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(Cuba libre) 

Je parle pour ma génération, que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître ! Jeunes, nous avons beaucoup fantasmé sur la révolution cubaine. Elle était atypique. Un groupe de 82 guérilleros débarqués de nuit depuis un voilier parti du Mexique s’est réfugié dans les montagnes (sierra Maestra) et a réussi en un temps record (25 mois) à conquérir la Havane. Il est vrai qu’au départ, Fidel Castro ne s’affichait pas communiste (tendance Khrouchtchev). Fidel et le Che (Guevara) devinrent les idoles des jeunes romantiques en Europe, si aventureux, si généreux, et prêts à entrer en guerre contre les États-Unis et leur vilain capitalisme. Le Che va le payer de sa vie en Bolivie, tué par la CIA ! Les générations suivantes vont porter sa tête sur leur tee shirt ! Voilà où peuvent mener les trompettes mal embouchées de la renommée révolutionnaire. J’ai applaudi des deux mains après l’échec du débarquement des anticastristes soutenus par les Américains à la baie des cochons. J’étais prêt à suivre le Che dans ses aventures boliviennes mais j’ai préféré devenir maoïste et m’établir à l’usine. Moins romantique mais plus efficace pour la révolution à mes yeux embués de l’époque. Puis le temps passant, la buée s’est dissoute et la plupart des sympathisants se sont débinés petit à petit, et voici ce roman qui vient d’un auteur cubain ! Mon dieu ! C’est effroyable comment, à travers un roman policier jouissif, Leonardo Padura décortique et déglingue le système (communiste) cubain. Au fait, savez-vous d’où vient l’appellation du cocktail « Cuba libre » ? De la libération de Cuba par Castro pensez-vous ? Et bien non ! Lourde erreur ! Cela vient de la guerre d’indépendance de Cuba en 1895-1898 contre l’empire espagnol !

 

De bien des façons, ils se voyaient tous les trois comme de parfaits exemplaires de leur génération car, au lieu de choisir l’exil comme tant d’autres, ils avaient décidés de rester cramponnés à leurs origines : ils étaient de la fournée qui avait cru et lutté mais qui n’avaient guère été récompensée pour le sacrifice auquel on les avait systématiquement conviés et parfois même contraints. Ils étaient de ceux qui n’avaient eu ni la force, ni les possibilités, ni le désir de partir, tandis que bien des piliers s’écroulaient autour d’eux. Ils vivaient maintenant comme ils pouvaient, en se plaignant ou non, selon l’humeur du moment, mais toujours au bord de la pénurie économique et en lorgnant à l’horizon un avenir de plus en plus étriqué et incertain, ou en réalité plus certain, dans lequel il leur serait désormais impossible de se recycler. Un panorama probable dans lequel ils végéteraient très certainement, entourés d’opportunistes, d’audacieux, de prédateurs et de gagnants de la nouvelle école dont certains diplômés de la vieille école. Un univers peuplé d’êtres pourvus des canines et de l’estomac nécessaires pour dévorer tout ce qui serait comestible de l’organisme d’une société hébétée dans laquelle seuls le contrôle et la rhétorique semblaient jouir d’une bonne santé, précisément cette rhétorique, à peine retouchée, des consignes et des éternelles exhortations. En même temps, près des jardins où poussaient l’opportunisme et la corruption fleurissaient maintenant les vastes territoires envahis par les mauvaises herbes de l’agressivité, de la négligence, de l’incivilité et du manque d’espoir de tant de gens. Charmant tableau !

Leonardo Padura, La transparence du temps, Métailié, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas.

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