Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours désobéi. J’étais tout à fait conscient de désobéir tout en ne sachant pas toujours pourquoi je désobéissais. Je me sentais néanmoins libre de désobéir. En jouant à l’homme qui se penche sur son passé, un jeu souvent fort utile, je crois comprendre que je désobéissais tout simplement quand, au fond de moi, je n’étais pas d’accord. Cela semble logique, me direz-vous, encore fallait-il y penser. Une question se pose néanmoins : était-ce un trait de mon caractère ou une conséquence d’avoir eu un père non-autoritaire ? Je me le suis toujours demandé. Jusqu’à samedi dernier, j’inclinais à croire que c’était un trait de mon caratère, que d’aucuns ne se gênaient pas de qualifier de rebelle. Je dois reconnaître que je le trouvais souvent moi-même un peu encombrant, mais c’était toujours a posteriori. Il arrivait certaines fois, après coup, que j’eusse du mal à m’y faire, comme si je m’en voulais. Surgissait alors une autre face de mon éducation (religieuse celle-là), le trop fameux sentiment de culpabilité.

Mais, reprenons l’ordre chronologique de cette exploration des arcanes de mon cerveau. N’allez surtout pas imaginer que je succombe ici à une quelconque crise de narcissisme, pas du tout, je déclenche plutôt une tentative de réflexion en vue d’un approfondissement capable d’améliorer ma capacité à vivre heureux, car tel est mon unique désir. Je suppose que tel est le vôtre aussi.  Je vais essayer de serrer au plus près la vérité (la mienne, celle que je connais évidement le mieux), sans me surestimer ni me sous-estimer, comme le préconise Robert Misrahi dans la foulée de Spinoza, pour en tirer la substantifique moëlle. Allez hop ! C’est parti !

spinoza

(Spinoza, je présume)

 

À cinq ans, je n’acceptai pas que l’on m’empêchât de courir derrière mes deux petites voisines.

À dix ans, je courais sur les toits des bâtiments en construction, ce qui me valut d’être sermonné par un jésuite. Il était le directeur d’un immense couvent en chantier et m’avait surpris au détour d’une de mes explorations. Il me traquait en réalité. J’avais sûrement été dénoncé. Je me retrouvai dans la position inconfortable d’être assis sur ses genoux, subissant l’action de ses mains baladeuses, pendant qu’il me faisait la morale. Je venais pourtant de lui expliquer qu’à la vue d’un simple panneau interdiction d’entrer sur le chantier, j’étais dans l’incapacité de brider ma curiosité. En l’occurrence, c’était vraiment un énorme chantier. En marchant sur les toits, j’y avais (peut-être) fendu quelques tuiles, mais j’en doute fort aujourd’hui. Un garçon de dix ans ne pèse pas bien lourd. En tout cas, mon père régla la facture sans me punir et je n’y retournai plus, sans doute à cause des mains baladeuses que je jugeai autrement plus dangereuses.

À quatorze ans, j’étais en internat, pour la raison simple qu’il n’existait pas de collège francophone dans la ville flamande où je vivais. Au bout de deux années, l’internat du très catholique collège Cardinal Mercier de Braine l’Alleud (Belgique) commença à me peser. Comme je m’ennuyais en classe, je faisais le malin. Notre prof de latin-grec, qui était souvent chahuté, un jour, excédé, nous prévint que celui d’entre nous qui moufterait irait dorénavant chercher lui-même sa colle auprès du directeur de l’établissement. Il était fier de sa trouvaille, le bougre. Mû par je ne sais quel ressort, je me levai aussitôt pour lui rétorquer que « même si l’élève allait lui-même chercher sa colle, il n’en penserait pas moins. » Je m’étais fait rembarrer par un «Ferin, vous êtes un imbécile » (ce que j’étais peut-être), auquel je répondis aussitôt par un « pas de flatterie, Monsieur, ça ne prend pas ! », phrase que j’extrayais d’une pièce de théâtre que je venais de lire, Knock ou le Triomphe de la médecine de Jules Romains.

knock au théâtre marais bruxelles (wiki)

