Que voilà une bien sournoise supplique ! Qui ne s’est senti un jour abandonné ? Par l’être aimé, par ses parents, par la chance, par les dieux, par Dieu lui-même ou par le Parti tout puissant. Certains furent même abandonnés par le Parti tout puissant après avoir eux-mêmes lâchement abandonné Dieu. Que celui ou celle-là (qui ne s’est jamais senti abandonné-e – il y en a, je le sais) me jette la première pierre ou passe son chemin. J’attends. Bon ! N’ayant pas été lapidé, je suis en mesure de continuer. Peut-être ont-ils préféré fermer les yeux par commisération et s’évanouir dans la nature. Je puis donc vous révéler ici-même (attention scoop) que j’ai passé une bonne partie de ma vie à me lamenter d’avoir été abandonné. Je l’atteste devant vous aujourd’hui et me fracasse aussitôt une pierre sur la tête (la première et la dernière). Voici qu’un grand trou se forme dans mon cerveau et que le sang du repentir coule à flot. Je me repens, je me repens, je me répands.

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Plus jamais ne serai ni même me sentirai abandonné, je le jure (les doigts croisés derrière le dos). Parce que je ne ferai jamais plus confiance aveugle à quiconque. D’abord à mes parents. C’est facile de le dire maintenant qu’ils sont partis, mais je sais ce qu’ils m’auraient répondu, chacun de son côté puisqu’ils s’étaient séparés : j’ai fait ce que j’ai pu fiston, ce en quoi je les aurais crus. Ils auraient pu faire mieux quand même. Est-ce que moi-même j’aurais pu faire mieux ? Bon ! Passons. Je ne ferai plus confiance à aucun leader de Parti. Ils ne pensent qu’à eux et à leur élection, c'est-à-dire leur pouvoir. Je m’efforcerai de les écouter tous poliment (enfin presque tous) et voterai ensuite pour le moins malfaisant. Je ne fais plus confiance à Dieu lui-même : depuis des siècles, de grands esprits n’ont eu de cesse de nous répéter qu’il est trop ressemblant à notre humaine image pour ne pas avoir été par nous inventé, en même temps que Ses livres sacrés de toutes obédiences. Et je pose la question qui fâche : puisqu’il semblerait que nous ayons inventé Dieu, comment pourrions-nous nous faire confiance ? Nous nous connaissons trop bien pour savoir que nous sommes prêts à changer de camp pour un plat de lentilles.

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Observez donc les cadets de la Marine, prêts à devenir conseillers municipaux moussaillons pour se sauver du chômage et se mettre bien au chaud dans leur nouvelle famille. C’est la lutte des places et l’esprit de revanche qui les animent. Ils optent à la fois pour une maison, une mère et un but : la mère-patrie exclusive. Vous verrez, ils vont s’abandonner à cette sinistre mère jusqu’à la lie électorale (ou l'hallali électoral de l'UMPS, comme ils disent). Ce parti-là suit exactement la même stratégie que celle du PC autrefois (pas l’ordinateur bande d’ignares), qui n’existe encore aujourd’hui que par ces mêmes élus municipaux blanchis sous le harnais. Comme le dit si bien Baruch Spinoza (lui qui fut banni à jamais de sa communauté), la force d’une conviction est sans rapport avec sa véracité, et, oserai-je benoîtement ajouter, avec le nombre d’humains qui la partage.

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(Baruch Spinoza imaginé - il n'existe pas de portrait de lui)

Les trois premières personnalités adoubées des Français sont (entendu aux infos de Radio Classique dans ma voiture le 3 octobre 2013 à 11 h – eh oui, j’écoute Radio Classique dans ma voiture – enfin parfois) dans l’ordre : 1. Manuel Valls (celui qui arrive à effrayer soixante millions de Français avec 20.000 Roms dépenaillés) 2. Nicolas Sarkozy (le spectre qui hante la France) 3. Marine Le Pen (la sinistre). Surtout, ne vous rendez pas, vous êtes cernés !

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Je le répète à longueur de chroniques, tout en nous est identifiable, il suffit de faire l’effort de le chercher. Encore faut-il le faire. On peut même se faire utilement aider. J’ai donc fini par identifier ma vilaine manie de me sentir abandonné. Je vous l’explique en deux coups de cuillère à pot. On m’a sournoisement appris quand j’étais petit, je me souviens exactement à quels moments cela se passait, c’était lors de mes cours de catéchisme, à regarder un type dénudé retenu par des clous, moi-même agenouillé en extase les yeux larmoyants et à m’abandonner délicieusement à ce Très Haut Placé. L’hypocrisie crasse cependant pratiquée par les clercs médiateurs de cette idéologie eut tôt fait de me dégoûter d’eux, mais, déjà bien formaté, pardon éduqué, je suis alors allé me jeter dans la gueule du leader charismatique et autoritaire du Parti. Je m’y suis passionnément abandonné jusqu’au moment d’en être expulsé pour déviationnisme bourgeois irrédentiste. Depuis, j’en garde une sainte horreur des dentistes et me suis décidé une bonne fois pour toute à devenir enfin autonome. Autonome ! Incroyable, non ? Comme le premier animal sauvage apparu sur cette bonne vieille terre. L’autonomie, il n’y a qu’ça de vrrrai (comme disait la mère Denis). On est moins bien nourris mais au moins on sait ce qu’on mange.

