Librairie, j’écris ton nom !

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(librairie les vraies richesses)

On peut sauver le monde avec des livres dit Kamel Daoud dans une interview car en défendant la lecture, on défend le droit d’avoir des avis différents, on défend le vivre ensemble et la tolérance. On comprend en lisant que le monde est plus vaste que ses propres certitudes. Libraire, je découvre ton nom ! Édouard Charlot, libraire et premier éditeur à Alger d’Albert Camus, l’écrivain qui a hanté mes premières lectures de jeune homme, que ce soit ses romans, l’Étranger (auquel je me suis toujours identifié), la Peste ou ses essais « le mythe de Sisyphe » (décisif), « l’homme révolté » (d’actualité) etc., et cela m’a touché de découvrir tout au long du roman qui vient son premier éditeur algérois. Edmond Charlot, en plus d’éditer des revues et des romanciers, a tenu une minuscule librairie à Alger, baptisée « les vraies richesses », dénomination tirée d’un livre de Jean Giono, un autre auteur que j’ai dévoré dans ma jeunesse. Il a publié aussi Henri Bosco cher à mon cœur d’adolescent. Et tout se mêle d’un seul coup, la colonisation, la guerre de 1939-45, la guerre d’indépendance, au travers du regard d’un jeune écrivain algérien (vivant en France).

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Mais la France a besoin des indigènes dans ses troupes. « La Mère Patrie n’oubliera pas au jour de la victoire ce qu’elle doit à ses enfants de l’Afrique du Nord. » Nous sommes des cireurs de chaussures, de petits commerçants, des vendeurs de légumes que nous cultivons sur de minuscules lopins de terre, des gardiens de chèvres et de moutons. Nous ne sommes pas encore des adultes. Nous n’avons jamais été vraiment des enfants. Nous détestons l’Europe dont les usines engloutissent nos pères que nous voyons revenir brisés par les privations et la fatigue. Nous nous enrôlons dans l’armée. On nous donne des uniformes et on nous assène de grands discours. Nous devenons un peu français mais pas vraiment. Nous sommes surtout des tirailleurs, de la chair à canon. On nous impose de combattre pour une nation dont nous ne faisons pas vraiment partie. On ne cesse de nous répéter les mots patrie courage honneur…mais en vérité, sur le front, nous pensons surtout à la faim, au froid, à notre incompréhension face à cette guerre, aux morts sur lesquels nous récitons quelques versets du Coran avant de les recouvrir d’un linceul de fortune. Nous gravons dans notre mémoire la date du décès, le lieu et jusqu’au paysage pour être capables de tout raconter à la veuve, la mère, ou l’enfant.

Kaouther Adimi, Nos richesses, Seuil

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