Pour autant que je m’en souvienne, j’ai toujours couru après les filles. À cinq ans déjà, il paraît que je courais après deux petites voisines et que, d’après leurs parents qui s’étaient plaints à ma mère, je ne devais pas le faire.

la course enfants

À l’adolescence, même si j’étais beau garçon, paraît-il, quand je courais après les filles, je collectionnais les râteaux. Je ne devais pas savoir y faire sans doute. Et ce n’était sûrement pas mon éducation au sein d’institutions religieuses catholiques qui allait m’aider. Heureusement, j’ai très vite compris que, si on veut atteindre un but, il faut s’en donner les moyens. On doit toujours partir du principe qu’on ne peut compter que sur soi-même. Il n’y a pas de divine providence qui tienne, ou d’aide extérieure miraculeuse.  La chance peut parfois sourire, et c’est tant mieux, sinon, ça ne change rien. Alors j’ai cherché, et rapidement, j’ai trouvé la parade. Je me suis inscrit dans un cours d’art dramatique. À partir de là, aucune fille ne pouvait plus me poser un lapin car elles étaient toutes présentes à la même heure que moi. Et ce qui me plaisait encore davantage, c’est que leur nombre était bien supérieur à celui des garçons. À seize ans, mon désir le plus cher, intégrer l’univers des filles, était ainsi exaucé. Exaucé n’est certainement pas le terme adéquat puisque j’y suis arrivé par mes propres moyens.

 

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(Jean Seberg)

Elles étaient toutes belles belles belles comme l’amour. Je me faisais déjà tout un monde de l’amour. À mes yeux, il n’y avait rien de plus beau, de plus fort, de plus important. Il faut ajouter que toutes les filles du cours avaient l’esprit bien tourné et l’envie d’expérimenter les plaisirs que leur offrait la vie. Exactement comme moi ! J’étais littéralement aux anges. Cela ne pouvait être mieux. Il y avait quand même un inconvénient, à chaque séance, je devais monter sur scène, donner la réplique, apprendre à jouer la comédie, et je n’étais pas vraiment sûr d’être doué pour cela. Je me sentais un peu balourd à vrai dire. Ce n’était sûrement qu’un manque de confiance en moi. À partir du moment où j’étais entouré de filles, je ne me posais plus de questions, et certainement pas celle d’où pouvait bien leur venir l’esprit, ni comment il leur venait. En réalité, le jour de mon entrée au cours d’art dramatique fut le vrai jour de ma naissance. Je suis réellement né à seize ans. J’allais vite être déniaisé sur tous les plans, aussi bien philosophiquement que corporellement. Aucune de ces filles n’avaient été élevées chez les bonnes sœurs. Elles m’en racontèrent des vertes et des pas mûres sur les curés. Je ne pouvais qu’acquiescer. Ils ont tout à fait raison de considérer les filles comme des démons. Je perdais mon innocence mais je grandissais sans sombrer, grâce à la joie qui émanait d’elles. Elle était communicative. Nos désirs de vivre dans la joie s’entremêlaient. Grâce aux filles, j’avais réussi à remettre ma vie dans le bon sens, exactement le sens opposé à celui que m’avait imposé l’institution écclésiale, savoir la souffrance, la pénitence et l’abstinence avant la procréation. Je pouvais enfin désirer sans fin. Et je ne procrastinai point. Le sommet de cette période fût quand nous montâmes ensemble la Cantatrice Chauve d’Eugène Ionesco. Je me sauvais ainsi de l’enfer de ma famille.

eugène ionesco(Eugène Ionesco)

Kimberly, elle, est née à neuf ans. On découvre tout au long du récit de son histoire comment l’esprit lui vient. Il lui vient vite et bien, vite et fort, vite et d’une manière vraiment particulière qui m’a personnellement comblé. On apprend ainsi comment elle arrive à se protéger de l’enfer de sa famille (nombreuse) où sévissent l’indifférence et la bêtise. Chaque membre est enfermé dans son petit univers mesquin d’où il se fout bien du problème des autres. Mais Kimberly, elle, n’est pas comme ça et se défend comme elle peut, et plutôt pas mal, avec de grosses tuiles quand même. Au fond, elle cherche tout simplement à survivre à la perte de son innocence, car l’innocence, c’est quoi, sinon la capacité à aimer quelqu’un, pour soi, pour lui, sans vouloir le diminuer. Elle aussi sent que sa vie, comme elle est, part dans le mauvais sens. Alors on assiste à ses efforts, plutôt efficaces, quoique complètement inattendus, pour la remettre dans le bon sens. Et Kimberly raconte tout cela dans un style vraiment formidable, souvent éblouissant, qui vous tient en haleine de bout en bout.

Autour de moi, la rumeur de la plage enfle, traversée de cris aigus, puis décroît à un niveau plus assourdi et plus indistinct. J’écarte un peu les jambes et la flèche du soleil vient instantanément frapper ma vulve encore froide, ses plis pâles sous le lycra mouillé. Plaquant plus fermement mon bassin contre la rabanne, j’accentue le frottement de mes crêtes iliaques et de mes seins qui n’en sont pas encore contre le tissage rêche. Sans y penser, guidée par le plaisir montant, grisée par la chaleur, les rafales de vent, l’espace ouvert devant moi, je tourne le visage vers la mer, je ferme les yeux, j’ondule, mes mains ratissant spasmodiquement le sable brûlant. À ce moment-là, ma mère, à qui mes discrets mouvements de reptation n’ont pas échappé, pousse un glapissement propre à alerter toute la plage :

-Regardez ce que fait Kim !

Je me redresse illico sur ma rabane, mais c’est trop tard. Les cris et les commentaires fusent :

-Ça va Kim ? On te dérange pas trop ? C’est bon, au moins ? Si tu veux de l’aide, dis-le nous, hein !

Mon grand-père désormais bien réveillé, me toise d’un air goguenard. Svetlana et Ludmilla rient à s’en taper les cuisses tandis que ma mère me menace d’un index faussement grondeur. Lorenzo et Esteban, pelles et râteaux en l’air au-dessus de leurs pâtés de sable, observent bouche bée ce déchaînement de malignité. Seule ma grand-mère fixe l’horizon – avec une expression nettement désapprobatrice, mais sans qu’il soit possible de déterminer qui, de sa petite-fille lubrique ou de sa bruyante parentèle, est visé par cette désapprobation ostensible. On peut naître à neuf ans, j’en suis la preuve. On peut naître dans l’humiliation et par l’humiliation, dans le sentiment d’une intimité profanée et d’une innocence bafouée.

Emmanuelle Bayamack-Tam, Si tout n’a pas péri avec mon innocence, P.O.L

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     (mondial de la lingerie ou comment les garçons perdent l'esprit)