Ce n'est pas un roman, ce n'est pas une belle histoire, c'est un essai sur l'histoire du socialisme et de la social-démocratie dans les pays occidentaux. C'est très actuel et très important. En voici quelques extraits.

Aux yeux d'Adam Smith, cette adulation aveugle de la richesse pour la richesse n'était pas seulement rebutante. Elle était aussi potentiellement destructrice de l'économie commerciale moderne, qui avec le temps risquait de miner les qualités mêmes que le capitaliste, dans son idée, avait besoin d'entretenir et d'alimenter : "cette disposition à admirer, et presque vénérer, les riches et les puissants, ainsi qu'à mépriser, ou du moins à négliger les personnes pauvres et d'humble condition (...) est en même temps la cause la plus grande et la plus universelle de la corruption de nos sentiments moraux."

Quelles leçons aurions-nous dû tirer de 1989 (chute du mur de Berlin) ? Peut-être, avant tout, que rien n'est ni nécessaire ni inévitable. L'avènement du communisme n'était pas une nécessité, et il n'avait aucune raison de durer éternellement ; mais nous n'avions aucune raison non plus d'être sûrs de sa chute. Les progressistes doivent tenir compte de la part de contingence pure dans le domaine politique : ni l'essor des Etats-providence ni leur disgrâce ultérieure ne doivent passer pour un cadeau de l'Histoire.

Des démagogues disent à la foule que penser ; quand leurs formules leur reviennent en écho, ils ont le toupet de clamer qu'ils ne font que relayer le sentiment populaire.

L'inégalité n'est pas juste un problème technique. Elle illustre et exacerbe la perte de cohésion sociale (...) la pathologie de l'époque et la plus grande menace pour la santé de toute démocratie.

tony judt

En Occident, de nos jours, peu imaginent un effondrement complet des institutions libérales, une désintégration absolue du consensus démocratique. Mais ce que nous savons de la Seconde Guerre mondiale, ou de l'ancienne Yougoslavie, illustre avec quelle facilité toute société peut sombrer dans les cauchemars hobbesiens d'atrocités et de violences sans retenue. Si nous voulons construire un avenir meilleur, il nous faut commencer par mesurer plus profondément la facilité avec laquelle même les démocraties libérales solidement implantées peuvent s'effondrer.

Tony Judt, contre le vide moral, Champ essais, traduit de l'anglais (USA) par Pierre-Emmanuel Dauzat.

Tony Judt (1948-2010), spécialiste d'histoire européenne a enseigné à Cambridge, Oxford, Berkeley et New York University.