Une fois n’est pas coutume, je l’ai vue et écoutée à la Grande Librairie et aussitôt la voix qui commande en moi m’a dit d’un ton sans réplique, mon vieux (littéralement), ce livre est pour toi, il faut que tu te le procures. J’ai acquiescé aussitôt et je l’ai commandé au point presse-librairie du village. Il est arrivé quelques jours plus tard. Cette satanée voix peut se faire emmerdeuse quand elle m’oblige à accomplir sur le champ des actes qu’en tant que procrastinateur accompli, je remettrais bien au surlendemain si ce n’est à jamais, mais je dois reconnaître qu’en ce qui concerne les livres, elle se trompe rarement ! (Comment ? Jamais ? Bon si tu veux, jamais !)

Cela fait des lustres que je suis convaincu que la religion n’a rien à voir avec Dieu (s’il existe) mais tout avec les hommes qui eux, existent, c’est sûr. Je suis sorti pour cela de l’Église catholique quand j’ai compris vers seize ans que les curés se fichaient éperdument des femmes alors que pour moi au contraire, elles m’importaient beaucoup

arabic-calligraphy-muhammad-may-allah-450w-694728043

.(calligraphie arabe du nom du Prophète)

Dans les Califes maudits, le livre dont je vous parle ici et maintenant, il est surtout question d’hommes mais aussi d’une femme, Fatima, une des filles du Prophète. C’est l’histoire de la bagarre entre hommes, factions, clans et tribus arabes (et juives) de la péninsule arabique pour désigner le successeur de Mohamed-Mahomet-Muhammad à sa mort. Et le moins qu’on puisse dire c’est que ce n’est pas triste, c’est même saignant. Ce qui est intéressant vraiment dans ce livre (à mon humble avis d’agnostique), c’est que Hela Ouardi, l’auteure, une universitaire tunisienne spécialiste de l’islam et de littérature française, a écrit une reconstitution détaillée du premier califat de l’islam à partir d’une exploration minutieuse des sources de la tradition musulmane aussi bien sunnite que shî’ite. C’est éclairant.

Dans la réunion de la saqîfa, tout a donc un fort air de déjà-vu : Ansârs et Émigrants se disputent aujourd’hui la succession de Muhammad comme ils se disputaient hier un butin de guerre. L’islam est perçu comme un investissement dont chaque camp veut récolter l’exclusivité des bénéfices : les Émigrants ont fourni le premier capital tandis que les Ansârs ont investi dans cette entreprise modeste ; maintenant qu’elle a prospéré, il s’agit de savoir qui doit engranger les gains : l’entrepreneur ou l’actionnaire ? Les hommes présents ce jour-là à la saqîfa sont quasiment tous des commerçants et la négociation politique prend des allures de marchandage. Les adeptes de la religion du commerce jettent les bases d’un nouveau négoce : le commerce de la religion.

Hela Ouardi, Les Califes maudits (la déchirure), Albin Michel

9782226441065-j