle, parfois par deux, et finalement tout le groupe ensemble.  Avec des incursions dans des temps précédents ou ultérieurs, en un enchevêtrement, certes difficile à suivre au début, mais qui prend sens au fur et à mesure de l’évolution du roman. Ces incursions ne concernent pas seulement des époques différentes mais aussi des pays et des cultures différents, Amérique, Ghana, Nigéria, Chine.

Ama ne s'inflige aucune souffrance. Cela ne lui vient pas à l'esprit. De se remettre en question. D'astreindre sa psyché à payer par de la tristesse le moindre plaisir terrestre, ce que le monde n'exige pas. Certes, elle ne réfléchit pas. Ne passe pas son temps à penser - à ce qui pourrait être mieux, à ce qu'elle a fait de mal, à ceux qui se sont peut-être montrés injustes à son égard, à ce qu'il pense ou éprouve mais n'exprime pas -, aussi ses idées n'entrent-elles pas perpétuellement en collision avec les siennes, provoquant frictions et conflagrations, déclenchant par inadvertance des accidents explosifs ici et là dans la maison : les pensées d'Ama ne sont pas des substances dangereuses. Celles des rêveuses étaient des radicaux libres, des mines antipersonnel. Au petit déjeuner, leur conversation dégénérait parfois en bagarre. Ama n'est pas agressive. Elle arrive pour prendre le petit déjeuner, désarmée, et se couche le soir sans vêtements et sans armes. Le faire changer d'avis ne l'intéresse pas. Son état naturel est le contentement. En second lieu, elle n'est pas malheureuse. Une révélation.

Taiye Selasi, Le ravissement des innocents, folio, traduit de l'anglais par Sylvie Schneiter.

 

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