J’ai lu presque tous les romans de Mohamed Moulessehoul. Depuis ses premiers romans « policiers » pendant la montée de l’islamisme en Algérie jusqu’à aujourd’hui. J’ai été bouleversé quand il a failli être jeté par son éditeur Julliard parce que celui-ci n’acceptait pas que son écrivain soutînt l’armée algérienne pendant la guerre civile, quand en France la suspicion régnait (parmi les gens mal informés ou de mauvaise foi) et que certains se demandaient « qui tue qui » ? Julliard lui avait adressé un ultimatum. Moulessehoul n’a pas cédé et en a même fait un livre magnifique « l’imposture des mots ». L’écrivain est toujours édité par Julliard. Le livre qui vient est juste incroyable. Il dérange notre vérité « occidentale », notre bien-pensance confortable et paresseuse, notre pensée unique qui recouvre des intérêts économiques de puissance dominatrice, etc. Mon but n’est pas de vous faire un cours de sociologie politique. Même si je le désirais, je n’y arriverais pas. Moulessehoul se met dans la peau d’un dictateur, le Raïs, dont la vie a commencé dans une peau très pauvre. Il commence par dire cette phrase qui sonne si bien et juste qu’on soit couvert de guenilles ou de soie, on n’est jamais que soi. Et c’est parti ! Mohamed Moulessehoul vraiment, n’a pas froid aux yeux. Moulessehoul encore et toujours !

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(Mohamed Moulessehoul alias Yasmina Khadra)

-Mon grand-père était berger. Il n’avait pas d’instruction, mais il avait une belle philosophie de la vie. Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi à l’aise dans la pauvreté. Un rien suffisait à son bonheur. Si le hasard faisait bien les choses, pour mon grand-père, toutes les choses étaient bien faites. Il s’agissait de les voir telles qu’elles étaient, et non telles qu’on voudrait qu’elles soient. Selon lui, être en vie est une chance formidable, aucune peine ne devrait la supplanter. Je me souviens, il végétait n’importe comment et portait les mêmes hardes en hiver comme en été. Lorsque j’allais le trouver pour lui proposer de venir vivre avec ma petite famille à Ajdabiya dans une belle villa qui donnait sur la mer, il avait fait non de la tête. Pour rien au monde il ne voulait s’éloigner de sa tente montée au milieu de nulle part.

-Il avait tort.

Peut-être, mais il était ainsi, mon grand-père. Il avait choisi d’être bien dans sa peau, de ne pas se prendre la tête. Il était heureux et riche des joies qu’il partageait avec les gens qu’il aimait. Chaque matin, il se levait aux aurores pour regarder le ciel s’embraser. Il disait qu’il n’avait besoin de rien de plus…C’est l’exploit que j’aurais souhaité accomplir, monsieur. Être comme mon grand-père.

Yasmina Khadra, La dernière nuit du Raïs, Pocket

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