S’il y a un cadeau de Noël que nous avons tous en partage, un jour ou l'autre, c’est bien la solitude. Elle éclate comme un fruit mûr au paroxysme de la consommation et des rites familiaux. Qui y a-t-il de plus solitaire qu’un Père Noël ? Y avez-vous déjà songé ? Il se coltine tous les jouets sur son traîneau, toujours tout seul avec ses rennes. Nous sommes tous des Pères Noël en puissance. Cette solitude nous accompagne tout au long de l’année mais n’est jamais aussi belle que le jour de Noël. Nous avons beau faire des efforts pour nous rassembler, nous ne pouvons éviter ce sentiment d’abandon d’exister au plus profond de notre être. (Est-ce une réminiscence religieuse ? Il est né entouré dans une étable mais est mort abandonné de tous).

 

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Ce sentiment s’exacerbe au moment des fêtes pour que nous éprouvions notre incroyable condition. Nous sommes des solitaires vivant en troupeau, mais, au contraire des animaux, nous ne pouvons nous y faire. Est-ce qu’un âne braie davantage le jour de Noël ? Est-ce qu’un bœuf meugle comme un pitoyable humain parce qu’il est seul ce jour-là ? Soyons donc solidaires solitairement.

 

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La famille est à la fois l’être et le néant, nous la fondons et elle nous fonde, mais elle n’existe que par les enfants. Cela n’empêche pas l’adolescent de bougonner en pleine fête, de s’enfermer dans sa chambre pour protéger son univers, comme tous les autres jours de l’année, et de revendre son cadeau sur ebay. Quant au mari, il rêve d’un ailleurs alors que sa femme souhaite une autre vie, et sa fille le fuit. La famille n’est plus ce qu’elle était, un lieu de contrainte plus ou moins bien toléré, elle éclate aujourd’hui devant tous les désirs contradictoires.

Vous aussi, vous pouvez faire ce que vous voulez de ce cadeau.

Je croyais que nous formions une famille (dit Kei), dépouillée de la conscience claire de la frontière de nos corps, Rei, Momo et moi, tous les trois mêlés dans une proximité indissoluble, en une sorte de symbiose. Nous ressentons tous cela un jour, cette dissolution de la proximité, cette perte de l’état fusionnel que nous croyions éternel. C’est un moment cruel, bien plus encore le jour de Noël, au pied du sapin enguirlandé.

 

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Je plaisante bien sûr. Tout va très bien dans le meilleur des mondes. Au pied du sapin décoré, il n’y a pas plus beau au plus profond de l’hiver que les lumières de Noël, et les cadeaux. Comme vous, j’ai gardé mon âme d’enfant, gnan gnan gnan. C’est notre façon de conjurer le sort, de dire à la vie, regarde comme c’est beau d’être ensemble au milieu de cette floraison de fleurs lumineuses alors que nous sommes irrémédiablement séparés. Alors, faisons un effort !

Rei a disparu un beau matin sans laisser de traces. Kei et leur fille Momo n’ont plus jamais eu de nouvelles. Elles ne savent même pas s’il est mort ou s’il a refait sa vie ailleurs. Cela fait plus de dix ans. Kei a pris bien sûr un amant, Seiji, mais celui-ci est jaloux du disparu. Même au pays du soleil levant la famille n’est plus ce qu’elle était.

« Ce roman est un livre plein de mystère (comme l’écrit Seiji  dans le roman lui-même), le récit est censé être limpide et innocent, pourtant on ne voit pas où il mène. Et dans l’ombre de certains passages, on découvre quelque chose ! »

Je me suis souvenue de la profondeur de la nuit à l’hôtel de Manazuru. La mer était tout près, en même temps elle semblait s’étendre à l’infini. C’était une mer qui se prolongeait dans un lointain illimité. Si j’avais entendu la voix de Seiji à Manazuru, quel effet cela m’aurait-il fait ? J’ai envie, ai-je murmuré. Oui, si on faisait l’amour aujourd’hui ? a répondu Seiji. Nos deux corps allongés se sont enfiévrés. Avant de faire l’amour, je cherche toujours un peu à me dérober. Dans ma tête, dans mon corps, les deux. Tout simplement, je ne peux pas m’y mettre. L’espace d’un instant. « Viens », dit Seiji, et je m’approche de lui. Une fois que mon corps a touché le sien, toute envie de me dérober s’évanouit.

Kawakami Hiromi, Manazuru, Picquier Poche, traduit du japonais par Élisabeth Suetsugu

 

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