Amélie Nothomb m’agace. Pas vous ? Cette espèce de momie à galurin, peinturlurée comme une geisha, me déclenche un herpès dès que je la vois (en peinture) à la télé, ou sur une photo de magazine. Il paraît que nippon en japonais signifie « soleil levant ». Il me semble qu’elle a tout du soleil couchant, plutôt. Elle a même parfois cette beauté agonisante que seuls les crépuscules peuvent déployer. Elle agrave son cas, je trouve, en publiant un roman par an, qu’elle vend incroyablement bien. C’est vraiment insupportable. Elle nous raconte qu’elle se lève chaque matin à quatre heures et ingurgite un litre de thé très fort qui lui explose la tête. Si c’est vrai, je me demande combien de temps encore elle va tenir ?

amélie n

Je l’ai rencontrée une fois (par hasard) dans une librairie que je fréquente souvent, quand l’envie d’un livre me démange. J’écris à dessein « par hasard » puisque j’évite précautionneusement les rencontres d’un écrivain avec son public. Ceux qui lisent régulièrement cette rubrique en connaissent les raisons, ce n’est donc plus la peine de me demander pourquoi, car c’est toujours la même rengaine (je la répète une dernière fois) : une jalousie irréfragable devant le talent ?, peut-être ; un ressentiment profond face à la réussite d’autrui ?, sûrement ; une gêne profonde ?, une timidité irrepressible ?, tout à la fois ?, tout ce que vous voulez, en tout cas, des sentiments pas toujours beaux à avouer. Alors, faites votre choix vous-même.

amelie no

Elle était là, juste à deux pas de moi. J’étais abasourdi de la croiser. Il était impossible de ne pas la reconnaître. Je pouvais presque la toucher, ou envoyer son stupide galurin valser. Elle était assise toute noire et toute raide comme une momie sur sa chaise. Sur la table posée devant elle, des colonnes de romans à faire dédicacer (vous vous appelez comment madame ? elle répétait inlassablement sans l’ombre d’une quelconque impatience). Face à elle, sous mes yeux éberlués, une file sans fin d’afficionados (grande majorité de femmes), patientait en tenant son dernier roman à la main. La file traversait toute la librairie, qui s’étale quand même entre deux rues parallèles. Elle débordait même sur le trottoir. J’ai des amis écrivants qui s’assoient aussi à une table dans un coin d’une librairie-presse-tabac-pmu pour vanter leur dernier roman, sans que personne ne vienne les voir, ni même ne s’arrête par simple curiosité, ne fut-ce que pour leur parler, sauf parfois un complice, ou quelqu’un en manque grave de relation humaine. N’est-ce pas complètement injuste ? Alors, les remords m’ont à peine effleuré quand j’ai honteusement choisi de suivre le match de l’équipe de France de foot contre le Japon, à la télé, vendredi soir dernier, plutôt que de regarder le documentaire sur les états d’âme de la belle momie écartelée entre ses deux cultures. J’ai choisi le foot, mes ami-e-s ! Comme c’était un match opposant l’équipe de France à celle du Japon, j’avais moins honte. Japon pour Japon. On peut aimer la littérature ET le sport, non ? En tout cas, moi je dis oui, oui, et encore oui. Finalement, ils nous ont rattrapé au foot ces nippons, avec leur grand Néerlandais nippon (Havelaar). Je ne sais pas s’il se sent écartelé, lui, d’être Néerlandais né au Japon, comme Nothomb est Belge née en Nipponerie.

amelie (Marie Bruggeman)

(photo de Marie Bruggeman)

Mais alors ?, pourquoi parler d’Amélie Nothomb, si c’est pour en dire du mal ? Ce n’est pas dans mes habitudes. En général, la littérature m’élève plutôt, quand elle est sublime, ou me révolte, quand elle est sociale. Mais là, je coince avec le personnage. Je ne sais si elle se l’est fabriqué pour mieux vendre, ou bien si elle est tombée dedans toute petite. Elle ne peut peut-être plus s’en débarrasser. Comme si elle s’était elle-même piégée en quelque sorte. De toute façon, elle est plutôt à plaindre, je dirais. Elle ne me fait pas rêver. À mon avis, ça pourrait mal finir tout ça. Mais bon, ça ne me regarde pas et puis ce que j’en dis…

