Qui peut croire en se promenant aujourd’hui à Berlin que la ville fut coupée en deux pendant plus de vingt ans ? Du mur, il n’en reste rien ! C’est évidemment exaltant de vivre des évènements « historiques » en direct, assis devant son écran, mais c’est beaucoup plus troublant quand on peut y participer. Quand le mur de Berlin a chuté, le 9 novembre 1989, j’avais l’opportunité d’y aller et je m’y suis précipité. Chaque soir nous revenions au pied du mur, assailli par des milliers de gens, dont un certain nombre se démenait pour le démanteler sous des centaines de projecteurs. Il y avait foule des deux côtés. Beaucoup s’étaient juchés dessus. Il y en avait même dedans. Le mur à cet endroit était une double paroi, couverte sur le dessus. Ils y étaient entrés par un trou par eux-mêmes aménagé. Ils brandissaient tous des masses, des burins, et tapaient tapaient tout ce qu’ils pouvaient pour arracher des morceaux, qu’ils distribuaient au milieu des cris de joie et des hurlements de soulagement. Nous assistions à un formidable défoulement collectif après des années de frustration et de colère rentrée.

 

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Le mur avait été soudainement érigé le 13 août 1961. Alors, comme en Mai 68, autour de ce mur condamné, tout le monde se parlait, et surtout, d’un côté à l’autre de cette séparation en train de se dissoudre. Au début, seuls les Allemands pouvaient circuler librement d’un camp à l’autre par le checkpoint Charly, entre ce qui était encore les deux Allemagnes, la RFA et la RDA. Nous avons donc dû prendre l’U-Bahn et franchir la frontière moribonde pour visiter Berlin-Est. La grisaille et la médiocrité (cette égalité d’apparence) s’affichaient encore partout. Je retrouvais les mêmes sensations de non-vie (ou de vie dissimulée) que j’avais éprouvées en traversant la Bulgarie, la Roumanie, la Yougoslavie et la Hongrie en décembre 1968, vingt ans plus tôt ! Le plus dur à subir était que les gens allaient bouches cousues. Nous ne pouvions éprouver que de la compassion, nous qui radotions à tort et à travers à qui voulait ou ne voulait pas l’entendre. Ils étaient rares ceux ou celles qui osaient braver le danger de dévoiler une pensée iconoclaste devant des étrangers. Quelques uns seulement prenant toutes les précautions de circonstances nous soufflaient à l’oreille leur désarroi et leurs désillusions.

 

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Mais nous, à Berlin, en 1989, nous en en foutions. Nous vivions un hymne à la joie dans la destruction d’une barrière indûment dressée entre les gens et puis, surtout, en ce qui nous concernait personnellement, nous deux, la foudre nous était tombée dessus quelque temps plus tôt, quand il n’était nullement encore question de l’effondrement du système soviétique. Au premier regard échangé, nous avions tout abandonné ce à quoi nous étions occupés, chacun de son côté. Il faut prendre le coup de foudre très au sérieux. Il se situe au cœur même de la vie. Je crois qu’il n’y a rien de plus important que ce moment-là. Imaginez, sans le rechercher, sans faire aucun effort particulier, sans rationaliser, sans calculer, subitement, vous rencontrez quelqu’un qui pourrait se révéler votre alter ego jusqu’à votre dernier souffle, sans que vous le connaissiez le moins du monde. Vous ne vous étiez jamais rencontrés auparavant mais c’est comme si vous vous connaissiez depuis toujours. Un seul regard a suffi. Il octroie le bonheur éternel (rapporté à l’aune éphémère humaine) à celles et ceux qui sont capables de s’y adonner sans arrière-pensée, celles et ceux qui n’ont pas d’entraves mentales qui les tirent en arrière et leur susurrent attention danger tu vas te faire avoir mon coco ! Je parle bien sûr d’une fulgurance réciproque, sinon ce n’est pas un coup de foudre. L’amoureux transi unilatéral n’a rien à voir là-dedans, celui ou celle qui se morfond dans son coin tout comme celle ou celui qui déploie une énergie démentielle pour conquérir l’élu-e de son corps-cœur est tout autre chose. Et dites-vous bien que cela n’a rien à voir avec l’amour galant (cher à Finkielkraut et sa vision de l’identité – voir chronique précédente). Le coup de foudre est un amour physico-cérébralo-chimique (très loin du virtuel), l’expression même de l’instinct du bonheur, le cri du cœur de nos corps fusionnés. Une passion qu’il est impossible d’oublier, soit elle durera toute la vie, soit la machination mentale de l’environnement s’y opposera farouchement et, si on cède, et malheureusement on cède souvent, on le regrettera en la ressassant jusqu’à sa mort.

 

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Thomas Nesbitt, lui, a failli passer à côté à cause de ses craintes tapies au fond de lui, qui le mettaient sans cesse en garde, qui le poussaient toujours à fuir, mais finira par y succomber corps et âme, dans le Berlin des années 1980, quasiment au pied du mur. Dans ces années-là, la RDA est partout. Il vit cette (pour utiliser une horrible expression) tranche de vie comme un écrivain américain optimiste à tout crin et avide d’expériences dont il pourra se servir plus tard dans ses livres. Il est d'ailleurs à Berlin pour écrire un livre. Mais le hasard fait que beaucoup de choses imprévues peuvent nous arriver, et Thomas Nesbitt les cherche, tout en s'en méfiant.

Thomas Nesbitt, héros de Douglas Kennedy dans son roman « cet instant-là », m’a solidement accroché (et c’est peu dire) par les sentiments et l’émotion, mais pas seulement, il m’a amené très souvent à réfléchir sur ma propre vie amoureuse, sur ma vie de couple, sur ma vie tout court, tout au long des péripéties que vivent les personnages de son histoire. Elle est si bien foutue qu’il m’a été impossible de décrocher. On la croirait authentique dis-donc et on prendrait ce qui arrive à l’écrivain de l’écrivain pour de l’argent comptant.  Quelle erreur il a commise ! Ceux ou celles qui ne croient pas au coup de foudre feraient bien de lire et méditer cette histoire-là. Mais pourront-ils réfléchir à propos de ce qu’ils seraient incapables de vivre ? J’en doute fort mais au moins ils sauront. La vie est belle alors que la société est moche moche moche et traverse chaque individu de ses ignobles pulsions.

Seule capable de s’imposer sur le remords cuisant que j’éprouvais, une idée s’est formée en moi : l’orgueil est la force la plus destructrice qui existe au monde, celle qui nous pousse à ne plus considérer que la pulsion de défendre nos si fragiles certitudes, et donc d’ignorer toutes les autres interprétations du scénario qu’est notre vie. Il nous conduit à adopter une position à ne plus en bouger, nous empêche de seulement considérer la raison pour laquelle quelqu’un nous supplie de l’écouter. L’orgueil va si loin qu’il peut nous obliger à repousser la seule personne nous ayant jamais offert la chance d’un bonheur véritable. L’orgueil tue l’amour.

Douglas Kennedy, Cet instant-là, traduit de l’américain par Bernard Cohen, Pocket

 

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