Paul Dubois fait partie de mes amis. Je le connais bien. C’est un gars normal. Nous sommes tous des gens normaux, nous répètent inlassablement les experts. Il en va de Paul comme du président. 20% des personnes de son entourage déclarent l’adorer, 20% déclarent le détester ou ne pas l’aimer, le reste fait avec lui et oscille entre les deux, selon ce que fait Paul avec eux. Moi je l’aime bien, même s’il m’exaspère parfois. Paul est un homme vieillissant mais qui sait rester actif. Même entré de plain pied dans la retraite, il met un point d’honneur à se lever chaque matin de bonne heure. Il se trouve des tas de choses à faire. Il fait le nécessaire pour se maintenir en forme physique. Je pense que Paul est un type heureux mais je peux me tromper.

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(Paul en retraité heureux)

Samedi dernier, Paul a eu beaucoup de mal à se réveiller. Il avait très mal dormi à cause d’un rhume et d’un mal de gorge qui l’avaient assailli au milieu de la nuit. On peut dire qu’il n’était pas tout à fait dans son état normal. Mais Paul n’est pas quelqu’un qui se laisse facilement aller. Il avait décidé depuis la veille de faire un tour en ville et il le ferait quoiqu’il lui en coûterait. Il paya effectivement cette détermination d’un certain prix. Paul habite une ville moyenne. Le samedi après-midi, les rues y sont pleines de consommateurs en rut malgré la crise. Il s’avisa, en arrivant au centre, qu’il n’avait pas un sou en poche. Une fois n’est pas coutume, il s’en alla en retirer au distributeur le plus proche. La banque était fermée mais il y avait plusieurs machines côte à côte dans une espèce de sas d’entrée. Paul retira vingt euros. Bien que normal, il n’était pas pris de fièvre acheteuse. Il voulait juste pouvoir s’assoir dans un café et lire le journal si l’envie lui en prenait. Un homme normal et tranquille, vous dis-je. C’est la façon qu’il a de se sentir bien au milieu des gens. De se sentir vivre, de vibrer dans la société, malgré son retrait du monde professionnel.  

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(photo extraite du blog www.regartsetinstantsfiges)

Au moment de quitter l’appareil, un individu (comme dit la police) l’interpella. Il se retourna et le vit en train de sortir un billet de vingt euros de la machine qu’il venait d’utiliser. Paul en fut fort troublé. L’individu était avenant, poli, tout à fait correctement vêtu. C’était un jeune homme qui s’exprimait avec une aisance certaine.

-Il semblerait que la machine a distribué deux fois la somme que vous avez demandée, vous devriez vérifier, délara le jeune homme à Paul, lui refilant le billet entre les mains.

Les brumes qui squattaient le cerveau de Paul se firent encore plus épaisses. Sans réfléchir davantage, il revint vers la machine, resortit sa carte bancaire et l’enfourna une seconde fois. Puis il s’avisa qu’il ne savait pas comment faire. Le jeune individu qui avait disparu derrière lui, réapparut alors.

-Vous permettez, monsieur, que je vous montre.

 Il tapa rapidement sur quelques touches du clavier. Le résultat fut que la carte ne réapparut pas.

-Elle a été avalée par l’appareil, dit Paul.

-Il semblerait que oui, effectivement, vous n'avez pas été suffisamment rapide, répondit le jeune homme, je suis vraiment désolé, il vous faudra revenir la chercher lundi, parce que la banque est fermée aujourd’hui.

Cette fois, il disparut pour de bon. Les brumes occupant l’espace derrière les yeux de Paul ne s’étaient guère dissipées, au contraire, le mystère s’épaississait. Il resta un long moment indécis devant la coupable machine. Il consentit cependant un effort, qui lui fut pénible, pour réfléchir. Au bout d’un long moment de tergiversations, il finit par conclure que, puisque la carte était dans la machine, et que celle-ci n’était pas disposée à la recracher, il ne risquait plus rien, il devrait seulement revenir la réclamer lundi, ce qui était évidement emmerdant. Mais quand on est retraité, on a du temps devant soi. Ainsi rassuré, il reprit ses pérégrinations, lesté d’un billet de vingt euros supplémentaire, généreusement fourni par le jeune homme au visage souriant. Il existe encore une jeunesse polie et sympathique pensa Paul, malgré tout ce qu’on raconte à la télévision, tandis qu’il marchait au milieu de la foule dans une rue piétonne. C’est alors que son portable vibra. Il l’avait mis dans la poche supérieure de sa veste pour être sûr de l’entendre.

