C’est un garçon qui n’a pas de nom. Il est pourtant bien vivant. Il est né quelque part dans le sud de la France. Il vit dans une contrée aride aux côtés d’une femme qu’il suppose être sa mère. Il ne parle pas, elle lui parle, il comprend. Quand elle meurt, il fait ce qu’elle lui a dit de faire dans cette éventualité, puis il part seul sans rien dans les mains ni dans les poches avec un cœur gros comme ça, pas de chagrin, encore que, mais de ce qu’il lui faut pour affronter l’aventure dans la nature. Il se méfie des humains qu’il ne connaît pas. Il observe les villages de loin et ne s’en approche que de nuit. Il finit par faire des rencontres et faire commerce avec des hommes puis une femme. Il ne parle toujours pas, il comprend. Il n’a toujours pas de nom.

ZDl'oeil

Ceci est un livre sublime. Une écriture à rendre jaloux le meilleur des écrivains. Une description de l’amour physique et spirituel à écœurer d’envie tous les mortels, y compris les bigots et autres coincés du cul. Un passage apocalyptique au travers de la guerre 14-18 contre les "Boches" à faire ranger au placard tous les romans pacifistes tout autant que les va-t-en guerre. J’arrête ici mais pourrais continuer à vous vanter ce garçon sans m’arrêter tant il m’a épaté. Ce qui est le plus épatant c’est que la forme, singulière, radicale, drôle, rejoint le fond : la découverte-incompréhension de notre "civilisation" lamentable.

Même l’invisible et l’immatériel ont un nom, mais lui n’en a pas. Du moins n’est-il inscrit nulle part, sur aucun registre ni aucun acte officiel que ce soit. Pas davantage au fond de la mémoire d’un curé d’une quelconque paroisse. Son véritable nom. Son patronyme initial. Il n’est pas dit qu’il n’en ait jamais possédé un. Plus tard, au cours de l’histoire, une femme qui sera pour lui sœur, amante et mère, lui fera don du sien, auquel elle accolera en hommage le prénom d’un célèbre musicien qu’elle chérissait entre tous. Il portera également un nom de guerre, attribué à l’occasion par les autorités militaires en même temps que sa tenue réglementaire d’assassin. Ainsi l’amour et son contraire l’auront baptisé chacun à sa façon. Mais il n’en reste rien. Ces succédanés aussi seront voués à disparaître à la suite de cette femme et de cette guerre et de l’ensemble du monde déjà ancien auquel elles avaient pris part. Qui le sait ? Pour peu qu’on daigne y croire, l’unique trace de son passage qui subsiste est celle-ci.

Marcus Malte, Le garçon, Zulma.

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