J’adore la Corse depuis que je l’ai découverte enfant, en touriste, avec mes parents. Je parle de l’île, de sa beauté époustouflante, de ses criques naturelles, de ses plages de sable blond, de ses vieux villages perchés et de la montagne sauvage intérieure.

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On peut envier les Corses de vivre dans cet environnement idyllique. On peut leur savoir gré d’avoir su peu ou prou le conserver. Et pourtant l’histoire de la Corse est émaillée de violence et la mentalité de ses habitants.es tend davantage vers la tragédie et le malheur que la sérénité, mais ce n’est peut-être qu’une fausse impression, due à une minorité agissante. Entre le machisme tenace et l’aspiration viriliste à l’indépendance (rappelez-vous les conférences de presse surréalistes des encagoulés armés en plein maquis) un certain nombre de jeunes hommes Corses construisent leur propre malheur. Et la première victime dans ce magma incandescent est la femme corse. C’est la sacrifiée de l’île de beauté. Voilà exactement ce que j’ai ressenti tout au long du roman qui vient, le petit dernier et non des moindres de ce romancier philosophe et corse. Ce roman est écrit d’une plume sublime qui jamais ne faillit ni se dément.

Au village, ils se sont frayé un chemin au milieu de la foule assemblée au soleil devant la maison. A leur passage, les discussions enjouées cessaient un instant, des mains se tendaient vers eux, les agrippaient, ils avançaient péniblement, d'étreinte en étreinte, Marc-Aurèle s'est remis à pleurer sur une épaule inconnue et le prêtre a continué d'avancer seul dans la fournaise, aveuglé par la sueur qui ruisselait sur son front, tandis qu'on l'interpellait de toute part, par son prénom ou en criant "mon père"!, il n'avait pas le temps de reconnaître ceux qui le serraient dans leurs bras et ne le libéraient qu'après avoir déposé sur ses joues des baisers brûlants, et il finit par franchir le seuil de la maison à l'intérieur de laquelle les conversations se poursuivaient dans la cuisine et la salle à manger, à voix basses, autour des cafetières fumantes, des bouteilles d'eau déjà tièdes et des gâteaux, et la pénombre ne dispensait aucune fraîcheur, des grains de poussière s'agitaient dans les raies horizontales de la lumière d'été filtrée par les persiennes, sur le mur de crépi blanc, un thermomètre en forme de Corse indiquait trente-huit degrés, et il est arrivé dans la chambre où reposait Antonia, dans un silence presque parfait que troublait seulement le bourdonnement des mouches. Régulièrement des gens entraient d'un pas lent et craintif, comme s'ils avaient peur de réveiller un enfant, ils se signaient au-dessus du corps, se recueillaient un instant et ressortaient avec les mêmes précautions.

Jérôme Ferrari, A son image, Actes Sud

9782330109448