Quand j’étais petit et que je boudais devant mon assiette, on me disait toujours « pense aux petits Chinois qui meurent de faim ». Je ne dois pas être le seul de ma génération à qui on a rebattu les oreilles de pareilles sornettes. Je lisais aussi Tintin et voyais les calamités naturelles qui s’abattaient sur ce pays immense (voir Le Lotus Bleu de Hergé). Il n’y avait pas que des catastrophes naturelles d’ailleurs, mais ça, je ne l’apprendrais que plus tard, il y avait aussi l’invasion nipponne et les concessions étrangères à Shanghai où le luxe et l’abondance s’étalaient au nez et à la barbe des milliers de paysans affamés venus chercher du travail et la charité, travail qu’ils trouvaient parfois mais jamais la charité. Les cadavres de Chinois morts de faim jonchaient les rues chaque matin ou flottaient sur le fleuve (La vie et rien d’autre – l’excellente autobiographie de J.G. Ballard né à Shanghai en 1930– Denoel).

 

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(le Bund - maquette)

Tout cela n’empêcha pas l’idéologie occidentale de clouer la Chine de Mao, comme ils disaient, au pilori. Ils n’y voyaient que la faillite du grand bond en avant et ses famines, les désordres de la grande révolution culturelle et prolétarienne, etc. J’aurais beaucoup aimé entendre les mêmes aujourd’hui nous expliquer comment un pays si mal géré, décrit comme l’antithèse de la vérité économique, est devenu en si peu de temps la deuxième puissance du monde, en passe d’être la première. Ils nous racontaient que la politique du Parti Communiste déclenchait les famines, comme si elles n’existaient pas déjà bien avant sa création, et ensuite, sous la domination des puissances impérialistes qui mettaient la Chine en coupes réglées. La Chine était donc pauvre, non développée et surpeuplée, envahie par la puissante armée impériale japonaise, et en proie en même temps à une guerre civile entre les partis nationaliste et communiste. La prise en mains de leur destin par le parti communiste chinois en 1949, à nulle autre pareille, n’était perçue que sous l’angle de l’édification d’une société totalitaire. Quarante ans plus tard, la chute de l’idéologie communiste et de ses supposés dangers, avec la disparition du mur de Berlin, tarit la lutte idéologique, comme les débats passionnés sur la virginité de Marie perdirent de leur sens avec le recul de la religion. Aujourd’hui, nous sommes rendus à l’évidence d’être une seule espèce sur une toute petite planète menacée de disparition au sein de l’infini cosmos. Le reste n’est que littérature comme disait ma grand-mère.

 

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Aujourd’hui, nous disposons pour nous faire une meilleure idée de la voie de développement qu’a choisi la Chine, d’œuvres d’artistes chinois vivant en Chine, ce qui me semble toujours plus intéressant pour comprendre, comparé à ce que racontent les soi-disant experts occidentaux. Je suis allé voir Touch of Sin, le dernier film de Jia Zhangke. Malgré la violence omniprésente et dérangeante, on ne peut qu’être époustouflé par la beauté plastique de chaque plan du film, qui serre en filigrane la réalité chinoise traitée à la manière d’un documentaire au plus près des gens. Jia est parti de quatre faits divers dramatiques pour nous brosser l'image d'une société moderne où, comme la liberté du choix sur sa propre vie échappe souvent à l’individu, il n’a d’autre issue que la révolte suicidaire. C’est ce que j’en ai compris.

 

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(Wu Jiang)

 

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(Zhao Tao)

Au même moment, je suis tombé sur un roman du formidable écrivain chinois dont je vous ai déjà parlé. Ce roman décrit l’histoire d’un personnage féminin épique (infirmière puis gynécologue) en charge de la politique familiale du parti (planning familial), c'est-à-dire le sacro-saint contrôle des naissances, élément essentiel dans un pays surpeuplé en proie aux famines…justement. La tante, comme  l’appelle le narrateur, officier dans l’armée populaire, est quelqu’un de dévoué au parti, qui ne se perd pas dans des petites affaires mais prête attention aux problèmes d’importance majeure. Le contrôle des naissances en est un. Elle rame à contre courant de la mentalité paysanne pour imposer la politique du parti, tantôt de manière héroïque, parfois de manière cocasse, souvent de manière dogmatique mais toujours avec fougue et confiance dans la ligne du parti. Le roman couvre une période allant de 1950 à 2010…c'est-à-dire suffisamment longue pour que l’on soit frappé par les incroyables changements qui secouent la société tant sur le plan matériel que sur ses façons de penser. L’écriture est sublime, parfois au plus près de la réalité sordide, parfois dans le grotesque, l’ironie ou le comique, mais toujours dans l’épique. C’est une fresque monumentale qui nous maintient chaque seconde en haleine.   

Les visages expressifs des bébés sur le panneau publicitaire de l’hôpital Trésor familial passèrent un à un dans mon esprit, telles les images d’une lanterne magique. J’avais le cœur empli de reconnaissance, j’éprouvais des remords, et également un peu de peur. Je compris que la tante, par le truchement des mains de son mari (sculpteur) faisait réapparaître tous ces fœtus dont elle avait provoqué l’avortement. Je devinai qu’elle se servait de cet expédient comme remède aux remords qu’elle ressentait, mais on ne pouvait pas la blâmer pour ses actes passés, ça non ! Si elle ne l’avait pas fait, d’autres l’auraient fait à sa place, et puis, ces hommes et ces femmes qui procréaient en enfreignant le règlement portaient eux-mêmes une responsabilité indéniable à laquelle ils ne pouvaient se soustraire. Par ailleurs, si personne n’avait fait cela, que serait la Chine d’aujourd’hui, il est vraiment bien difficile de le dire. Après avoir fait brûler l’encens, la tante se releva et dit le visage épanoui : « Petit Trot, Petit Lion, vous arrivez à point, mon vœu est exaucé. Regardez bien, tous ces enfants ont un nom. Je les ai rassemblés ici pour qu’ils bénéficient de mes offrandes, quand ils auront acquis une intelligence, ils se rendront là où ils doivent aller pour se réincarner et venir au monde »

Mo Yan, Grenouilles, Points (Seuil), traduit du chinois par Chantal Chen-Andro

 

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