C’était en décembre-janvier 1968-69, j’ai quitté Jérusalem où j’habitais depuis quelques mois pour Istanbul. Ensuite j’ai traversé les démocraties populaires de l’Est (Bulgarie, Yougoslavie, Hongrie) en train le plus souvent de nuit. J’étais stupéfié par la tristesse déprimante des habitants de ces pays socialistes et la morosité des capitales visitées – Sofia, Bucarest et Budapest, en contraste avec l’activité trépidante de la magnifique et imposante Istanbul. Bien sûr c’était l’hiver, il faisait froid et il y avait souvent de la neige, mais il y avait surtout l’hiver dans le cœur des personnes rencontrées.

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À Budapest (magnifique ville au demeurant), j’ai pu me procurer un exemplaire du journal « Le Monde » et j’y ai lu avec intérêt que les usines Fiat de Torino étaient en grève dure et que des manifestations monstres défilaient au centre ville contre leur patron Agnelli (« salaud, le peuple aura ta peau » !). Ni une ni deux, j’ai pris le train de Budapest jusqu’à Turin en passant par Trieste et je suis arrivé juste à temps pour la plus grande manifestation. C’est à Torino que j’ai découvert « Lotta Continua » et avec le recul et après avoir lu le dernier livre d’Erri De Luca, je me suis dit que je l’y ai peut-être croisé au cours de cette manifestation, lui le révolutionnaire de Lotta Continua qui, depuis, a pris de l’altitude en pratiquant assidûment l’escalade, comme j’ai moi-même pris la tangente en m’investissant dans le sport. Comparaison n’est pas raison, mais, en parcourant son dernier livre, dialogue imaginé entre lui-même le père et lui-même le fils qu’il n’a pas eu, je me suis moi-même souvent retrouvé en lui-même, quelle étrange coïncidence, n’est-ce pas ? En plus de vivre ma vie, je la lis aussi.

Tu dis que tu as été un révolutionnaire, mais que tu ne peux rien raconter de concret. Au moins un détail, pour me faire comprendre. (...) Que vouliez-vous faire, prendre le pouvoir? Car si c'était ça, ce fut un fiasco total.

Le pouvoir importait peu, c'était nous battre pour des objectifs simples, accessibles, qui nous intéressait. A l'usine on gagnait des droits d'allègement, comme la demi-heure de cantine incluse dans les huit heures quotidiennes. On volait de force une demi-heure de pause payée. Nous résistions à l'obligation d'heures supplémentaires, et ainsi l'entreprise qui avait besoin d'une production plus importante était obligée d'embaucher des chômeurs. (...)

En somme vous faisiez des améliorations, des réformes?

Oui, mais d'en bas, nous faisions valoir nos propres droits, en diffusant la conscience de posséder une force civique indépendante.

Je ne vois rien là de révolutionnaire. 

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