En 1967, Geneviève était une belle et grande jeune femme de vingt ans. Elle quitta son pays natal, la morne Belgique qu’elle trouvait trop plate, pour s’en aller à Katmandou. Elle ne prit pas l’avion, elle s'en fut à pied, étant en général prise en charge par des automobilistes compatissants ou des routiers esseulés qui s’arrêtaient au bord de la route. Elle traversa la Yougoslavie, la Bulgarie, la Roumanie, la Turquie (où elle teignit sa longue chevelure blonde en brun, regroupant ses cheveux dans un chèche), l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan, pour arriver en Inde au bout d’un an de voyage.

 

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En traversant l’Inde, elle croisa sur son chemin un gourou qui l’illumina. Elle n’est jamais allée jusqu’à Katmandou. Son périple s’arrêta là. Ce gourou, de quarante ans son aîné, était un ingénieur des ponts et chaussées à la retraite qui s’était lui-même illuminé. Depuis, il dispensait son enseignement spirituel à qui était intéressé. Pour se purifier et mériter de rester auprès de lui, Geneviève vécut un an seule dans une grotte, près d’un village, dont certains habitants, respectueux de cette ascèse purificatrice, déposaient chaque jour un peu de nourriture pour qu’elle ne mourût pas de faim. Suite à cette longue retraite, Geneviève retrouva son gourou d’une manière plutôt hasardeuse ou chanceuse, changea son nom en Mira et eut un enfant de lui. Elle revint en Belgique pour accoucher et y resta un moment pour élever sa fille, qu’elle prénomma Mukti.

 

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Comme Geneviève-Mira était la fille d’un ami de ma mère, je la voyais souvent, avec plaisir je dois dire, car notre relation était apaisante. Je la voyais aussi avec une certaine distanciation. Même si nous étions en quête tous les deux, nos chemins avaient divergés. La vie de Mira avec Mukti bascula à la mort du Gourou. Ses adeptes, éparpillés dans le monde entier, considérèrent Mira comme son héritier spirituel et la désignèrent comme le successeur légitime sans qu’elle fît la moindre démarche. La dernière fois que je les ai vues, la mère et la fille vivaient en Algarve (Portugal), dans une jolie maison isolée au fond des bois munie de tout le confort moderne. Elles habitaient à quelques kilomètres de l’océan et se réunissaient fréquemment sur la grève avec leurs disciples. L’endroit est de toute beauté. C’est un parc régional où aucune construction n’est permise hormis dans les quelques hameaux de pêcheurs. C’est une plage de sable fin longue d’un petit kilomètre et limitée par des falaises impressionnantes. La puissance de l’océan Atlantique s’entend longtemps avant d’y parvenir et procure une énergie vitale à nulle autre pareille. Les rouleaux fougueux servent d’aire de jeux aux surfeurs écolos, le plus souvent Allemands.

 

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Je me suis souvenu de toute cette histoire en lisant un roman qui se passe en Inde. Mais l’Inde que nous décrit Kishwar Desai n’a rien d’un paradis spirituel. Je dirais même (pour rester dans ma mythologie) que ce pays tel qu’elle le décrit constitue un enfer sur terre pour la majorité des femmes. Du moins l’Inde profonde de la campagne et des petites villes de provinces. Son héroïne, Simran, comme femme sikh « émancipée », est continuellement en butte à la domination masculine féroce ou larvée. Elle parvient cependant à garder une certaine joie de vivre et un humour profond lié à une nécessaire distanciation.

J’ouvre brusquement les yeux et fixe mon regard sur le plafond. Je tourne la tête vers le réveil – trois heures du matin. Le passage d’une voiture éclaire la pièce. La ville est calme, comme seul Jullundur peut l’être. (…) Je tends la main pour attraper une cigarette. Nombreux sont les plaisirs d’une chambre à soi. On peut péter au lit et fumer sans demander : "Je peux ? » Je tourne la tête vers l’autre côté du lit aux draps de chintz et imagine le Dernier Jules affalé à côté de moi. Chevelu, gros, riche. Toujours mieux que chauve, maigre et pauvre. Mais son attachement pour sa « Mummyji » est insupportable. Drôle de truc que ce cordon ombilical. Si vous êtes une fille, on se dépêche de le couper. Mais si vous êtes un garçon, les seins de « Mummyji » vous abreuvent de leur meilleur nectar. Jules frétillait de plaisir sous le regard de Mummyji, tandis que les millions s’amoncelaient grâce à ses actions.

Kishwar Desai, Témoin de la nuit, l’aube, traduit de l’anglais par Benoîte Dauvergne

 

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