Il est rare que je sois séduit par une critique pour acheter un livre, fût-elle bonne ou excellente. Vous le savez, j’ai même tendance à fuir par instinct tout ce qui a beaucoup de succès. Je m’en méfie. Trop de succès m’apparaît le plus souvent comme suspect ou fabriqué.

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Malgré tout ça, les trois « T » de « Télérama » pour le roman qui vient ont crocheté quelque chose en moi, je ne sais quoi ou je ne m’en souviens plus, un fond de Révolution d’Octobre peut-être, qui a fait que je me suis précipité vers ma librairie favorite pour me procurer ce pavé (618 pages). Je l’ai ingéré et digéré de la plus commode des façons, lentement par petites bouchées, émotionnellement, puis passionnément, enfin longuement en dégustation, saisi d’un trouble ascensionnel du début à la fin. Je dois le reconnaître, cette nourriture livresque m’a retourné les tripes. Que d’individualités intéressantes dont certaines ont été annihilées par la Révolution jusqu’à l’incinération du résultat de leur recherches. D’habitude, je me projette sur un des héros principaux, mais comme ici il y en a plusieurs sur quatre générations, hommes et femmes, avant, pendant et après la Révolution, je me suis éparpillé sur tous ces personnages en démultipliant mes émotions. La force de ce roman réside dans ces évènements réels et vécus mais romancés de telle sorte qu’au bout du compte on ne sait plus ce qui est roman ou réalité. On voit comment chaque individu se démène avec sa vie dans le maelstrom collectif, tirant son épingle du jeu ou broyé par le système tel que cette révolution collectiviste. Et la conclusion de l’écrivaine m’a bouleversé.

Je confirme : TTT en accord avec Télérama.

Vous les Juifs, vous êtes des gens agressifs, vous passez votre temps à empiéter sur l’espace des autres, votre Lévitan peint nos paysages à nous, votre Chagall introduit ses fantasmes juifs dans notre espace, votre Pasternak et votre Mandelstam utilisent notre langue comme si elle était à eux, vous souillez notre art en y introduisant un esprit cosmopolite qui détruit l’intégrité et la pureté russes. L’antisémitisme est notre seule défense, car si on se se protège pas contre vous, si on ne vous fait pas obstacle, vous allez contaminer le monde entier avec vos idées juives !(…) Tous sont les fruits pourris de l’infection juive dont les Russes sont contaminés à votre contact…Oui, je suis antisémite, mais je suis prêt à vous aider à monter votre spectacle juif, du moment que vous ne vous insinuez pas dans notre monde russe avec vos idées destructrices.

Ludmila Oulitskaïa, L’échelle de Jacob, Gallimard, traduit du russe par Sophie Benech

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