Avec cet auteur, il y a toujours des addictions. Les siennes d’abord. Dans le roman que j’ai lu il y a quelques années (Cet instant-là), tous ses héros fument comme des pompiers. Tout le temps, forcément. Son écrivain, héros principal, ne peut pas aligner deux lignes sur sa machine à écrire (c’était avant l’ordinateur) sans avoir d’abord roulé plusieurs cigarettes. La deuxième héroïne fume encore plus, si c’était possible, que ce soit en RDA ou en RFA. Je n’arrêtais pas de tousser à chaque page ou presque.

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Cette fois, oublié le tabac ou quasi, remplacé par l’alcool. Ça coule à flots. Le vin et le whisky principalement, si j’ai bien suivi. J’en avais mal à la tête. Mais surtout, une fois passée la moitié de la bouteille ou du bouquin si vous préférez, c’est comme avec l’alcool, impossible de lâcher, je ne pouvais plus m’arrêter. Mes yeux se fermaient que je les obligeais à continuer, lisez, je leur disais, c’est un ordre. L’histoire est à peine croyable si on la considère la tête froide sous le robinet d’eau glacée mais c’est raconté avec tant de justesse dans le ton et les situations qu’on ne peut s’empêcher de se faire embarquer. Un gros malin cet écrivain ! C’est l’histoire du destin. Une vie, c’est toujours un destin. On le voit venir gros comme un camion, on le sent venir lourd comme un poids sur l’estomac, étant donné les circonstances qui l’accompagnent, et il vient tel qu’on le pressentait mais c’est tellement bien conté qu’on y adhère. Mais le destin ne se fait pas tout seul s’il n’y a pas l’action de l’homme à la base ou à un moment donné, je veux parler de l’erreur humaine. C’est l’histoire d’un type qui tombe chaque fois qu’il arrive au sommet. Une seule erreur et tout fout le camp à chaque fois en un enchaînant diabolique. Haletant. Sacré Kennedy (Douglas) !

Les quelques jours qui ont suivi m’ont permis de mesurer la force redoutable de l’un des plus puissants truismes à l’œuvre dans la société américaine : une fois que vous êtes lancé, tout le monde vous veut. Dans notre culture, l’image de celui qui lutte pour y arriver est intrinsèquement négative. D’emblée, on le catalogue comme un rien du tout, un raté s’exténuant à convaincre éditeurs, patrons de presse, producteurs, directeurs de galerie, agents et imprésarios qu’il aurait son mot à dire, si seulement on lui donnait la chance de s’exprimer. Mais personne n’a la moindre envie de lui accorder cette chance, pour une raison bien simple : à quoi bon aider un minable à émerger de son anonymat mérité ? Quand bien même on lui reconnaîtrait un certain talent, la réaction habituelle est la peur : peur de faire confiance à son propre jugement, peur de se compromettre aux côtés d’une quantité négligeable. Dans ce système donc, le type inconnu est voué à rester inconnu.

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