 (Knock ou le triomphe de la médecine par le théâtre du Marais de Bruxelles - wikipedia)

 

Toute la classe s’esclaffa sur le coup. Ensuite, je m’en fus voir l’abbé directeur qui m’obligea à m’agenouiller au centre du patio sur lequel débouchaient toutes les classes, sur deux étages. Le but évident était de m’humilier devant tous les élèves à la sortie unique des cours. Sûr de son autorité, l’abbé directeur se retira dès qu’il m’eût installé. Et moi je filai dès qu’il eut le dos tourné. Je fus viré pour mauvais esprit (je passe sur d’autres incartades). À vrai dire, ces péripéties démontrent clairement que j’étais arrivé au bout de ma capacité à supporter l’internat des curés. Leur monde tronqué, réduit à la plus simple expression des garçons, m’indisposait à un point inimaginable. Je considérais ce monde basé sur l’exclusion de la femme comme un enfermement. En vérité, je vous le dis, il l’était. Pour ne rien arranger, tous les romans que j’avais envie de dévorer étaient mis à l’index par la très catholique et romaine Église. Je devais me cacher dans mon placard pour les lire à la faveur de la nuit et à la lumière d’une lampe de poche. Comprenez, j’avais, vrillé en moi, le violent désir naissant d’un autre monde, celui de la féminité, totalement ignoré par cette obsolète institution. Je voulais qu’advienne vite ce jour où je m’y promènerais libre et heureux. Cet antagonisme, tel qu’il surgissait en l’état, se situait en réalité entre mon présent dans cette institution qui développait une vision du monde dogmatique que je rejettais, et mon aspiration à un futur dans la liberté, tel que je le projettais et espérais le plus rapide possible.

À quinze ans, dans le bahut suivant, enfin externe, j’allai voir un beau matin l’abbé directeur pour lui signifier que je préférais honorer la punition du samedi après-midi de ma présence, plutôt que d’assister à la messe obligatoire d’avant les cours. Je fus une nouvelle fois viré. Et pourtant, ils m’avaient eux-mêmes enseigné de dire la vérité. Me suis même fait virer des scouts au même moment alors que j’aimais pourtant ça !

À vingt ans, je fis absolument tout mon possible pour ne pas faire mon service militaire. C’était quelque chose qui me paraissait au-dessus de mes forces. Je réussis à l’éviter après bien des péripéties.

À vingt cinq ans, à Jérusalem, je participai aux travaux d’un groupe critique du sionisme, dans l’antre même du sionisme en action. Juste avant, j’avais adhéré avec enthousiasme à un kibboutz où de nouvelles règles de vie collectives basées sur l’égalité avaient été inventées. Elles me plaisaient. Je m’étais finalement retiré, gêné par le nationalisme ambiant grandissant après la guerre des Six Jours.

Trois ans plus tard, en France cette fois, juste après Mai 68, je décidai à contre-courant de me faire ouvrier pour inventer un monde nouveau plus juste, plus humain, plus fraternel. Dans mes efforts insensés pour y parvenir, je rencontrai un acolyte avec lequel, ainsi que d’autres militants, nous squattâmes un bâtiment appartenant à l’Église (un ancien couvent de bonnes sœurs) où nous allions inventer de nouvelles règles de vie extraordinairement enthousiasmantes pour le bien de l’humanité, parce que basées sur la justice, l’entraide et la fraternité.

À trente ans, je fus viré du groupe parce que je ne plaisais pas au chef incontesté qui se méfiait de mes instincts libertaires. Je dus me réinsérer dans la société et je choisis le sport que j’avais beaucoup pratiqué dans ma jeunesse.

À trente cinq ans, je fus mis sur la touche parce que je n’envisageai pas un seul instant, comme il m’était instamment demandé, de faire allégeance au chef technique de la fédération, qui préférait de loin son autorité à la recherche de la vérité, fut-elle sportive. Je finis par vraiment croire que je dérangeais partout où j’allais et me fis une raison, choisissant une voie d’autonomie dans laquelle je pus enfin donner libre cours à ma créativité.

