Je n’ai jamais bien ressenti mon identité. Ou bien ne m’en suis-je jamais trop préoccupé ? Ou bien allait-elle de soi ? Je ne sais pas. Chacun de nous a une identité normalement, non ? À partir de celle qui est imprimée sur des papiers. Des papiers d’identité justement. Disons que je ne me suis jamais senti doté d’une identité précise. Elle était peut-être si légère que je ne la percevais pas, même si elle s’est un peu étoffée avec le temps. Ce que j’étais émanait de toute façon de tout mon être. Avec le recul, je suis bien obligé de souscrire à l’idée que mon identité de départ n’était pas si évidente et que j’ai démarré en pleine ambiguïté. Le lieu de ma naissance, déjà, (il faut bien naître quelque part de quelqu’un). Né de parents wallons dans une ville flamande. Ni tout à fait wallon, ni vraiment flamand. Quelle sinécure. Ensuite, nous avons tous été éduqués d’une certaine façon, je n’enfonce là que des portes ouvertes, vous l’aurez remarqué. Éduqué pour ma part dans la religion catholique, je l’ai rejetée à quinze ans, pour ne plus y remettre les pieds, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne m’a pas culturellement marqué, bien au contraire. Alors, rétrospectivement, je ne me trouve aucune identité stable. Je me suis donc fait de petits morceaux d’identité successifs : la ville wallonne de mes grands-parents où j’allais souvent, la ville flamande dans laquelle je flânais au sein d’une minorité francophone, les nombreux lieux où je vécus ensuite, ailleurs.

555557_621356284572406_383671727_n

(ce ne peut être moi)

Est-ce la raison pour laquelle je me suis toujours plus intéressé à l’identité des autres, au point de m’y identifier souvent ? Tenez, l’identité juive par exemple. Je l’ai découverte à seize ans quand je suis entré au cours d’art dramatique. Je me suis mis à sympathiser avec des Juifs qui le fréquentaient (surtout des Juives d’ailleurs). Nous étions nés dans le même pays alors qu’eux procédaient d’une tout autre culture. Cela m’a aussitôt fasciné. Je trouvais cela plus emballant que ma propre identité dont je ne faisais aucun cas. Elle me paraissait trop banale, peut-être bancale. Je poursuis. Quand je suis entré à l’université de ma ville de naissance flamande, à l’époque, la partie francophone n’avait pas encore été expulsée aux cris de Wallen buiten (les Wallons dehors !), je me suis toujours plus facilement lié d’amitié avec des étudiants étrangers. Mon meilleur ami était Bolivien. Il était fou des Flamandes. Il me disait toujours, c’est de la braise, mon vieux. Je préférais quand même rêver de l’Amérique Latine plutôt qu’aux Flamandes de Jacques Brel.

Dans le roman Sépharade d’Éliette Abécassis (Le livre de poche), l’identité (juive sépharade) m’est apparue comme un fardeau. Elle a la lourdeur de l’obsession. Elle pèse des siècles, depuis l’Espagne de Tolède au moyen âge, âge d’or de convivialité entre les trois monothéismes, avant les persécutions puis les expulsions d’Espagne et le sauvetage « obligatoire » de cette identité « contre » l’environnement, plutôt qu’en harmonie avec. On en comprend les raisons. Éliette Abécassis ne peut ou ne veut déposer ce fardeau ou cette charge, même encore aujourd’hui. Si elle ne s’en était pas emparée, elle culpabiliserait sans aucun doute. Pour tout dire, malgré son écriture ciselée et son incroyable capacité à décrire les gens et les cultures jusqu’au bout des ongles, elle m’a mis mal à l’aise tout au long du roman. Indigeste. Mais peut-être est-ce cela qu’elle recherche.

400PX-~1

(Eliette)

Robert Misrahi, philosophe, ex-professeur à la Sorbonne, partage la même hérédité juive sépharade, mais ne l’a jamais pensée ainsi. Il se pense en homme libre (voir son autobiographie : la nacre et le rocher, édition Encre Marine), tout en restant fort attaché à l’État d’Israël. Ainsi, l’identité peut-elle être assumée, refoulée, refondée, rejetée, multipliée, etc.