-Monsieur Dubois ?, fit la voix quand il décrocha.

-Lui-même, répondit mon ami.

-Monsieur Dubois, je suis (suivit l’énoncé d’un nom qu’il ne retint pas) de la banque machin (la banque de Paul, pour laquelle je ne suis pas autorisé à faire de la publicité).

-Ah bon !

-Vous venez de retirer de l’argent dans un distributeur, n’est-ce pas ?

-Tout à fait !

-Quel montant avez-vous retiré, monsieur Dubois ?

-Vingt euros, monsieur, ensuite ma carte est restée bloquée dans l’appareil.

-Pas du tout, monsieur, votre carte n’est pas restée dans le distributeur, elle a servi quelques minutes plus tard pour retirer 1980 euros.

Mon ami resta interdit.

-Mais ce n’est pas possible.

-C’est tout à fait vrai et je vous suggère que nous fassions opposition immédiatement sur cette carte.

-Bien sûr, évidemment, mais c’est incroyable,…

-Estimez-vous heureux de ne pas avoir été agressé !

Ce furent les derniers mots du type dont il n’avait pas retenu le nom, après qu’il eût expliqué à mon ami la procédure à suivre. Paul resta un moment désemparé au milieu de la rue, ne sachant plus s’il devait avancer, reculer, faire demi-tour, rentrer, ou taper du pied par terre pour exfiltrer sa rage. Puis, plus par désarroi que par nécessité, il pénétra dans un supermarché. Un jeune fumait une cigarette à l’entrée. Quand Paul franchit la porte, le jeune lui lança un bonjour. Paul ne répondit pas. Le jeune répéta son bonjour d’une manière que Paul ressentit comme agressive. Sans répondre, il accéléra le pas et s’engouffra dans le supermarché. Il se sentait brusquement devenir une cible. Il s’était toujours promené partout avec un sentiment de liberté. Il se sentait à présent surveillé. Il se dirigea vers les toilettes du supermarché machinalement. À partir d’un certain âge les toilettes publiques sont d’une importance stratégique pour un homme. Elles venaient d’être refaites et Paul ne les avait fréquentées qu’une seule fois auparavant. Elles avaient pris un coup de jeune. Propres et modernes, spacieuses, bien éclairées. L’espace réservé aux hommes se divisait en deux, une salle pour les wc individuels, avec un large lavabo d’une seule pièce qui faisait tout le mur, alimenté par des robinets automatiques et surmonté d’un miroir qui faisait toute la longueur du mur lui aussi ; une autre salle contiguë en miroir regroupant les urinoirs, avec le même dispositif (lavabo, miroir) sur le mur mitoyen. Après avoir fait ses besoins, mon ami alla se laver les mains, quand soudain, une main sortit du miroir à la hauteur des lavabos comme pour agripper quelque chose. Cette apparition eut pour effet de le terroriser, jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’un étroit interstice existait entre le lavabo et le miroir et que cette main venait en réalité de l’autre côté, plutôt que de surgir de nulle part. Des sueurs froides lui coulaient le long du dos. Encore tout chamboulé, il se dirigea vers les sous-sols où il avait garé sa voiture. Il avait pris soin de bien noter l’endroit, 19-jaune. Arrivé sur place, plus de voiture. Il avait beau tourner en rond, il ne la trouvait plus. Il comprit alors que quelqu’un lui avait en plus subtilisé sa voiture. Il était victime d’une série noire en quelque sorte. Chacun sait qu’un malheur n’arrive jamais seul. Il se précipita à l’hôtel de police qui se trouvait à une demi-heure de marche pour signaler le vol (exactement au même endroit où il venait de déposer une plainte pour vol de carte bancaire). Encore vous !, lui fit-on à l’accueil. Après bien des péripéties, la police lui ayant fait comprendre que sous le coup de l’émotion, il n’avait peut-être pas bien regardé, il retrouva sa voiture garée juste une rangée plus loin de l’endroit où il avait cherché en vain, toujours au 19-jaune. Finalement Paul en rit, quand il me raconta sa mésaventure lors de notre déjeûner mensuel (qui avait toujours lieu dans un bon restaurant du centre ville). Certes, il rit jaune, il avait perdu un mois de sa retraite le jour même de l’approvisionnement de son compte. Devant moi, Paul s’efforça de se moquer de ses émotions, de son début de panique, de son intrusion éphémère dans le monde maudit de la paranoïa. Il reste cependant l’essentiel : il prenait conscience d’avoir basculé dans un autre monde, celui de la vieillesse où l’on devient une cible facile.             

