Mon cerveau crispé par le temps pourri de cet automne normand vient de pondre ce titre sans que j’esquisse le moindre mouvement de sauve-qui-peut. Peut-être aurais-je dû l’effacer aussitôt. Or aussitôt pondu, aussitôt affiché au chapiteau de cette 204ème chronique. Je connais bien l’auteur qui vient et qui m’a inspiré ce titre, pour l’avoir lu à plusieurs reprises. Avec ce temps pourri, mon cerveau ne fut pas le seul reclus à la maison. Même en mal de bouquins, je négligeai ainsi de courir vers ma librairie préférée. Trop de froid trop de pluie. Je me contentai de fouiller dans les affaires (littéraires) de ma femme et tombai raide devant ce recueil de nouvelles corses. Raide. À la bonne heure ! Il en est beaucoup question dans ces nouvelles. Je m’y lançai pourtant habité de la sensation lancinante de l’avoir déjà lu, balayée illico par l’attrait de ce que je (re)lisais. J’aimais et je n’aimais pas, parfois. Il n’est question que de cul morbide bridé par le manque d’amour, l’impossibilité d’amour, et la violence puis la mort y surgit très tôt, trop tôt ? Non, à point nommé issue de la stupidité humaine. Je n’avais pas du tout goûté le prix Goncourt de ce Corse morbide mais je me soupçonne grandement de n’avoir pas tout compris au roman primé ou d’avoir jalousé son prix. Les deux à la fois ? Ma foi peut-être ! Et puis si vous le dites ! On devient fou quand on écrit. Un philosophe corse prix Goncourt ! Comme il l’écrirait lui-même, pourquoi pas un Noir, une femme ou un Arabe ?  Hein ! On aura tout vu ! J’avoue dans ce cas précis avoir été plus  attiré par le nom de l’auteur que par le titre de son recueil : « Variétés de la mort ». Franchement, il faut être à la fois Corse et philosophe pour pondre un titre pareil. Mais la mort, c’est la vie, non ? Si j’ai bien tout compris. S’il faut bien regarder les choses en face telles qu’elles sont. Ce livre est bourré d’ironie (en plus d’alcool et de cocaïne), en même temps (j’adore cette liaison) notre Corse philosophe vient d’une île tragique où tout est farces et tragédies à commencer par les groupes violents et nationalistes. À poursuivre par les bandes de jeunes cons violents et nihilistes. Il fait le tour de la question :

Il suffit que le temps passe et plus personne n’en a rien à branler du contenu de sa mémoire : c’est fini, et c’est bien suffisant pour susciter le tiède regret plein d’attendrissement sur soi-même qu’on appelle la nostalgie. Je ne sais pas s’il est illusoire de dissoudre toutes ses peines dans la nostalgie, comme si l’on était soudain incapable d’en comprendre l’importance – ou si, au contraire, nous ne pouvons nous libérer de l’illusion que par la nostalgie. Dans la compréhension de ces mots affreux, « c’est fini », peut-être nos tristesses perdent-elles ce caractère monstrueusement hypertrophié qui caractérise toute affection présente, peut-être reprennent-elles a posteriori leur modeste place réelle et dévoilent-elles enfin ce qu’elles sont : les éléments dérisoires et incontournables – parmi les millions d’autres éléments dérisoires et incontournables d’un monde qui ne cesse de disparaître.

Jérôme Ferrari, Variétés de la mort (nouvelles), Babel

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