Éliette Abécassis, dans son roman, en arrive à construire l’identité sépharade-juive-israélienne en opposition à l’identité arabe qu’elle ignore ou récuse. Ses personnages ne sont pas libres, ou seulement en théorie, parce qu’en pratique, ils tombent à un moment ou un autre dans les griffes de leur hérédité possessive multiséculaire. Cette identité semble aussi pesante que leur cuisine traditionnelle.

 Judith Butler, philosophe, professeure de littérature comparée à l’université de Berkeley (Californie), raconte dans une interview à Libération (7/8 décembre 2013) qu’il y a chez elle « d’un côté, les valeurs de la communauté, ce qui est juif et ce qui ne l’est pas, ce que doivent craindre les Juifs, l’histoire et l’éthique juive…de l’autre, le sentiment de devoir prendre part à un monde autrement plus vaste et de s’engager pour des causes qui n’ont rien à voir avec cet univers juif et les Juifs ».

Un peu plus loin dans l’interview déjà cité, Judith Butler évoque Edward Saïd (qui fut professeur d’anglais et de littérature comparée à l’université de Columbia) qui, dans son livre sur Moïse, « explique que les Juifs et les Palestiniens sont des peuples dépossédés, et que leurs histoires singulières de dépossession doivent leur servir de base pour une compréhension mutuelle, et même une alliance ».

COL_News_Butler2_2318

(Judith)

Jusqu’à ces dernières années, mars 2010 précisément, le conflit israélo-palestinien a pesé lourd dans mon identité. C’était le versant culpabilité de mon identité. C’est exactement ce qui l’avait empêchée de rester simple et légère. Quand j’ai vécu au kibboutz Carmia, je me pensais en symbiose avec le sionisme. J’ai évolué avec la guerre des Six Jours (juin 1967), gêné par l’arrogance nationaliste en plein épanouissement. Depuis, ce conflit sans fin, même s’il ne me touchait pas directement, me restait sur l’estomac. D’un côté, je comprenais tout à fait l’importance et la raison de la création d’un État hébreux, de la même manière, il était évident à mes yeux que les Palestiniens avaient été spoliés de leur terre. J’ai mis plus de trente ans, je sais je suis lent, à régler ce conflit qui me traversait, dans mon livre « un roman goy » en écrivant (en mars 2010) que la seule solution à mes yeux était une sorte d’État bilatéral démocratique, fédéral ou non, ils peuvent tout imaginer. Cela m’a apaisé et depuis je dors beaucoup mieux. Merci pour lui.

Et aujourd’hui je lis ce que Judith Butler dit à propos de la politique de l’État hébreu : « le point crucial serait de commencer par mettre un terme à l’occupation. Cela peut paraître un peu rapide, mais le fait est que des millions de personnes vivent sous occupation sans aucun droit de citoyenneté, elles n’ont pas d’État et ne prennent pas part à celui d’Israël. Cela signifie qu’il faut commencer par affranchir cette population en lui donnant le droit de vote. Il s’agirait donc de donner un droit d’autodétermination à tous ceux qui vivent sur cette terre. Quel résultat donnerait un tel scrutin ? Je ne sais pas, mais c’est le risque de la vie démocratique. On ne peut pas s’opposer à la démocratie au prétexte de la crainte du résultat électoral. Il faut établir les conditions de la démocratie en donnant des droits égaux, et voir quel type d’État sortira d’un tel processus » (libération du 7/8 décembre 2013)

220px-Edward_Said

(Edward)

C’est ainsi que, finalement, je suis, et il me semble l'avoir toujours été, pour une identité évolutive (et multiple) plutôt que celle obsédée du passé, exclusive des autres. L’hérédité n’est pas une fatalité, l’homme reste libre.

Dans ce phénomène d’identité, je ne puis terminer sans parler de la part de mystère qu’il peut recéler. Je reprends l’exemple que je connais le mieux, le mien : je ne comprends toujours pas pourquoi, dès que je suis dans un certain endroit, dans le sud, au bord d’une mer bleue, mon corps et mon esprit respirent à l’unisson et sont comblés d’aise à un point que je qualifierais de miracle, alors que je n’y ai jamais mis les pieds dans mon enfance, ni aucun de mes ancêtres à ma connaissance. Ce doit être la part de mon identité rêvée. Nous sommes avant tout tous des enfants de cette terre, unique.

bateau à PV

(c'est là)