L’homme est beaucoup plus dangereux que la nature. Ceux qui vivent au détriment des autres ne sont pas des gens normaux. Ce sont des gens dangereux qui mettent la société en péril. Reconnaissons cependant que ceux qui se font "arnaqués" détiennent une (petite) part de responsabilité. Ils n’ont pas pris Ellroy à la lettre, ils ne se méfient pas assez, ils sont trop confiants et facilitent bien souvent la tâche des malfaisants. Arrêtons de nous prendre pour des victimes, sachons aussi tirer les leçons des expériences négatives.

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Il faut croire Ellroy. Tout est d’une précision machiavélique chez lui. Il écrit avec un scalpel. C’est réaliste comme une vidéo prise en direct. Il décrit l’horreur de la société dans toute sa splendeur. (On se consolera en pensant aux quelques bons côtés qui nous restent.Quand même.)

Saint Louis, 3 septembre 1968

Les armes à laisser sur place – c’est prêt. Les aiguilles pour insuline – c’est prêt. Un dernier coup d’œil aux photos anthropométriques pour mémoriser les visages.

Brundage, Currie, Pierce. Kling, DeJohn, Luce.

Ils étaient tous dans le bar. Ils étaient tous armés. Ils étaient tous bourrés. Ils étaient arrivés entre 22h41 et Oh49. Dwight tenait le rôle de l’homme dans la place et les observait. Il avait engagé la conversation avec Pierce pour préparer le terrain. Je suis responsable des ventes chez Shenley. Je m’occupe des livraisons. Parfois, elles se font tard dans la soirée.

Il était 3h10 à présent. Ils étaient toujours là. Otash avait pris la veille une empreinte à la cire de la serrure de la porte de derrière. L’entrée ne poserait pas de problème. Le livreur de chez Shenley et ses copains qui apportaient des cartons de gnôle. Hé, Tommy Pierce – ça faisait un bail.

Ils se garèrent derrière le grapevine. Ils portaient des jeans et des coup-vent façon tenue de camouflage – l’équipement standard du chasseur de l’Oklahoma. Ils portaient quatre cartons d’alcool marqués « Shenley ».

Dwight avait un .45 à canon compensé, Wayne un .38 à canon court. Otash avait un Colt Python, Mesplède un .32 à canon long. Leur véhicule était une camionnette volée. Fauchée par Mesplède. Ils avaient mis des gants pour faire le trajet. Dwight se sentait calme. Otash et Mesplède paraissaient calmes. Wayne avait l’air trop calme – Dwight se dit qu’il devait mijoter quelque chose. De la musique à l’intérieur – genre bal rural avec glapissements. Un violon country couinait dans les aigus. Dwight tapota sa montre. Ils sortirent de la camionnette. Mesplède se pencha à l’arrière du véhicule et distribua les cartons. Otash s’approcha du bar, déverrouilla la porte de derrière et la laissa entrouverte. L’éclairage de la remise était allumé. Dwight vit des conserves sur une étagère. Les accords haut perchés du crin-crin leur agressaient les tympans.

