Voilà un livre qui m’a passionné. Je sens une proximité aussi épatante qu’étrange avec celui qui l’a écrit. Étrange parce que trop de choses nous séparent bien sûr. Par exemple, il est né à New-York, dix ans après ma date de naissance certifiée conforme par un document en attestant la vérité absolue. C’est peut-être la ville de New-York elle-même, qui m’a tant chamboulé en la découvrant à vingt ans, qui crée ce lien. Il n’est pourtant pas trop question de cette ville dans ce livre sauf quand l’auteur parle de sa prime jeunesse puisqu’il s’est sauvé très tôt vers d’autres cieux. Il a fui une famille impossible. Encore un point de ressemblance. Mais pourquoi chercher ces points de ressemblance avec un écrivain reconnu et tête de gondole ? C’est simple, enfin je crois, c’est comme avoir un ami et le rencontrer chaque fois que l’on ouvre son livre. C’est tellement agréable même quand ce qu’on apprend est d’une tristesse affligeante, les misères et les drames de la vie. Les divorces, autre exemple, moi tout pareil. Vous aussi ? Un écrivain riche de ses ventes (par millions) qui a les mêmes malheurs que vous et moi et qui ne sait pas plus que vous ou moi à quel saint se vouer, ni à quel sein. Un véritable globe-trotter cet auteur qui, avec le succès de plus en plus affirmé de ses romans, a pu s’acheter des appartements dans toutes les villes européennes qu’il fréquente et aime : Londres, Paris, Berlin, en plus de sa maison dans le Maine aux USA près de l’océan. Autre exemple qui nous sépare, j’hésite là encore : Le plus grand mystère de l’existence, c’est soi-même. On croit se connaître, mais non, jamais, jamais pour de bon. Dans mon roman « vous saurez tout sur Marc Dubois, sans l’avoir jamais demandé » (qui ne m’a pas encore permis d’acheter ma maison), j’ai cru découvrir tous les ressorts de ma jeunesse. Mais au fond Douglas (mon ami) a raison, il y a toujours une part irréductible à la lumière. C’est étrange ! Je comprends mieux pourquoi j’ai tant aimé plusieurs de ses romans. Jusqu’à son attirance pour la musique sacrée avec chœur (Bach, Mozart…) que je partage sans réserve (rien ne m’élève plus que la voix humaine) le choral se déployait jusqu’à des sommets de béatitude. C’était comme si le monde extérieur avait cessé d’exister, lui et son cortège de futilités qui monopolisent trop souvent nos pensées et nous empêchent d’embrasser l’émerveillement de vivre, ou encore Léonard Bernstein, et aussi la fugue de l’enfermement de sa famille dès l’enfance vers les livres, moi tout pareil.

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Ce qui est passionnant dans son livre, c’est que ce romancier à succès, qui vend des millions de romans sur tous les continents, dont on peut envier la réussite, parle de ses moments difficiles, voire très difficiles, comme avec son fils autiste, en essayant d’en tirer des leçons pour lui-même. Et parfois il les relie à ses romans. Il raconte aussi des évènements qui sont arrivés à des amis pour les relier à la vie, à toutes ces grandes questions sans réponse. Le titre de son livre. Il fait appel à Philip Roth pour dire que la biologie a trouvé le moyen de la mort pour nous aider à évoluer.

La mort, toujours déterminée à nous rappeler notre irrévocable fragilité, et son suprême désintérêt pour les nuances et particularités de nos existences.

Tu peux prétendre être le fils de pute le plus positif qui soit, tu es quand même tenté par la tragédie. Et c’est pas qu’elle te tombe dessus ; la plupart des fois, c’est toi qui la cherche.

L’on en revient au fameux morceau de glace dans le cœur de tout écrivain dont parle Graham Greene,(mon écrivain de jeunesse préféré) cette froideur qui vous permet de prendre du recul vis-à-vis des horreurs de l’existence et de tout considérer comme un matériau littéraire potentiel.

Nous sommes les principaux artisans des impasses dans lesquelles nous aboutissons. Nous ne sommes jamais responsables du bonheur d’autrui.

Mais pour moi, la plus grande force de ce récit réside dans sa fin sublime sur la notion du pardon. Et là, je le rejoins complètement : dans les Noces de Figaro, la scène finale, en choisissant la mansuétude, la comtesse ne répare pas le tort qui lui a été fait, la blessure qui lui a été infligée ne disparaît pas, mais le génie dramaturgique de Da Ponte, ainsi que les sublimes accents de la composition de Mozart, est de nous faire comprendre que son besoin de pardonner répond aussi au désir de trouver la paix en elle-même.

Douglas Kennedy, Toutes ces grandes questions sans réponses, Pocket, traduit par Bernard Cohen

9782714473684