Je n’ai pas encore compris pourquoi je l’ai acheté. Je m’étais pourtant présenté à la librairie dans un état on ne peut plus normal. Apaisé, tranquille, les yeux furetant partout et mon petit doigt excité comme une puce, la routine. Je n’ai pas eu la sensation de me braquer une fois de plus sur mon passé. Peut-être ai-je cédé une fois encore au plaisir suave de me remémorer les beaux instants fugaces de cette jeunesse où tout semble encore possible, même un conte de fée. J’apprenais l’hébreu à Jérusalem et je coulais des jours heureux. Comme Frédéric, le héros du roman, dont les difficultés de communication vont cependant croissant, car, tout n’a rien d’un conte de fée, se dépêche de nous rétorquer la vie. En devenant le présent, le futur rappelle notre médiocrité. (Toutes les phrases en italique ci-dessus et ci-dessous sont reprises à l’auteur – je les restituerai à la fin de la chronique c’est promis).

 

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(librairie du jeu de paume - Paris)

 

Tous ces mots se réunissent en phrases du côté de Dizengoff (artère importante de Tel Aviv) et avancent de droite à gauche. Cela aurait pu être de l’Arabe, mais ce n’en est pas. Je n’en pouvais plus d’être juive, je suis devenue Israélienne, dit la voisine à Frédéric. À Dizengoff, il y a quarante ans, je me souviens parfaitement que l’avocat m’a dit : « pour intégrer cette école supérieure, tu dois devenir juif, il n’y a aucun autre moyen ». Ces phrases dites, écrites de droite à gauche, collent et se télescopent au niveau de mon ciboulot. Soit je ne comprends plus rien soit je ne comprends que trop bien. Mon dieu que c’est troublant de tomber pile sur ce petit livre perdu dans l’océan des 50.000 autres bien rangés sur des étagères ou exposés sur le devant de la scène selon qu’ils sont peu ou très « vendables ».

 

 

 

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(Dizengoff)

 

« Tu ressasses », me balancerait ma douce-amère plus que moitié qui ne me laisse rien passer. Je devrais l’appeler Spinozette tant elle dépoussière tous les coins obscurs en brandissant la raison. Elle ne rate aucune toile d’araignée de ma mémoire. Elle est intransigeante avec sa raison. Il faut sans cesse se bousculer. Mais je sais que je me suis toujours bousculé, tout comme Frédéric, même si je m’avançais précautionneusement comme lui en territoire inconnu. C’est quoi un territoire connu ? Jusqu’où va mon territoire connu dans lequel je n’ai pas peur ?

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Je dois échapper à la famille mais je ne sais pas comment on s’y prend. Il semble qu’échapper à la famille soit un mouvement à inventer personnellement. Personnellement, à dix-huit ans, je me suis envolé pour atterrir en territoire inconnu israélien. Pourquoi ? Toujours un bouquin. Je n’y connaissais rien. J’ai rencontré des Juifs et des Arabes. Que des gens qui écrivent de droite à gauche. Quand on écrit ainsi, on ne peut pas penser de la même façon que celle à laquelle on m’avait accoutumé. C’est ce que je me dis. Mais est-ce que tous ceux qui écrivent de droite à gauche pensent de la même façon, même s’ils sont sur le même territoire ? A-t-on besoin de posséder un territoire pour penser ? La somme des gens qui passent devant moi dans la rue constitue la somme des réponses dont j’ai besoin pour vivre. Il suffit de demander, pense Frédéric.