Et pourtant je l’ai aimée Amélie. D’un amour platonique bien avant de l’avoir rencontrée. J’avais été saisi de stupeur et avais tremblé de plaisir en lisant son premier livre (c'est-à-dire le premier roman que je lisais d’elle). Son style m’avait foudroyé sur place. À l’époque, j’avais repris l’écriture. Je me targuais de déployer un style certain, ou un certain style, je me faisais plaisir quoi, je m’enorgueillissais de la moindre phrase, des quelques mots que j’alignais à la suite. J’avais bien un doute. Mon style péchait peut-être par sa lourdeur. Je n’arrivais pas à raboter les mots de trop. Je ne trouvais pas toujours le mot juste. Jusqu’au jour où j’ai lu ceci : Monsieur Haneda était le supérieur de monsieur Omochi, qui était le supérieur de monsieur Saito, qui était le supérieur de mademoiselle Mori, qui était ma supérieure. Et moi, je n’étais la supérieure de personne. On pourrait dire les choses autrement. J’étais aux ordres de mademoiselle Mori, qui était aux ordres de monsieur Saito, et ainsi de suite, avec cette précision que les ordres pouvaient, en aval, sauter les échelons hiérarchiques. Donc, dans la compagnie Yumimoto, j’étais aux ordres de tout le monde.

Le 8 janvier 1990, l’ascenseur me cracha au dernier étage de l’immeuble Yumimoto. La fenêtre, au bout du hall, m’aspira comme l’eût fait le hublot brisé d’un avion. Loin, très loin, il y avait la ville – si loin que je doutais d’y avoir mis les pieds. Je ne songeai même pas qu’il eût fallu me présenter à la réception. En vérité, il n’y avait dans ma tête aucune pensée, rien que la fascination pour le vide, par la baie vitrée. Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements, le livre de poche, pp 7-8

stupeur et tremblements

Cette écriture d’une divine simplicité faisait que je devenais cette fille hallucinée projetée dans un monde ultra réaliste, productiviste, d’une aliénation supérieurement réussie. Comme elle, je me sentais étranger dans ma propre société. Comme elle je n’aspirais qu’à m’envoler. Comme elle, je m’élevais dans la lucidité sur la futilité ou l’absurdité des choses. Et puis ce titre, stupeur et tremblements, me stupéfiait, c’est comme ça, cette attitude (imposée) que doit prendre tout Japonais s’il rencontre inopinément son empereur.  Exactement l’attitude que provoque en moi la rencontre inopinée d’une belle femme. Et aussi la beauté fulgurante d’un paysage naturel.

Ce qui s’était déroulé dans la tête de Fubuki pouvait sans doute se résumer ainsi : « Tu me poursuis aux toilettes ? Très bien. Tu y resteras. » J’y restai. J’imagine que n’importe qui, à ma place, eût démissionné. N’importe qui, sauf un Nippon. Me donner ce poste, de la part de ma supérieure, était une façon de me forcer à rendre mon tablier. Or, démissionner, c’était perdre la face. Nettoyer les chiottes, aux yeux d’un Japonais, ce n’était pas honorable, mais ce n’était pas perdre la face. De deux maux, il faut choisir le moindre. J’avais signé un contrat d’un an. Il expierait le 7 janvier 1991. Nous étions en juin. Je tiendrais le coup. Je me conduirais comme une Nipponne l’eût fait. En cela, je n’échappais pas à la règle : tout étranger désirant s’intégrer au Japon met son point d’honneur à respecter les usages de l’Empire. Il est remarquable que l’inverse soit absolument faux : les Nippons qui s’offusquent des manquements d’autrui à leur code ne se scandalisent jamais de leurs propres dérogations aux convenances autres. J’étais consciente de cette injustice et pourtant je m’y soumettais à fond. Les attitudes les plus incompréhensibles d’une vie sont souvent dues à la persistance d’un éblouissement de jeunesse : enfant, la beauté de mon univers japonais m’avait tant frappée que je fonctionnais encore sur ce réservoir affectif. J’avais à présent sous les yeux l’horreur méprisante d’un système qui niait ce que j’avais aimé et cependant je restais fidèle à ces valeurs auxquelles je ne croyais plus. Je ne perdis pas la face. Pendant sept mois, je fus postée aux toilettes de la compagnie Yumimoto. Commença donc une vie nouvelle. Si bizarre que cela puisse paraître, je n’eus pas l’impression de toucher le fond. Ce métier, à tout prendre, était bien moins atroce que celui de comptable – je parle ici de mon poste de vérification des frais de voyages d’affaires. Entre extraire de ma calculette, à longueur de journée, des nombres de plus en plus schizophrènes, et extraire des rouleaux de papier-toilette du débarras, je n’hésite pas. Dans ce qui serait désormais mon poste, je ne me sentais pas dépassée par les évènements. Mon cerveau handicapé comprenait la nature des problèmes qui lui étaient posés. Il n’était plus question de retrouver le cours du mark du 19 mars pour convertir en yens la facture de la chambre d’hôtel, puis de comparer mes résultats avec ceux du monsieur et de me demander pourquoi il obtenait 23 254 et moi 499 212. Il fallait convertir de la saleté en propreté et de l’absence de papier en présence de papier.

Idem, pp 132-135