Ce rapide survol de cette carrière dans la désobéissance, n’a pas pour ressort une pulsion narcissique, comme je l’ai écrit plus haut, non, aucunement, il répond à un besoin d’analyse et de réflexion, c'est-à-dire comprendre la logique interne de ce phénomène, en me servant de mes expériences de vie pour interprêter les mécanismes qui conduisent vers mon bonheur plutôt que vers mon malheur, vers la joie et la liberté. Car j'ai définitivement opté contre la théorie du déterminisme. Je suis persuadé d’être responsable de ce qui m’arrive, voyez-vous, et, si je me débrouille bien, je peux arriver à être heureux. Rien que ça, mes amis. Car je suis et reste convaincu que chacun de nous est libre de se construire une vie dans la joie, à partir de sa propre réflexion autour de ses premières tentatives avortées ou ratées (réflexions qu'il est utile d'éclairer par de saines lectures informatives comme celles du philosophe du bonheur, j’ai nommé le bienheureux Robert Misrahi – sur lequel j’ai déjà écrit deux chroniques et pour lequel je reviendrai encore à propos de son autobiographie).

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(le bienheureux Robert Misrahi)

Et puis survint le samedi 2 février 2013 où je tombai sur un article de Libération, en fait la rubrique hebdomadaire de Marcela Iacub, juriste et chercheure au CNRS, intitulée à contresens, qui avait pour titre : « l’obéissance si vile ». Vous comprendrez aisément maintenant pourquoi je me jetai dessus comme un chien sur un os. Je vous conseille de le lire. En voilà un extrait.

Nous avons, êtres humains, une telle passion pour l’obéissance que, comparés à nous, les caniches peuvent faire figures de rebelles. Si en temps de guerre ou de crise politique majeure, nous sommes capables de devenir les plus horribles des assassins et des tortionnaires, ce n’est pas parce que nous sommes « mauvais », comme certains esprits calcifiés par le moralisme le prétendent, mais parce que nous sommes obéissants. Nous obéissons même aux bourreaux qui vont nous assassiner, nous et nos enfants, sans protester. Notre aptitude à obéir dépasse de loin le souci que nous prêtons à nos intérêts vitaux les plus élémentaires. Oui, la passion d’obéir est chez l’espèce humaine beaucoup plus forte que son égoïsme. L’humanité devrait être définie plus par sa capacité inouïe à l’obéissance plus que par son pouvoir de raisonner. Ou, plutôt, par un terrible instinct qui la pousse à mettre son pouvoir de raisonner au service de l’obéissance, ce qui explique que le génie est rare. Enchaînée au cadre étroit des normes auxquelles nous obéissons, la pensée ne peut être que chétive, grise et uniforme. La perception que nous avons de nous-mêmes et du monde est davantage déterminée par la forme de nos cages que par la puissance de notre raison souveraine. C’est pourquoi le pouvoir de résister peut être considéré comme un mystère. C’est pour l’analyser que Pierre Bayard lui a consacré son bouleversant essai « Aurais-je été résistant ou bourreau ? » publié aux éditions de Minuit. En s’appuyant sur un voyage fictif dans une autre vie que la sienne pendant l’occupation allemande, Pierre Bayard analyse la « bifurcation » qui s’opère dans certaines vies faisant que, soudain, un être humain, au lieu d’obéir aux normes construites par d’autres, devient inventeur, créateur, bâtisseur de règles auxquelles il va s’assujettir. Il sort alors de son « cadre » vital et devient un autre. Comme si cette faculté si rare et si précieuse permettait aux humains non seulement de résister, d’inventer de nouveaux problèmes, d’avoir du courage, mais aussi, dans le même temps, d’accoucher d’eux-mêmes. Et ce, non pas pour avoir des récompenses économiques ou de la reconnaissance sociale, mais pour éprouver le vertige métaphysique d’être un homme et non pas un caniche intelligent.

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Des fois, je me dis, tout seul dans mon lit, c’est beau la vie, autonome, libre et heureux. C’est bien ce que j’ai toujours désiré. Ainsi, je m’accouche sans cesse de moi-même.