Je n’avais jusque-là jamais rencontré un Juif, en tout cas de manière consciente. Je ne parle pas de ceux du sanhédrin que je fréquentais à la messe chaque matin. C’est dire dans quel pétrin, mon ignorant enseignement dans ce domaine me propulsait. Je le découvris par petites doses. Pendant les cours d’art dramatique, entre deux déclamations, descendues de scène, elles se moquaient de mon Jésus, me faisant malicieusement remarquer que lui aussi était Juif. Une vérité tellement criante que je n’y avais pas prété attention. Ce fait n’avait aucune importance dans mon univers. C’était même habilement occulté. Jésus était donc Juif jusqu’au bout des ongles et engraissé à la Torah. Esther Grindberg me le déclamait de son sourire désarmant de soubrette, le même dont elle usait dans la scène où je lui donnais la réplique en valet balourd. J’encaissais sans comprendre le sens profond de cette scène, sans aucun rapport avec la pièce que nous répétions. Jésus était même circoncis, appris-je un soir, en quittant le cours, au moment de nous dire au revoir. Mon ignorance me fit honte. Je revois son sourire ingénu face à mon visage interrogatif. Circoncis ? Nous avions dix-sept ans. Et le trouble s’empara autant de mon esprit que de mon corps. J’avais toute la vie pour découvrir des abymes d’émois et ce que circoncire voulait dire. Nous nous aimâmes Esther et moi. J’allai souvent chez ses parents. J’y découvris une ambiance à mes yeux exotique qui m’enthousiasma. Ce nouveau monde m’éblouit. Il était tout ce que je n’étais pas. L’altérité était multipliée par deux, la femme et la judéité, deux en un. C’est alors qu’une explosion atomique assombrit mon ciel et me dévasta. Rien ne m’y avait préparé. L’ampleur du bruit de l’explosion couvrit le silence assourdissant que le milieu d’où je venais entretenait à mauvais escient. Le mauvais coup survint d’une banale question. Je demandai un jour à Esther pourquoi sa tante avait un numéro tatoué sur le bras. Elle me regarda droit dans les yeux, stupéfaite. Je compris instantanément que j’avais mis le doigt dans une béance sans fond. C’était un soir d’hiver 1962, devant le bâtiment qui abritait la salle de théâtre où nous répétions. C’est ainsi que je me « heurtai » de plein fouet à la « solution finale ». Ce fut comme un viol manifeste de mon ingénuité. Jamais je n’aurais imaginé un seul instant que le monde magique dans lequel je venais de me réveiller, recelait une ignominie aussi…je ne trouvai aucun mot pour la qualifier. Il n’y en avait pas encore de cette dimension et il était quasi impensable d’en inventer. Je n’avais plus qu’une seule envie : quitter ce monde, ou bien le transformer. Pour ne pas avoir à le quitter, je me résolus à tenter de le transformer. De l’apprendre de la bouche même d’Esther fut sans doute le plus douloureux. Ce n’était pas normal. Quelque chose ne tournait pas rond dans mon univers. Il sentait soudain le pourri, et c’est peu dire. Ce fut, je crois, la deuxième fracture irréparable dans mon existence. Je ne pouvais plus croire à la société qui m’était promise. Celle dans laquelle j’étais appelé à m’insérer. Cela devenait tout d’un coup mission impossible. L’enseignement que j’avais reçu reposait donc sur un soi-disant humanisme chrétien (européen) et je ne comprenais plus rien. Tout ceci allait bien au-delà de tout ce qu’on m’avait raconté. Les histoires d’amour (christique) et de péché (catholique), même originel, n’avaient plus aucune importance. Je découvrais cette monstruosité que les ecclésiastiques occultaient, et sur laquelle, je ne pouvais même pas poser de dénomination.

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