Il y a deux raisons irrémédiables qui ont fait que je n’ai pas été « appelé » pour la guerre d’Algérie au sein de l’armée française, la première étant que j’étais juste un poil trop jeune à l’époque, la deuxième résidant dans le fait indéniable que je n’étais pas encore naturalisé Français ; grands biens me fassent. J’ignore comment j’aurais réagi dans le cas contraire, mais me connaissant, je pense que j’aurais trouvé moyen de n’y point aller.

 

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(Emir Abd El Kader)

Beaucoup d’eau depuis et de pluies ont coulé sous les ponts de Paris et d’ailleurs, sauf en Algérie, et il s’est passé dans ma vie par mon fait et par le fait d’autres membres de ma famille qu’une branche familiale s’est incontestablement arabisée (et aussi kabylisée, c’est selon). Voyez-vous ça, la belle affaire ! Je me suis donc intéressé depuis belle lurette à ces guerres, à commencer par celle de conquête de ce pays (1830-1840 et plus) à travers la sublime « lettre aux Français » de l’Émir Abd El Kader (écrite en 1858 – Phébus / Libretto) jusqu’à celle pour l’indépendance en lisant le formidable roman « Ce que le jour doit à la nuit » (quel titre magnifique !) de Yasmina Khadra alias Mohamed Moulesehoul édité en 2008 chez Julliard.

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(Yasmina Khadra)

Mais on peut dire qu’il manquait une case à ma connaissance (mais restons humbles d’autres m’ont certainement échappé), qui concerne ceux et celles que l’Histoire a surnommé « les Harkis » (aspirez le h). Et bien, c’est chose faite mon général de par le magistral roman pourvu de ce titre si juste « l’art de perdre ». Je ne suis pas un grand fan des prix Goncourt, mais celui-là, pardon, je l’ai dévoré, aussi bien pour son style que par la manière dont il est construit et, cerise sur le gâteau, la finesse de ses analyses, la noblesse de ses sentiments, sur, il ne faudrait pas l’oublier, un sujet aussi épineux et casse gueule pour revenir sur terre et dire les choses telles qu’elles sont.

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(Alice Zeniter)

Il se pourrait – elle n’en est pas sûre, elle ne veut pas l’être – que Lalla ait dit vrai et qu’elle participe depuis des années à une fumisterie qui la dépasse et vise à créer un stéréotype du « bon Arabe » (sérieux, travailleur et couronné de succès, athée, dépourvu de tout accent, européanisé, moderne, en un mot : rassurant, en d’autres mots : le moins arabe possible) que l’on puisse opposer aux autres (qu’elle oppose elle-même aux autres). Mais si elle s’est engagée elle-même dans cette voie, c’était pour éviter ce que son père lui présentait comme le chemin le plus sûr vers la catastrophe : ressembler au « mauvais Arabe » (paresseux, fourbe voire violent, parlant un français aiguisé de « i », religieux, archaïque, et d’un exotisme confinant à la barbarie, en un mot : effrayant) Et elle enrage de se sentir ainsi coincée entre deux stéréotypes, l’un qui trahirait, comme le pense Lalla, la cause des immigrés pauvres et moins chanceux qu’elle, l’autre qui l’exclurait de la société française. Par moments – comme là, comme maintenant – elle trouve profondément injuste de ne pas pouvoir être simplement Naïma et de devoir se penser comme un point sur une représentation graphique de l’intégration, au bas de laquelle figurerait le repoussoir du mauvais Arabe et en haut le modèle du bon. 

Alice Zeniter, L'Art de perdre, Flammarion

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