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Mais revenons à nos moutons de panurge. Aujourd’hui, tous les chemins de l’abandon me ramènent à Spinoza. Vous allez bientôt comprendre pourquoi. Mais il nous faut avant faire le détour par Arthur Rosenberg. Ce nom ne vous dit rien ? Je vous rafraichis la mémoire : c’est le sinistre auteur de « La trace du Juif dans la suite des temps » et encore du « Mythe du 20ème siècle », en d’autres termes l’idéologue de l’antisémitisme nazi. Ne me demandez pas quel est son rapport avec Spinoza, c’est justement le sujet du roman dont je vous parle en ce moment. Je passe rapidement sur le fait que je le trouve mal écrit (l’original, la traduction ou les deux ?) car il est vraiment intéressant. Il met en parallèle les deux personnages que je viens de citer et surtout leur psychologie et leurs pensées. L’auteur raconte que Rosenberg ne supportait pas l’idée de ne pas être aimé par Hitler. Cette seule pensée le rendait fou et dépressif. Mais Hitler qui ne l’aimait pas en réalité se servait bien de lui. Rosenberg n’arrivait pas à comprendre comment Spinoza, un Juif, pouvait avoir autant inspiré Goethe dont l’existence même était à ses yeux une preuve irréfutable de la supériorité de la race allemande. C’est le « problème Spinoza ». Quant à Spinoza, on reste confondu devant son esprit logique anti-superstition et anti-religion si clairvoyant, qui lui valu d’être banni à vie de la communauté juive (aucun juif n’avait le droit de l’approcher à moins de 5 mètres) et dont les écrits furent censurés par les autorités chrétiennes. Je reste pour ma part très déçu par les artifices utilisés par Irvin Yalom (l’auteur) pour écrire cette histoire (je ne vous en dis pas plus), même si je l’ai quasiment dévorée (grâce à Spinoza !). Je ne sais trop quel extrait choisir à vous « offrir » ! Finalement, pour coller à notre propre actualité brignollesque, j’ai choisi une « pensée » attribuée à Rosenberg. Pour finir, je constate aussi dans ce roman et dans sa façon de nous mettre Rosenberg en scène, des connivences entre antisémitisme (d’hier) et islamophobie (d’aujourd’hui) telle que nous l’analyse M. Mohammed et A. Hajjat (la découverte).

J’ai initié Hitler à la culture allemande dans toute sa richesse. Je lui ai exposé l’immensité du fléau juif. J’ai affiné ses idées sur la race et le sang. (…) Mais cela n’est plus d’actualité. Je ne peux aujourd’hui que le regarder, stupéfait, comme un oisillon fasciné par un aigle. J’ai été témoin, à sa sortie de prison, de sa reprise en main du parti dont les membres étaient dispersés ; j’ai été témoin de son élection au parlement, de sa mise en place d’une machine de propagande telle que nul au monde n’en avait jamais vue jusqu’alors – une machine qui a inventé le courrier direct et a fait campagne en permanence même en l’absence d’élections. J’ai vu Hitler, malgré des résultats de moins de cinq pour cent les premières années, ne pas se décourager et progresser jusqu’en 1930 lorsque son parti est devenu le deuxième d’Allemagne avec dix-huit pour cent des voix. En 1932, j’ai annoncé à grands renforts de titres que les nazis constituaient désormais le premier parti du pays avec trente-huit pourcent des suffrages. (…) J’ai vu Hitler aller de ville en ville et se montrer partout dans le pays un même jour, convainquant les foules qu’il était un Übermensch doué d’ubiquité. J’ai admiré son intrépidité lorsqu’il organisait délibérément des réunions dans des quartiers dangereux contrôlés par les communistes, et donnait l’ordre à ses troupes de choc d’affronter dans les rues les bolcheviques. Je l’ai vu rejeter mes conseils  et se présenter aux élections contre Hindenburg en 1932. Il n’a obtenu que trente-sept pourcent des suffrages, mais il m’a montré qu’il avait eu raison de se présenter : il savait que personne n’était en mesure de battre Hindenburg, ce scrutin cependant l’a fait connaître de tous. Quelque mois plus tard il acceptait de participer à un gouvernement de coalition avec Von Popen, puis il est devenu très vite chancelier. J’ai suivi chacun de ses pas en politique, et ne comprends toujours pas comment il y est arrivé. Sans parler de l’incendie du Reichstag. Je me souviens qu’il a fait irruption à 5 heures du matin au journal, le regard fou, en criant « Où êtes-vous tous ? » et exigeant que soit annoncé partout que les communistes avaient mis le feu au Reichstag. Je ne suis toujours pas convaincu que les communistes aient quoi que ce soit à voir avec cet incendie, mais qu’importe – grâce à cette idée de génie, Hitler a écarté le parti communiste et obtenu le pouvoir pour lui seul. Il n’a jamais remporté un vote à la majorité, il n’a jamais dépassé les trente-huit pourcent des voix, et il est devenu le maître absolu ! Comment a-t-il fait ? Je n’ai pas compris !

Irvin Yalom, Le problème Spinoza, traduction de l’américain par Sylvette Gleize, Galaade Éditions.

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PS : c’est mon ami Flaco qui m’a offert ce livre : il le trouve extraordinaire.