Il fut un temps où j’avais un faible pour France Culture. Je m’efforçais à l’époque de me reconstituer un lointain passé d’intellectuel. J'avais tout bazardé pour me lancer corps et âme dans la vie. Au lu de la précédente rubrique, on pourrait appeler ça l’effet Zorba. En écoutant attentivement France Culture, je redevenais un étudiant zélé. Je me tapais parfois des platrées insensées. J’étais devenu addict des journaux parlés de 12h30 et 18 h. J’attrapais mon petit poste de radio, m’asseyais sans bouger à ses côtés et écoutais religieusement ce qu’avaient à raconter les journalistes.

france culture

Je ne me demande même plus si j’ai tiré profit de tout ce que j’ai ingurgité. Aujourd’hui je préfère le silence. Les assassinés d’hier ressemblent comme deux gouttes de sang à ceux d’aujourd’hui. Tous les assassins, qu’ils soient blancs jaunes noirs ou barbus, ont le même visage totalitaire et sanguinaire. Malheureusement, ils sont légions. On en oublierait presque la majorité silencieuse mais néanmoins laborieuse qui, comme vous et moi, fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a. Finalement, je préfère lire immergé dans le silence.  

Un jour advint donc, au cours de cette période de reconstruction jalonnée de réflexion intense, où j’écoutai par hasard une interview de Robert Misrahi. Je ne le connaissais ni des lèvres ni des dents. Je ne comprenais pas vraiment ce qu’il disait, et pourtant, je le sentais d’une manière particulière. Je ressentais tout ce qu’il disait comme quelque chose d’étrangement bénéfique. Pour parler vrai, ça m’allait droit aux tripes sans passer par le cerveau. Car la vie m’a appris à me méfier de ce cerveau. D’ailleurs je ne sais pas qui me l’a attribué. Si je le savais, je ne me gênerais pas de lui dire deux mots à ce malotru.

robert misrahi 1

(non ce n’est pas lui, ça c’est mon réparateur, le bienheureux Misrahi, qu'il soit loué !)

M’en suis allé aussitôt trouver mon libraire préféré pour lui réclamer le livre. Or, même dans la plus grande librairie de la ville, il n’y était pas. J’ai dû le commander. Il fallut patienter trois interminables semaines avant de pouvoir feuilleter la jouissance d’être.

Mon désir était tellement violent que je fus drôlement déçu quand je m’aperçus en le parcourant que, de prime abord, je n’entravais que dalle. C’est drôlement compliqué son essai sur le sujet et son désir. De n’importe quelle manière le prenais-je, je butais sur des mots, et pire, des phrases rébarbatives me désarçonnaient. Tel un cow-boy intrépide, je les chevauchais pourtant, tel un cheval fougueux, elles m’éjectaient tout le temps.

hiéroglyphes

Il en fallait plus pour me décourager, car je subodorais qu’il y avait là, enfermé entre ces traits noirs qui paraissaient hermétiques, des secrets à nuls autres pareils. Alors j’ai attrapé le bouquin par la queue, savoir un sommaire des plus détaillés (l’exact contraire du sommaire en somme), me persuadant que j’y trouverais bien un passage plus aisé pour y pénétrer. C’est ainsi que je dénichai  p 287 : Parce qu’elle est une pensée mise au service immédiat de l’action, c'est-à-dire une réflexion animée seulement par le Désir qui la constitue, l’idéologie des intellectuels se satisfait d’un choix sélectif et restreint d’idées qui suffiront à justifier (croient-ils) une action. Son pragmatisme volontaire entraîne son caractère sélectif et, par conséquent, partiel et abstrait. En outre, comme il s’agit en effet d’agir d’abord et non pas d’abord de connaître, l’idéologue choisira non seulement les idées qui justifieront suffisamment l’action à ses yeux, mais encore les idées qui justifieront cette action aux yeux du public ou des militants. L’abstraction par amputation se doublera alors d’une simplification par souci d’être entendu, c'est-à-dire par démagogie.

 Je restai comme sidéré. Connaître avant d’agir ! Voyez-vous ça ! Une telle pensée ne m’avait jamais abordé l’esprit, ni même effleuré. Cela m’aurait évité bien des déboires. (J’ai parfaitement le droit de me faire des illusions.) Je décidai d’approfondir.

P 292 : La pensée idéologique est une amputation par soi-même, une amputation limitative et volontaire. Et cette amputation provient simultanément d’une fascination de soi par soi, et du choix de la facilité. La fascination est la fixation de la réflexion sur le contenu qui la motive et qui est son propre désir. Par le choix de la facilité, issue de l’impossibilité d’un travail approfondi de la réflexion, ou bien d’une évaluation de l’urgence au bénéfice de la pensée facile, le sujet met au premier plan de sa préoccupation son Désir tel qu’il le saisit actuellement. (…) ce choix consiste à privilégier la perspective du Désir qui est actuellement la sienne, et qui est nécessairement limitée puisque ce Désir est individué comme corps et comme personnalité, et puisque, en outre, il n’est pas une connaissance mais une simple présence à soi et une réflexivité. (…) L’idéologie serait ainsi une fascination de la réflexion par son propre Désir, fascination qui entraînerait l’amputation de la connaissance et, par la complaisance ou la mauvaise foi accompagnant cette amputation, la mise en place de connaissances fausses ou illusoires. Ces erreurs et ces illusions, issues d’une pensée tronquée et fascinée par elle-même, deviennent ainsi les éléments d’une croyance.

Robert Misrahi, la jouissance d’être, encre marine.

Je l'aurais embrassé, mes amis, s'il était passé à ma portée ! Je venais de pénétrer dans la caverne d’Ali Baba. J’étais tout excité. J’avais encore trois cents pages au bas mot à découvrir. Je vous raconterai la suite la prochaine fois.

la jouissance d'être 1

(Editions Encre Marine)