 

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À dix-huit ans, j’ai trouvé que pour m’échapper de la famille, il fallait que je me balade de droite à gauche, du kibboutz juif à la Nazareth arabe. Il fallait que j’inhume mon éducation chrétienne. Je voulais en finir une fois pour toutes avec ces racines. Je pensais y arriver mais elles me collent à la peau. Jérusalem était toujours partagé en deux par un mur surmonté de barbelés, comme Berlin. Pourquoi Berlin ? Parce que Frédéric, notre héros du roman en question, est passé de Berlin à Tel Aviv avec sa famille et qu’il compte bientôt s’échapper de cette famille franco-suisse. Il est comme moi Frédéric, il n’est pas Juif. Regarde les cinq musiciens sur scène, lui dit sa voisine juive qui l’a emmené au concert, il y a trois Juifs et deux Arabes. Ils ont tous la même chemise blanche, essaie de deviner. Il ne peut pas deviner.Toujours le territoire. Est-ce que chacun a son territoire ? Est-ce qu’on peut vivre sans territoire ? Frédéric enregistre tout ce que disent ses voisines, l’une est originaire d’Europe, l’autre d’Égypte, puis il transcrit et traduit quand c’est nécessaire, car chacune d’elle vit dans le monde des mots dits alors que je [il] vis dans le monde des mots écrits. Je préfère de loin le monde des mots écrits moi aussi. Lire sa vie, rappelez-vous. Frédéric cherche à créer les conditions de sa liberté. Il ne sait pas s’il aura besoin d’un territoire comme le préconise Benjamin (Herzl). Si la famille fait partie de ce territoire, alors c’est sûr, il n’en veut pas. C’est fascinant de lire comment un homme de dix-huit ans façonne sa vie à tâtons. C’est encore plus fascinant de comprendre à travers ces mots écrits comment soi-même au même âge on s’est échappé de sa famille pour créer les conditions de sa liberté. C’est un désir universel qui guide chacun de nous. Seuls les territoires changent. Tous les territoires ne sont pas dénommés par des inscriptions partant de la droite. Certains pensent même que mon corps est mon seul territoire et je ne peux en sortir que par le rêve. Ainsi porté-je mon territoire avec moi partout où je vais. Je reste moi. C’est ce que je crois. J’ajoute un morceau à chaque endroit où je vis de sorte que mon territoire grandit. Car on sait qu’il est très dangereux de chercher à posséder un territoire, en plus de celui qui nous est vraiment dévolu, notre corps. Les Européens ont exterminé les Indiens d’Amérique pour posséder leurs territoires.

 

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C’est Frédéric qui écrit : il faut que je me construise une porte qui s’ouvre devant moi. Qui s’ouvre sur quoi ? Sur un territoire ? Comme l’a voulu son pote Benjamin (Herzl) ? Cette recherche résolue de territoire comme solution définitive à ses graves problèmes s’avère on ne peut plus périlleuse. Cela le mènera à la folie, lui-même, et les habitants qu’il côtoie ? Posséder semble en soi destructeur. C’est la catastrophe ? Je suis perplexe. Formidable roman, écrit de gauche à droite et de droite à gauche, dans un style désarmant et incroyablement juste. Je ne suis pas sûr de comprendre la fin. C’est bien.

 Je traverse à pied le désert qui est mon salut, comme Clint Eastwood qui, lui, se paie le luxe de posséder un cheval. J’emprunte les canyons avec toute la prudence dictée par les circonstances. Du sommet de la pierre, l’ennemi surveille le passage. Les plumes dansent au gré du vent sur ses cheveux. Je ne reculerai pas car je sais qu’il n’y a pas de retour possible. Si l’ennemi m’atteint de sa flèche, je mourrai en avançant. Je suis un desperado parmi les desperados. Nur die Desperados taugen zum erobern. Seuls les desperados sont faits pour la conquête. Je l’ai écrit dans la langue allemande. J’y crois dur comme fer dans toutes les langues. L’homme que la vie pousse au bord du précipice quitte sa maison car la nature a horreur du vide, comme l’école nous l’apprend. Cet homme part ailleurs, en quête d’un sursis, et cet ailleurs devient son pays, de gré ou de force. C’est ainsi Que le désespoir européen est parti construire son Amérique. C’est ainsi que je suis venu. Je donnerai vie à ce désert. J’en ferai un jardin. Ce désert est mon pays.

Denis Lachaud, j’apprends l’hébreu, Babel

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Est-ce ainsi que tous les désespérés d’Afrique cherchent un nouveau territoire de survie ?