Je le reconnais volontiers, il fut un temps où je fus fou de Djian. Philippe Djian. C’est arrivé subrepticement. C’est encore la faute à la mère. D’une manière indirecte comme on peut l’imaginer. Elle avait trouvé insupportable le début du film 37°2 le matin qui s’ouvre sur une scène d’amour. Ça a duré au moins un quart d’heure, racontait la mère. Comme je n’ai pas vu le film, je ne sais pas si elle exagère. Au moins cent fois elle avait failli quitter la salle. C’est ainsi que Djian s’est immiscé dans ma vie. J’ai aussitôt acheté le livre. En rapport à la mère. Je préfère lire une scène d’amour que la voir en film, même si ça ne me déplaît pas. Et tant qu’à faire se peut, je préfère la vivre moi-même. En live comme on dit. 37°2 le matin fut réellement un choc pour moi. Je ne lisais pas un roman, je le VIVAIS. Chaque mot devenait une partie de ma chair en un erzatz de transsubstantiation, tant mon corps vibrait et mon esprit s’émerveillait sous les phrases, je n’étais plus moi, j’étais 37°2 le matin, j’ouvrais les yeux sur Betty et quand je les refermais, c’était pour mieux l’observer en image sur mon écran noir. Je ressentais une plénitude, un orgasme long comme un jour sans pain, une jouissance de toutes mes particules élémentaires, une sortie de route dans l’imaginaire bien en chair, c’est bien simple, quand j’eus terminé de le lire, je n’avais qu’une envie, celle de le recommencer. Pourquoi j’y pense aujourd’hui, au moins trente ans après, alors que je ne lis plus de roman de Philippe Djian ? C’est bizarre, ce sont ces deux peintures photographiques qui m’ont ramené vers lui. Ne me demandez pas pourquoi, je suis incapable de vous répondre. Peut-être qu’un psy de passage pourra nous donner quelques doctes explications de base en guise de commentaire…Je ne sais pas, cette beauté floue, ce mouvement permanent pourtant figé, ces couleurs de la vie, c’est ça, c’est foncièrement beau et vivant, je vous les livre, vous pouvez les trouver sur le blog de la photographe : http://regartetinstantsfiges.wordpress.com

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À la même époque, j’avais un ami avec qui je partageais cet amour de Djian. Il m’avait offert Échine, le roman qu’il préférait. Dès que j’ai lu les premières phrases, je n’ai plus pu m’arrêter. Chaque fois que je voyais Paul Sheller s’avancer vers moi, j’avais envie de le tuer. Même lorsque c’était moi qui venais le voir. Durant quelques secondes, je regardais fixement sa gorge qui palpitait comme un petit oiseau blanc, puis la vision se dissipait et j’avais alors le sentiment que ma vie n’était pas aussi formidable que je l’aurais souhaité. Après quoi, nous nous serrions la main. Paul souriait toujours comme s’il venait de déposer la lune à vos pieds. Je pense souvent à mon ami. Il est mort à quarante ans d’un abus permanent de tabac. Quand il s’est levé un beau matin de sa quarantième année, la plèvre s’est décollée de ses poumons.

Là où tu reposes, Olivier, au pays des Djianistes, je t’offre encore ces quelques mots, les derniers d’Echine, La porte de ma chambre a grincé au petit matin. L’aube était là et Elsie dormait dans mon épaule. Hermann a glissé son nez dans l’entrebâillement. J’ai soulevé la tête, les muscles de mon cou se sont tendus au maximum. Il a posé un doigt sur sa bouche. J’ai poussé un long cri muet tandis qu’il disparaissait et je suis retombé dans mon oreiller avec les yeux fixés au plafond.

Philippe Djian, Échine.

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