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Il suffit de se promener dans les rues de Buenos Aires en fin d’après-midi pour les rencontrer. Ils se font appeler los cartoneros. Ils sont légions et bien organisés. Certains travaillent en solitaire et d’autres en famille. Ils déboulent de nulle part dès que les poubelles sont sur les trottoirs. Ils trient avant que les éboueurs ne passent. Il faut voir comment ils procèdent pour le croire. C’est méthodique et presque propre. Tout ce qui est recyclable est recyclé. Ils étalent leurs piles par catégorie sur le trottoir avant de les enfourner dans de grands sacs de jute et parfois les charger sur des charrettes bricolées. Contrairement à ce que vous pouvez penser, c’est du travail sérieux. Il est même possible d’en admirer la dextérité et la rapidité. En effet le temps leur est compté. Il n’est pas rare de voir des enfants jouer au milieu des détritus pendant que la mère ou le père trie. Il y a donc aussi des cartoneras.

 

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Telle est cette corporation qui m’a ébahi quand je me promenais par les rues de Buenos Aires l’été 2009, en février. De San Telmo à la Boca, de l’Obelisco au Retiro ou à la Recoleta, à pied, car je n’aime rien tant que déambuler, pas tout à fait au hasard. On peut se demander si cartonero est un job de drogué, d’alcoolique ou les deux mon capitaine, ou encore de toute autre âme perdue dans la modernité, pour constater que non, c’est juste un job de déshérité, ce peuple qui survit de l’urbanité sans vraiment en profiter, ces pauvres qui ne reçoivent aucune miette des sociétés très inégalitaires, qu’ils ne soient allés de leurs griffes grappiller. Il n’y a pas qu’eux à Buenos Aires dans cet état. Tous les exclus paradent dans les quartiers interlopes au milieu des trav’ se prostituant ou des Indiens en déshérence. Cela fait sacrément du monde, un monde menaçant les classes moyennes. Rien ne déchaîne plus la violence que les inégalités réelles ou supposées. Violence des rapports entre individus et extrême violence imposée par les conditions de vie précaires. Et quand cette violence provoquée par les inégalités s’ajoute à celles déjà exacerbées par l’histoire du pays, cela prend des proportions infernales, on n’est pas loin du chaos.

 

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(Indiens mapuche)

La première fois que j’ai entendu parler des Indiens Mapuche, ces indigènes du sud de l’Amérique latine, c’était au Chili où ils représentent encore 8% de la population mais comptent pour du beurre, et encore. En Argentine où ils ne représentent plus que 3% de la population, ils comptent pour moins que zéro. Ils ont été quasi exterminés, laminés par des guerres de résistance à l’envahisseur, expropriés puis terrassés par des épidémies inconnues d’eux. Les comportements violents et cruels prennent leurs racines dès l’origine de l’Argentine. Car s’y est mêlée la corruption généralisée et celle de la police en particulier, puis celles instituées par la dictature militaire qui a sévi pendant plus de dix ans. De toute cette histoire écrite dans le sang, l’élimination, l’exclusion et la domination résulte une situation où chaque individu semble prêt à tout, depuis la pratique de la torture jusqu’au meurtre, pour parvenir à ses fins, nobles ou ignobles. Une situation je le répète proche du chaos.

Pendant la dictature, les grands-mères des disparus entrèrent en résistance et tournent en rond depuis, avec les mères, ces Folles de la plaza de Mayo, chaque jeudi, pour rappeler aux Argentins et au monde entier qu’elles attendront toujours des nouvelles de leurs chers disparus et que, même s’ils ont été tués, l’amour de leurs mères, lui, ne pourra jamais être tué. Après le golpe, les trois corps d’armée avaient lancé le Processus de la Réorganisation Nationale, s’érigeant en gardiens de la morale et de l’ordre chrétien. Nous ferions bien, ici, dans notre beau pays, de nous en souvenir.

