À la troisième édition de l’automne du livre dans le charmant patelin de Saint Paul de Fenouillet (66) où je m’étais convié, suis arrivé matutinalement, pas le premier, certes, on trouve toujours mieux que soi, mais presque. J’ai aussitôt fait le tour de la salle pour repérer la place mienne, celle qui m’était dévolue par la foi d’un carton de présentation avec mon nom, mais, ne trouvant pas cette place à ma convenance, ni vu ni connu, j’ai chapardé toute honte bue ledit carton pour me placer mieux, comme je l’imaginais. Je suis sorti chercher mon panier de livres et me suis installé. Satisfait de mon mini forfait, je suis allé faire un tour dehors pour passer le temps avant l’ouverture des portes, l’air innocent. En revenant, quelle ne fut ma surprise de trouver que mes voisins arrivés après moi, s’étaient débrouillés pour se mettre en avant, me rejetant dans la noirceur d’un coin sans déambulation. Tel est pris qui croyait prendre. Ma place attribuée était mille fois meilleure. Je suis alors aller me plaindre auprès de madame l'élue à la culture, responsable de la manifestation, pour implorer humblement de me changer de place, me faisant morigéner au passage puisqu’elle avait observé mon manège depuis le début. Tout ceci pour dire que je me retrouvai à l’autre bout de la salle et que la journée fut belle. Ma table jouxtait celle d’un écrivain, ce qui est la norme dans ce genre de manifestations, je suis bien d'accord avec vous, mais pas n’importe lequel.

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Nous engageâmes la conversation en attendant le chaland. Je lui découvris un accent pas tellement catalan. En fait un accent du lointain pays de ma naissance, et de la sienne aussi, puisqu’il venait de la bonne ville où fut inventé le saxophone par monsieur Saxe, si vous ne le savez pas, la pittoresque Dinant sur la Meuse.

Comme le chaland ne se pressait guère, de fil en aiguille, nous échangeâmes notre recueil de nouvelles, car Jean écrit surtout des nouvelles.

Je peux vous assurer que ce coquin d’écrivain, professeur de français et d’histoire à la retraite, poète et saxophoniste de jazz, eh oui, manie la plume avec dextérité et humour et n’a pas son pareil pour décrire les nombreux et variés déboires qui agrémentent la vie quotidienne du couple. L’amour est une drôle de garce, savez-vous, et puis, il faut bien s’occuper !

Guilleret, il marchait sur la berge d'un torrent asséché quand son bide manifesta soudain sa présence par une alternance de gargouillis et de spasmes insistants ; une foule grouillante de résidus en surnombre, lasse d'être ballottée trop longtemps dans un tunnel trop étroit et trop long, se bousculait vers la sortie. "Voilà ce qui arrive quand on multiplie, au-delà du raisonnable, les allers-retours entre la table et le buffet! grogna-t-il contre lui-même et sa gourmandise chronique. Je ne suis parti que depuis un quart d'heure et, déjà, je dois interrompre ma marche d'approche ! Tu parles d'un explorateur!" Tout en haut, des visions intempestives de haricots blancs en sauce, de tranches de lard croustillantes, de portions de tortillas dorées et de bêtes chitineuses pourvues d'antennes lui traversaient l'esprit et intensifiaient sa gêne abdominale comme autant de vagues nauséeuses.

Jean Piérard, Le Volcan sous le Robinet (et autres histoires), Editions Alexandra de Saint-Prix

 

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