Je divise le monde en deux groupes de personnes : celles-ceux qui ont succombé un jour ou une nuit à un coup de foudre et les autres. Je suppose que la catégorie des autres est bien plus nombreuse. Je ne fais que supposer, je n’en sais rien au fond. Je poursuis en prétendant que la catégorie de celles-ceux qui ont connu le coup de foudre et y ont succombé se divise également en deux : celles-ceux qui vivent leur vie avec leur « coup de foudre » et celles-ceux qui l’ont laissé s’échapper. Je pense que la partie des gens qui ont laissé filer le coup de foudre est plus importante. Ce n’est qu’une supposition.

coup-de-foudre

Pour cette dernière catégorie, d’avoir laissé s’échapper la femme ou l’homme de sa vie est un drame qu’elles-ils traîneront jusqu’à la mort, se demandant pourquoi elles-ils n’ont pas saisi cette chance inouïe et gratuite que leur présentait la vie, sans jamais trouver de réponse satisfaisante et apaisante. Je pense qu’il n’y en a pas, elles-ils regretteront toujours. Pour être exhaustif si c’est possible, il faudrait aussi interroger celles-ceux qui sont restés toute leur vie avec leur coup de foudre pour savoir si ce choix s’est trouvé conforté par le temps qui passe ou non tout au cours de leur relation et concomitamment savoir quelle est la part de celles-ceux qui se sont séparés de leur coup de foudre des années plus tard. Tout ceci m’amène au roman qui vient. L’auteure centre son suspens sur un coup de foudre vieux de trente ans qui réapparaît soudainement dans la vie des deux anciens amants. L’idée est vraiment formidable. L'auteure en profite pour dérouler et déballer toute une vie de famille normale ou funeste, ça dépend des jours et des humeurs, vie qui se voit bouleversée par ce coup de foudre réapparu miraculeusement et aussitôt revécu. C’est de la pure fiction mais comme si elle était vécue et je n’ai pas manqué m’y projeter corps et âme. Non !, même si vous insistez, je ne vous dévoilerai pas à quel personnage je me suis le plus identifié !

et elle, ici et maintenant, frémissante d’émotion, passe la main sur ces lèvres qui ont été embrassées, sur ce visage qui a été caressé, se rassied à la même place, pose les pieds sur l’autre siège et ferme les yeux. Le visage de l’adolescent qu’il était se fait de plus en plus proche, bouche entrouverte, cils drus ombrageant les yeux, joues rosies par le soleil comme des joues de bébé, si elle rouvrait les yeux, elle verrait la cime du mûrier au-dessus d’eux. Ils étaient descendus dans le vallon, derrière l’immeuble d’Ethan, jusqu’à la source protégée par l’arbre, c’était la plus belle journée de l’année, la plus dorée, celle qui se glisse dans l’étroite fente d’après la froidure et d’avant la chaleur. La floraison de la fin de l’hiver était à son apogée, l’air gorgé de miel, peut-être que cela fut le seul jour où ils s’étaient vraiment autorisés à se comporter en amoureux, sans rien chercher d’autre, et ce fut aussi, Iris doit se l’avouer, le jour le plus heureux de sa vie (…) le contact du sol chaud et rocailleux sous son dos, le bel adolescent qui lui caressait les seins au bout desquels se dressaient des mamelons tout roses, elle qui s’accrochait à lui dans cet antique paysage en terrasses, forte de la certitude que rien, jamais, ne les séparerait.

Zeruya Shalev, Douleur, Gallimard (folio), traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

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