Depuis qu’il s’est fait arnaquer un mois de sa pension au DAB, Paul ne va pas bien. C’est ce qu’il m’a dit. Je le comprends, on le serait à moins. Il n’ose plus sortir. Il tourne en rond dans son salon. La déprime le guette. Il ne peut plus regarder un DAB, même en peinture. Il se prenait pour un jeune homme libre, avant, il se retrouve en vieux con cloîtré, après.

retraité

 Je suis bien obligé de constater que le mal semble profond qu’il n’y paraît. Quand il m’a téléphoné pour exprimer son désarroi, je lui proposé d’avancer notre rendez-vous habituel. Il a accepté. J’en ai profité pour lui balancer au téléphone des phrases bien senties sur la réalité. Des phrases destinées à le conforter, qui, en réalité, ont plutôt eu l’air de l’achever. Des trucs du genre « C’est normal, t’as vieilli mon vieux ; il faut faire les choses adaptées à son âge ; faut pas se prendre pour ce qu’on n’est plus ; faut regarder la vérité en face ; la société est comme ça, tu dois en tenir compte », etc. Des évidences qui sortaient automatiquement de ma tête parce qu’elles y traînaient. Nous nous sommes donc revus trois jours plus tard. Il broyait toujours du noir mais semblait déterminé à remonter la pente. La vie continuait. Il fallait vivre. REVIVRE.

revivre

Quand je suis arrivé au rendez-vous, je l'ai trouvé en compagnie d'un ancien collègue que je connaissais bien, un type qui m’avait toujours énervé. Le genre de gars qui sait tout. On le savait féru de philosophie : lectures de bouquins, café philo, conférences de philosophes, etc. Il ne manquait rien de ce qui concernait la philo et qui passait à sa portée. C’est bien simple, s’il s’était trouvé habiter Caen, ou pas loin, il se serait présenté à chaque conférence du philosophe de la campagne qui règne là-bas. Il n’habite pas Caen.

indien et nature

Comme à son accoutumée, ce troisième homme saisit la parole pour ne plus la lâcher. Il nous en a mis plein la tronche. Vivre à la façon de Montaigne, vociférait-il en postillonant (il ne pouvait s’exprimer que haut et fort comme s’il donnait un cours destiné à tout le restaurant) : manger, boire, dormir, parler avec des amis, apprendre à supporter les souffrances, observer et ne pas reproduire les vices ordinaires des hommes et les maux qu’ils s’infligent tous les jours ; vivre donc, comme chacun de nous l’entend, mais ne plus s’approcher d’un DAB d’un centre ville un samedi après-midi, regarder à deux fois avant d’aller retirer de l’argent, ne le faire que si la banque est ouverte, ne pas se confier à sa bonne destinée, observer sans relâche les vices d’autrui pour s’en prémunir. Il m’agaçait, ou plutôt, son ton professoral m’exaspérait, tout en étant bien obligé au fond de moi de lui donner raison. Pour rien au monde, je ne l’aurais avoué. Pendant que nous nous goinfrions de bouffe chinoise, Paul et moi, il nous faisait la leçon. Il toucha à peine aux plats. Je crois bien me souvenir qu’il était végétarien. Vivre finalement en s’appuyant sur une philosophie de la nature ou du cosmos comme le dit Pierre Hadot. Quoi de plus simple que de contempler le ciel nocturne ? Ça procure le sentiment d’une appartenance à l’univers.

ciel nocturne

Pendant que cet ancien collègue causait, j’observais Paul, je me demandais comment il pouvait contempler le ciel nocturne à partir du quartier animé où il habitait. Le gars poursuivait sans relâcher la pression. Je me souvins alors que c’était un marin expérimenté, facile pour lui de contempler la voûte céleste sans pollution lumineuse.  

skipper

 

Quoi de plus simple encore que de se réjouir, lorsqu’une souffrance s’arrête enfin, simple interruption de la douleur ? Pourtant c’est là, et nulle part ailleurs, qu’Épicure verra la définition ultime, le comble du plaisir, donc de la sagesse. Si tel est le cas, c’est parce que telle est notre nature, ainsi le veut la nature. Pendant qu’il débitait son discours, mon palais dégustait le canard laqué. J’avais fait le bon choix. Mon ami buvait ses paroles entre deux gorgées de vin. Le marin fit une pause et s’offrit la feuille de salade qui ornait son assiette. Après avoir longuement masticoter en silence, il reprit. Les malheurs de notre vie viennent de notre pensée, qu’il faut donc réformer et exercer ; cette réforme qu’il faut pratiquer reconduit à notre vie, qui a aussi son exercice. Ce double exercice sur soi, sur sa pensée et sa vie, est finalement la clé.    

cerveau_intro

Nous n’oublions pas seulement de vivre, nous oublions la philosophie elle-même. Nous ne pouvons pas dissocier le soin du corps et le soin de l’âme. Il faut conserver un lien réciproque entre la vie et la pensée, entre la pensée et la vie, en combinant les « exercices » pratiques de la lecture, de la compréhension  du monde, de l’amitié, de la philologie (putain, c’est quoi ? dictionnaire les gars), de la contemplation, de la conversation, tout en menant une vie simple.

Finalement Paul en sortit regaillardi. Je m’en trouvai fort aise.

 

Citations extraites du livre de Frédéric Worms, Revivre (Eprouver nos blessures et nos ressources), Flammarion