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 Il m’arrive de rêver d’écrire aussi bien que lui. Or quand j’essaie d’approcher son style si dépouillé, dépouillé à l’extrême devrais-je dire, je n’exprime pas la moitié de ce que je voudrais, alors que lui dit tellement plus qu’il n’écrit. C’est incroyable. Dans ce roman, il raconte trois histoires à la fois, ramassées dans la paume d’une seule main. Le passé et le présent (et peut-être l’avenir), ne se racontent qu’au présent. Il dit qu'il n’a pas de temps pour les temps. Et ses mots simples sont lourds de sens, lourds de la vie, lourds de la guerre des Malouines, lourds de la dictature argentine et léger de l’amour d’une femme en Italie aujourd’hui. Et comme il l’écrit lui-même si bien si moi aussi je suis un autre, c’est parce que les livres plus que les années et les voyages, changent les hommes. Voilà c’est dit, à bon lecteur salut !

Moi, à vingt ans, j’ignore les étreintes et je décide d’attendre. J’attends la créature qui m’est attribuée. Je suis attentif, j’apprends à parcourir en un instant les visages d’une foule. Certaines méthodes enseignent la lecture rapide des livres, moi j’apprends à lire une foule au vol. Je la passe au crible, je la rejette tout entière, pas un grain de ces visages ne reste sur ma rétine. Je sais toujours qu’elle n’y est pas, celle qui m’est attribuée. Je n’ai aucun portrait en tête à coller sur un visage, non, l’attribution ne dépend pas des yeux, même si je ne sais pas de quoi elle dépend. J’attends de la rencontrer pour en connaître la forme. Attendre. C’est mon verbe à vingt ans, un infinitif sec sans trace d’angoisse, sans bavure d’espérance. J’attends à vide.

Erri de Luca, Trois chevaux, folio, traduit de l’italien par Danièle Valin

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