Pourquoi je suis un écrivain ? En voilà une excellente question. Je me remercie de me l’avoir posée. Enfin peut-être car il me faut maintenant y répondre. Non, ce n’est pas du délire égotiste. Je suis affirmatif. Et je voudrais le prouver en dévoilant ici-même les raisons valables qui font de moi un écrivain. Je ne compte pas dans ces raisons le fait indéniable que j’ai publié trois livres dont j’essaie actuellement de faire la promotion. Envisageons donc la première de ces raisons. Depuis mon adolescence, je me promène seul dehors la nuit. Il y a une trentaine d’années, et ce n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, j’ai hanté les rues de Dijon plusieurs nuits de suite sans rencontrer âme qui y déambule comme moi. Et pourquoi j’y déambulais en pleine nuit ? Parce que je n’arrivais pas à dormir dans ma chambre d’hôtel et qu’une pulsion irrésistible m’en faisait sortir. Et pourquoi je n’arrivais pas à dormir ? Toutes les questions sont bonnes. Comme Charles Dickens sans doute, je souffrais de terribles insomnies qui le jetaient lui aussi la nuit dans les rues de Londres. Comme si j’étais chassé de chez moi, dépersonnalisé, sans logement (houselessness), obligé à marcher compulsivement, sans fin, dans la nuit et sous la pluie crépitante. Il ne pleuvait pas sur Dijon ces nuits-là. Je n’aime pas la pluie. Ceci donc me semble déjà une excellente preuve de mon état d’écrivain. La première.

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(Charles Dickens)

Pourquoi je suis un écrivain ? Je poursuis. Parce qu’un roman peut déclencher en moi une réaction profonde, irrésistible, qui peut changer ma vie, en cela, l’art de lire ne diffère guère de l’art d’écrire. Nous tombons amoureux de certaines œuvres d’art comme nous tombons amoureux de certaines personnes, sans raisons très claires. Et de deux ! Deux raisons valent mieux qu’une. C’est l’évidence. Mais il y a aussi jamais deux sans trois. Ainsi, dans la famille James (Henry James), un échec intéressant avait plus de valeur qu’un succès trop évident. Même si je ne vois pas très bien ce qu’est un échec intéressant, je suis pour, en tout cas bien plus pour que pour un succès évident, cela, on voit très bien ce que c’est, et je me dis tout de suite que, quand cela arrive, forcément à un autre que moi, c’est surfait et cela me fait passer l’envie de le lire. Quant à moi, au regard du nombre de livres que je vends, je suis dans l’échec, mais forcément un échec intéressant. Et de trois raisons, même si je ne sais toujours pas ce que cela veut dire précisément.

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(Henry James)

Mais ce n’est pas fini mes ami.e.s…je crois que si je prends l’habitude d’écrire quelques mots sur ce qui se passe, ou plutôt sur ce qui ne se passe pas, je perdrai peut-être un peu ce sentiment de solitude et d’isolement qui m’habite…a écrit Virginia Woolf, exprimant par là-même exactement ce que je ressens. Étonnant, non ?

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(Virginia Woolf)

J’en suis déjà à quatre raisons et n’en reviens pas, car soudain, tout me devient clair, petit bout de phrase tirée d’un récit de Tchekhov, affichée par Raymond Carver sur le mur à côté de sa machine à écrire (c’est lui-même qui l’écrit).

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(Raymond Carver)

Alors vient ce coup de grâce infligé par Ernest Heminghay dans une interview : à partir de ce qui est arrivé, de tout ce que vous savez et de tout ce que vous ne pouvez pas savoir, vous inventez quelque chose qui n’est pas une représentation mais quelque chose d’entièrement nouveau, plus vrai que tout ce qui est vrai et vivant, et vous lui donnez vie, et si vous le faites bien, vous lui donnez l’immortalité. C’est pour cette raison que l’on écrit, et pour aucune autre…ce qui pose immédiatement la question de savoir si je le fais bien.

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(Ernest Hemingway)

Et en guise de conclusion sinon de justification, Ibsen parle du « mensonge vital », l’illusion nécessaire qui rend la vie possible, nous donne de l’espoir (même si c’est un espoir déraisonnable).

Pour toutes ces raisons précitées, je peux croire que je suis un écrivain. Et je veux surtout croire que ce n’est pas une illusion. Ce qui était à démontrer. A vous de juger.

Pour avoir une opinion sur soi digne de confiance, il faut connaître le sujet, et peut-être est-ce impossible. Nous savons ce que nous éprouvons sur nous-mêmes, mais seulement d’heure en heure ; nos humeurs changent, comme l’intensité de la lumière à l’extérieur de nos fenêtres. Et éprouver n’est pas savoir ; les émotions fortes bloquent le savoir. Il me semble n’avoir quasiment pas d’opinion sur moi-même. Je publie lorsqu’il me semble que je suis arrivée à ce que je pouvais faire de mieux, et il m’est impossible de porter d’autres jugements que celui-là.  

Joyce Carol Oates, La foi d’un écrivain, Philippe Rey, traduit de l’anglais (USA) par Claude Seban.

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