Dwight tapota sa montre – maintenant. Ils sortirent leurs pistolets pour les tenir sous les cartons. Ils avancèrent d’un pas lourd et bruyant en poussant des grognements virils et ils entrèrent avec nonchalance. La réserve communiquait avec la taverne proprement dite. Le martèlement de leurs godillots et leur façon macho de bougonner avaient annoncé leur arrivée. Les six salopards étaient assis sur des canapés de cuir défoncés. Ils se faisaient face. Une table basse en planches était posée entre les deux sièges. Elle était couverte de bouteilles, de verres, de restes de bouffe. Dwight lança :

-Hé, salut Tommy !

Les têtes se tournèrent vers lui. Dwight les compta et en trouva sept, pas six. Un homme en plus. Une quarantaine d’années, des cheveux bouclés. Un intrus/désolé, mon vieux/c’est trop tard. Les regards s’échangèrent vite. Tommy Pierce rassura les autres.

-Pas de problème. Dwight s’approcha, soufflant, ahanant. Otash, Mesplède et Wayne étaient massés derrière lui. C’était une approche groupée, du côté gauche, pour assurer des impacts frontaux. Ces sept crétins restaient là assis sans bouger. Dwight lâcha la phrase qui devait servir de signal :

-Ouais, je sais qu’il est tard.

À la dernière syllabe…Ils laissèrent tomber les cartons. Ils visèrent et firent feu. Ils vidèrent leurs armes sur leurs cibles attribuées à l’avance, les touchant au cou et au visage. Ces crétins ne bougèrent pas de leurs sièges. Les tirs les épinglèrent sans bavure. Ils tombèrent en avant, sursautèrent, rebondirent, et restèrent sur leurs canapés. Le bruit fut un vacarme de détonations superposées et d’échos. La cordite empestait l’atmosphère et la fumée sortie des canons était épaisse. La musique devint inaudible. Le sang jaillit de leurs dos et se répandit sur les canapés en un flot continu. Gargouillis, rots, toux issues de blessures à la gorge, frémissements et derniers soupirs. Sept hommes morts dans un même soubresaut circulaire.

Dwight tapota sa montre – vite. Ils enfilèrent des gants en caoutchouc. Ils ôtèrent aux cadavres les armes qu’ils cachaient à leur ceinture et les rangèrent dans des sacs en papier. Dwight examina le septième homme. Il n’était pas armé. Dwight fouilla son portefeuille. Quatorze dollars et un permis de conduire délivré à New-York : Thomas Franck Narduno. Presque 46 ans. Il remit le portefeuille en place. Wayne sortit la cocaïne en solution et les seringues. Du sang s’écoulait sur le plancher. Ils gardaient tous les yeux baissés pour éviter soigneusement les flaques. Dwight renversa la table. L’alcool et les restes de nourriture se mélangèrent aux flaques. Otash arrangea les corps : trois sur le plancher, quatre sur les canapés. Mesplède disposa les armes pour la mise en scène : trois dans leurs mains, trois près des cadavres. Les flaques de sang s’étalaient. Ils regardaient toujours où ils posaient les pieds pour rester largement à l’écart. Dwight leur ôta leurs chaussures et leurs chaussettes. Wayne leur fit des injections entre les orteils puis épongea les gouttes de sang avec un coton. Otash leur remis leurs chaussettes. Mesplède relaça leurs chaussures. Le crin-crin hurlait et grinçait. Les murs avaient absorbés le bruit des détonations – Dwight le savait. Ils se reculèrent loiiiin des flaques de sang. Dwight cadra la scène. Les ressorts de canapé qui dépassaient. Kling et son doigt en moins. De la gnôle, de la cocaïne, une engueulade au sein du groupe. Les dentiers que Pierce avait recrachés en mourant. Les lunettes brisées de Dejohn.

Dwight tapota sa montre – on s’en va. Wayne le regarda. Dwight ne détecta rien dans son expression. Otash sourit jusqu’aux oreilles. Wayne versa de la cocaïne sur le comptoir. Mesplède rafla quelques chips que les jets de sang avaient épargnées.

James Ellroy, Underworld USA, Rivages/thriller, traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias, pp 212-214.