 

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Une figure emblématique de cette société est Rubén Calderon, fils d’un poète reconnu et enlevé sous la dictature, qui, pour régler ses comptes avec ce passé, se fait détective privé à la recherche des « disparus ». Ce type, qui a été lui-même enlevé, après ce qu’il a vécu, vu et appris, toutes choses plus horribles les unes que les autres, ne ressent plus aucun respect pour qui ou quoi que ce soit. Comme les autres, les tortionnaires profiteurs, il est prêt à tout, à tuer, éventrer, et pire encore si nécessaire, pour retrouver trace de disparus. Aucun obstacle, fut-il humain, apparu sur son chemin, ne lui résiste. Il se flanque dans cette quête en prise avec l’Histoire, d’une femme Mapuche, Jana Wenchwn, sur le corps de laquelle la colonisation argentine est passée, avant le sien. On dirait qu’ils se sont trouvé ces deux écorchés vifs. Et quand j’écris écorché cela n’a rien d’exagéré, c’est même tout à fait faiblard comme mot en regard de leur état physique et mental. Est-ce que l’amour les sauvera ? C’est une question qu’on se pose au fil des pages d’une violence extrême, d’une cruauté sans limite, au milieu des politiques extrêmes qui n’épargnent rien ni personne,  pas même les riches. On peut ne pas aimer ce genre de roman « policier ». Ce n’est pas ce que je préfère lire. Mais il faut surtout nous demander, en nous coltinant ce roman extrême, politico-policier, que je n'ai jamais pu lâcher une fois mon nez dedans plongé, si nous, ici, bien au chaud (pour combien de temps encore), nous n’allons pas droit dans le même mur, savoir, s’adonner aux aventures extrêmes qui mènent inexorablement vers le chaos ? Et donc nous demander comment contenir ces inégalités qui gangrènent nos sociétés en général et notre pays en particulier. Il faut aussi comprendre qu’une violence, que l’on imagine justifiée par cette lutte contre les inégalités et les injustices, peut s’avérer aussi destructrice que celle qui protège et perpétue ces inégalités, car cette violence légitime se retourne contre la société elle-même.

L’homme au fond n’est qu’un chien enragé. Aucune morale au monde, aucune religion, n’a réussi jusqu’ici à l'apaiser. Les chiens enragés ne demandent qu’à être lâchés. Ils ne vivent que pour et par leur rage. Aucune politique n’a rendu l’humanité moins cruelle, moins autodestructrice, moins toxique.  C’est à méditer ! Bigre !

Ce roman extrême nous le rappelle de cruelle façon.  

-Ça va, le vieux ? lança-t-elle à Rubén, qui se coltinait les sacs les plus lourds.

-Je peux encore marcher un mètre ou deux, la rassura-t-il. Et toi ?

-Faut que je remette mes pompes…

Un chemin caillouteux menait au rocher des Sept Couleurs. Jana, qui depuis la sortie du village évoluait pieds nus, fit une pause pour enfiler ses Doc. Drôle de petite bête. Ils dépassèrent le squelette d’une vache qui prenait le frais sous un arbre rabougri et trouvèrent un lit de sable où établir le campement pour la nuit. Le site, enclavé au fond d’un canyon, s’embrasait à la lumière du crépuscule. Ils disposèrent les couvertures et les courses – salade industrielle, pain industriel, deux bières encore à peu près fraîches et un morceau de bœuf, qu’ils feraient griller s’ils trouvaient du bois. Jana fit sauter les capsules au briquet pendant que Rubén réunissait des pierres pour le feu, attendit qu’il s’assît près d’elle, face au rocher arc-en-ciel, et lui tendit une bouteille. Des Quilmes, ce peuple de montagnards qui s’étaient laissés mourir dans les réserves de la plaine où on les avait parqués, il ne restait que le nom d’une bière – Quilmes…

-Étrange comme les chrétiens ont le don d’honorer ceux qu’ils ont massacrés, observa la Mapuche.

Caryl Férey, Mapuche, folio policier

 

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(Caryl Férey)