Biriatou est un petit village basque qui abrite une belle église et un fronton équipé de gradins en pierre accolés à celle-ci.

 

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L’espace est réduit mais élève l’âme par sa beauté, aussi bien par la pratique de la pelote basque et celle de la spiritualité. Biriatou est construit au sommet d’une colline dominant la Bidasoa. Cette rivière partage le pays Basque en partie « française » et « espagnole ». Il s'y trouve aussi une auberge accueillante où nous décidâmes de passer une semaine pour visiter le pays basque côté français. La table de cette auberge est réputée, figurez-vous, classée une étoile au guide Michelin (je vous parle d’un temps se situant vers les années 2OO2/2003). Nous y prîmes nos aises en demi-pension. Tout se passa bien. La visite du pays basque, même en décembre, s’avéra somptueuse, de Biarritz à Saint Jean Pied de Porc. Ce serait plutôt Port (Saint Jean Pied de Port) que cela ne m’étonnerait pas d’ailleurs, Port dans les Pyrénées signifiant le sommet du col, si je ne m’abuse. Nous assistâmes à la messe de minuit au village, chaleureuse et surprenante, quand le curé dans son prêche (en français) sur la naissance de Jésus, fustigea les autorités israéliennes de n’avoir pas autorisé Yasser Arafat à assister à la messe de minuit célébrée à Bethléem.

 

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Je vous arrête tout de suite si vous l’avez pensé, le curé de Biriatou n’a pas traité les autorités israéliennes de « petits cons » même si cette interdiction le révoltait. Non ! Mais alors, me direz-vous, que viennent faire les « p’tits cons » dans cette affaire basque ? La réponse est simple : rien du tout. Biriatou n’a rien à voir avec le roman dont je vais parler incessement sous peu et dans lequel sévissent « les petits cons », encore moins l’État hébreux. Nous n’avons pas plus rencontrés de petits cons au Pays Basque. Chaque soir, après avoir bourlingué sur les départementales et visité plusieurs villes et villages, nous rentrions dîner à l’auberge. Tout se passait parfaitement bien. Sauf que, à l’issue du troisième dîner, nous n’étions plus capables de supporter la richesse des aliments que nous ingurgitions, plus excellents les uns que les autres, et nous « craquâmes », même après avoir décidé de ne rien manger de riche tout au long de la journée. Nous prîmes alors la décision qui s’imposa à nous, nous n’allâmes pas au bout de notre séjour.

 

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Je suis peut-être moi-même un petit con pour m'être rappelé cette histoire d'auberge à Biriatou en lisant un roman de Maylis de Kerangal. On parle beaucoup de cette écrivaine en France depuis ses derniers romans « construction d’un pont » et « réparer les vivants ». Comme on en parle beaucoup dans la presse, vous me connaissez, je n’ai pas eu envie de les lire, encore moins de les acheter, même si j’adore le patronyme qu’elle porte. Le simple fait de faire rouler les syllabes de son nom dans ma bouche m’enchante et m’y met l’eau ! Je ne savais quoi lire dernièrement quand je suis tombé sur un de ses anciens romans « corniche Kennedy » où il est question (4ème de couverture) de « petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leur corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept ans, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête… ». Je me suis dit banco, roman incognito (de moi), je prends. Et bien, mes ami-e-s, j’ai lu avec délectation son style, ses mots, ses phrases, qu'est-ce qu'elle écrit bien, mais alors vraiment bien, en fait, elle écrit trop bien, et là est survenue brusquement une indigestion.

 

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Il est des peaux qui parlent, chacun sait cela, la peau de Tania parla pour elle, peau de fille mal nourrie, élevée aux farines épaisses, aux viandes pauvres bouillies dans le saindoux, régalée aux cornichons et soignée à l’huile de foie de morue, aux rasades d’alcools forts ; Sylvestre devina le teint brouillé sous le maquillage, l’épiderme lavé au savon astringent, les cheveux désséchés à force d’ammoniaque, il vit les plombages cassés de ses molaires, la dent cariée, la dent manquante derrière les incisives, il vit l’avortement express dans l’hôpital glacé, les cuisses maigres haussées sur la planche, l’infirmière qui malmène et le médecin qui plie l’enveloppe dans sa poche poitrine, il vit les croûtes d’eczéma sur les coudes, et le revers des bras, veineux, transparents, percés d’orifices microscopiques à cicatrisation lente, il vit tout ce qu’on voit par en-dessous, en contre-plongée, l’enfance russe, l’adolescence rageuse et marronnasse dans la banlieue de Vladivostok – Vladivostok, on ne peut pas faire plus loin -, ciel bas, odeur de poêle à fioul dans le salon, parents gymnastes devenus chômeurs soit ex-corps glorieux au rebut et regards trempés au formol zyeutant une télévision de pierre, trophées soviétiques esseulés sur les étagères, débrouille, trafic, trois ou quatre couvertures vérolées sur les lits, lourdes, lourdes les couvertures…

j’ai craqué, mon estomac s’est révulsé, j'ai vomi mon quatre heures et ça continue ainsi encore sur quelques pages, puis je me suis dit, tu serais pas un peu jaloux des fois ?   

Au fait, ses petits cons sont tellement vrais qu’on dirait qu’elle ne les a pas inventés.

 

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