Je me suis toujours demandé si mes lectures avaient influencé le cours de ma vie. Et si elles continuent de le faire. Chacun se pose des questions à sa mesure. Ou selon ses besoins ou encore par nécessité (ça suffira comme ça !). De cette interrogation est d’ailleurs né ce modeste blog. Je prends un exemple. Je devais avoir vingt ans et des broutilles quand j’ai lu Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche. J’étudiais l’agronomie à l’époque. N’y voyez aucun rapport. Eh bien, je ne suis pas sûr d’avoir tout compris, ou plutôt, je suis certain de n’avoir pas tout compris. Qu’en est-il resté en réalité ? En quoi ce livre a-t-il influencé mes prises de decisions ? En tout cas, je l’ai lu, mâché jusqu’au dernier mot, ingéré dans mes fibres. Comme si j’avais besoin de cette nourriture pour survivre. Comme si sa saveur me délectait. Comme si je m’en lêchais les babines. Cette lecture m’a-t-elle réellement nourri ? Car je n’ai compris intellectuellement Nietzsche (au moins en partie – restons modestes) que bien plus tard, en lisant le lumineux Nietzsche par Deleuze (j’en reparlerai).

chat mange livre

Ainsi je garde par-devers moi le goût et le souvenir de quelques livres de cette période « jeune homme », comme si je les lisais continuellement en somme, ou comme s’ils faisaient partie depuis de ma constitution. Je n’ai pas beaucoup à réfléchir (juste un peu moins rapide que google) pour citer l’étranger de Camus (mais celui-là, si je ne l’ai pas lu cent fois, je ne l’ai pas lu une seule - parce que je n’étais pas et ne suis toujours pas, au fond, comme les autres ; on dirait que quelque chose me manque, pour toujours), et deux romans insensés de Nikos Kazantzakis Alexis Zorba et le Christ recrucifié. Si je ne me suis pas identifié aux héros de ces romans, je ne m’appelle plus comme avant. Alexis Zorba est un bon exemple. Je me suis pris cent fois dans la tronche les répliques de Zorba quand il se moque des idées socialisantes de son patron. Je crois que Zorba représentait à mes yeux le principe de réalité incarné. J’imagine qu’il se serait davantage encore moqué de moi et de mes idées communisantes, si, chose incroyable, j’étais apparu dans son roman. Je vouais une vénération insensée (vue d’ici et de maintenant) au prolétariat. Un dieu unique. De lire et relire ces répliques cinglantes et tellement justes que Zorba assène à son patron « socialiste », ne m’a pas empêché de continuer à développer les miennes d’idées communisantes. Et pourtant, j’ai vécu ce roman. Comme si j’y étais. D’ailleurs, chaque fois que je voie la Crête apparaître sur une carte ou quoi que ce soit, prospectus, etc., l’envie me prend instantannément de boucler ma valise. Parce qu’un tel roman, voyez-vous, je ne pouvais que le vivre, pas vous ? Ainsi du Christ recrucifié. Je ne pouvais que m’identifier à ce simplet grec sous domination ottomane.

alexis zorba

le christ recrucifié(c'est malheureux à dire, mais c'est tout ce que j'ai trouvé pour le Christ recrucifié)

 

Alors fuse une question. Est-ce que mon petit doigt choisit un livre parce qu’il me conforte dans ce que je suis déjà, ou le hasard fait que le livre recommandé par ce même petit doigt, bouleverse ma vision du monde ? Hé ! Hé ! Hein ? Ouh la la ! Bon ! Genre, on ne trouve que ce qu’on cherche contre on ne cherche que ce qu’on trouve. S’il y a un philosophe qui passe sur ce blog, il pourrait peut-être nous éclairer. Un psy serait bien nécessaire aussi ! Merci d’avance ! La liberté existe sûrement mais elle est fortement contingencée. On dirait en tout cas. D’abord je lis et écris parce qu’on m’a appris à lire et écrire. C’est bête à écrire mais vous lisez en cela la plus stricte vérité. On m’a appris à lire et à écrire parce que je suis né dans une société où l’école est gratuite et obligatoire. Etc. Je ne vais pas refaire l’Histoire.

classe primaire

Tout ça pour en arriver à ceci : il est arrivé aussi des situations où je sais avoir lu noir sur blanc la définition du danger et, malgré tout, je suis quand même tombé dans le piège parfaitement décrit dans ce que je venais de lire. C’était pourtant clair et j’y suis quand même allé. Comme un déterminisme. Comme la différence entre voir et regarder. J’ai beau « savoir », j’y vais pourtant. Il y a quelque chose en soi qui force à y aller, plus fort que la raison pure. Un désir transcendant guide la vie. À considérer le communisme, par exemple, chacun sait que ce système s’est partout planté, partout les peuples l’ont payé très cher, mais moi, bordel de Dieu, vous allez voir ce que vous allez voir, je vais réussir mieux.

Et on peut mettre tout ce qu’on veut avant l’isme. Une partie du monde d’ailleurs revit cette même (assassine) Histoire (à la hache) avec un nouveau genre d’isme. Suivez mon regard. On prend les mêmes (les peuples) et on recommence. On a d’abord l’impression que c’est très différent, mais au fond, c’est toujours la même chanson. Et cette chanson raconte ceci Tout est parasité par des considérations politiques imbéciles, voilà ce que je me disais dans le taxi, par ces idéologies qui encombrent la tête des gens et minent leur capacité d’observation. Mais ce n’est que sur le chemin du retour vers Newark, dans ma voiture, cette nuit-là, que j’ai commencé à comprendre comment ces mots  s’appliquaient à la situation critique de mon frère avec sa femme. Ira ne se réduisait pas à un naïf tombé dans le panneau de sa souffrance. Certes, il pouvait se laisser emporter par ces élans qu’on a presque tous quand un proche fait mine de s’effondrer ; certes, il pouvait se tromper sur son devoir en l’occurrence. Mais ce n’était pas ce qui s’était passé. « N’oublie pas qu’Ira appartenait au Parti corps et âme. Tous les virages à cent quatre-vingt degrés, il les adoptait. Il a avalé la justification dialectique de toutes les vilenies de Staline. Il a soutenu Browder du temps qu’ils le considéraient comme leur messie en Amérique, et puis, quand Browder a joué les fusibles et s’est fait virer par Moscou, du jour au lendemain, Browder est devenu un collaborateur de classe, un socio-impérialiste. Ira a gobé tout ça. Il a soutenu Foster et sa théorie que l’Amérique était sur la voie du fascisme. Il est parvenu à faire taire ses doutes et à se convaincre que, en épousant tous les virages et les grands écarts du Parti, il contribuait à construire une société juste et équitable en Amérique.

 Philip Roth, j’ai épousé un communiste, folio, pp 252-253.

j'ai épousé un co