Je ne sais pas ce qui me prend en ce moment, je ne lis que des bouquins qui me ramènent à mes premiers pas lourds et hésitants en ce bas monde terriblement terrifiant.

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(affiche de propagande du régime de Vichy)

Je n’oublie pas que j’ai été conçu juste après le débarquement allié en Normandie en 1944. Ça ne date pas d’hier (genre de réflexions qui commencent à me sortir des lèvres spontanément, bon dieu c’est ça le vieillissement ?) Et pourquoi ne devrais-je pas l’oublier ce débarquement d’il y a près d’un siècle (va pas trop vite quand même mon p’tit gars) ? Pourquoi ne pourrais-je pas m’abandonner à la légèreté et la beauté de la floraison du printemps et de l’été ? Et flotter dans l’air embaumé de fragrances délicates puis m’y dissoudre dans la paix des matins calmes. Mon petit paradis. Apparemment non ! Ce passé laisse des traces contradictoires, à la fois apocalyptiques et pleines d’espoir. Il faut passer par la guerre pour arriver à la paix tel semble être le destin de cette humanité. D’abord guerre et puis paix, parfois. Mais pourquoi y revenir ? En tout cas pas par plaisir, c’est le moins qu’on puisse dire. Je préfèrerais fermer les yeux sur cette réalité. Est-ce mon cerveau formaté (par qui par quoi) ? Est-ce mon petit doigt auto-libéré (laissons-le croire) ?  Ou les deux qui, d’un commun accord, auraient décidé de me faire chier. Où est filée ma tranquillité de jeune retraité ? Dans quel trou de chiottes s’est-elle évacuée ? Je ne puis que constater que ces derniers mois, elle s’est envolée, dissoute, évaporée, brisée, harcelée par les réminiscences puantes du passé. Pas de mon passé en propre, quoique, mais de celui du monde qui nous étreint jusqu’à nous torturer. Tout le monde sait évidement que le temps présent n’est pas plus angélique que le temps rempli des fracas de la deuxième guerre mondiale. Beaucoup d’experts en tous genres parlent doctement d’ailleurs d’une troisième qui aurait déjà commencé. Et voilà donc ce que m’inspire le roman que je suis en train de lire. Toujours cette obsession de la guerre, de la mort et de l’enfermement. J’ai du mal à m’y enfermer. Ce n’est pas la faute du roman. Et si je me trompais ? D’ailleurs je me trompe, ce roman me ramène à ma propre vie, c'est-à-dire à ma propre mort, très loin de ce monde imbécile, très près de ma petite vie de solitude, en plein dedans, comme dans une cache. Justement. Tel est le propos de l’auteur. (Encore une connerie de ce genre et je me coupe le petit doigt)

Tiré de sa cachette, il fit ce qu’on attendait de lui. Il réintégra la société. Il recommença sa vie d’avant, comme si de rien n’était, sans plaintes, sans esprit de vengeance, sans rien demander à personne. Il reprit son travail et retrouva ses collègues. Le chef de service qui avait pris sa place, l’interne qui se réjouissait de le voir porter l’étoile jaune, le grand patron responsable de son expulsion. Tous ces gens estimés qui espéraient ne plus le revoir. Il ne leur fit aucun reproche. Il se contenta de les éviter en dehors de l’hôpital. Parmi ses pairs, il ne fréquentait que les parias. (…) Il regrettait sa cachette, creuset de sa souffrance. Il ne l’a jamais quittée. Partout où il était, il reconstruisait sa prison autour de lui. Il dressait de hauts murs entre lesquels il se retrouvait.

Christophe Boltanski, La cache, folio

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